Critique : Pour un seul de mes deux yeux

Magali Cirillo | 28 novembre 2005
Magali Cirillo | 28 novembre 2005

Certains documentaires vous dérangent, vous prennent aux tripes et vous laissent un drôle de goût au fond de la gorge. C'est le cas de Pour un seul de mes deux yeux, nouveau film du cinéaste Avi Mograbi. Son sujet même, le conflit israélo-palestinien, est on ne peut plus délicat et ne laisse personne indifférent. Deux axes servent de base à ce film : les mythes de Massala et Samson, et une conversation téléphonique avec un Palestinien ami du cinéaste.

Le mythe de Massala raconte comment une poignée de juifs irréductibles appelés Zélotes ont décidé de se suicider pour ne pas se rendre aux envahisseurs romains. Le mythe de Samson, lui, explique comment le héros, détenu par les Philistins, a préféré mourir en entraînant ses ennemis avec lui. Le titre du film fait d'ailleurs référence à la phrase qu'il aurait prononcé avant de détruire le temple où il était prisonnier, les cheveux coupés et les yeux crevés : «Seigneur, je t'en prie, souviens-toi de moi, donne-moi des forces encore cette fois, ô Dieu, et que je me venge des Philistins pour un seul de mes deux yeux. » Deux mythes enseignés dès l'école aux jeunes israéliens, et qui leur apprennent que la mort est préférable à la soumission. C'est de cette question et de ses conséquences que découle toute la réflexion d'Avi Mograbi. Fervent militant pour la paix, il ne peut s'empêcher de s'interroger face à ce qu'il considère comme « un lavage de cerveau civilisé ». En se tuant avec ses ennemis, Samson n'est-il pas finalement une sorte de terroriste ?

Deuxième fil rouge du film, les enregistrements téléphoniques, caméra simplement posée en face du cinéaste, sont bouleversants. On y entend, sans le voir, ce mystérieux et anonyme (sa voix a été doublée) ami palestinien qui y révèle toute son amertume et surtout son dégoût de la vie. Des conversations poignantes où s'exprime toute la souffrance d'un peuple. Les propos, parfois drôles, souvent désespérés, reviennent comme un leitmotiv tout au long du film entre chaque séquence tournée dans les territoires occupés.

Le film est d'autant plus percutant qu'il bénéficie dans sa construction d'une intensité crescendo. Les mots, les situations se font de plus en plus violents. Une violence qui atteint son paroxysme lors de la séquence du concert : les jeunes gens, poings levés reprennent en cœur ce refrain terrible : « Vengeance, Vengeance, contre la Palestine ». Il est glaçant de voir, comment dans la haine, tous les peuples se ressemblent. Le cinéaste, tout d'abord très en retrait dans sa mise en scène est de plus en plus présent. Au fur et à mesure, il semble s'impliquer davantage et passe de simple observateur passif à acteur à part entière du récit. Dépassant les codes du genre, et oubliant toute retenue, il explose dans une scène saisissante dans laquelle il n'hésite pas à insulter des soldats israéliens postés à un check point. Pour le spectateur aussi, peu à peu, la distance qui le sépare des témoins se fait de plus en plus mince. Devant l'absurdité de ce conflit, s'installe alors la compassion, puis l'incompréhension et enfin la révolte.

Cinéaste engagé, Avi Mograbi dénonce sans jamais condamner. Il signe ici un magnifique documentaire sans concessions. Courageux !

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