A History of Violence : critique sanglante

Audrey Zeppegno | 27 octobre 2005 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Audrey Zeppegno | 27 octobre 2005 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Les sentiments mielleux saupoudrés d'idées convenues dont dégoulinent les productions de ses congénères, David Cronenberg prend un plaisir sadique à leur injecter des doses mortelles de cyanure. Après l'obscurantissime Spider, A history of violence, sélectionné au dernier Festival de Cannes, ne faillit pas à ses bas instincts subversifs…

Un cri d'enfant déchire la nuit, réveillant tous les membres de la parfaite petite famille américaine modèle qui l'habite. De sombres apparitions fantomatiques perturbent le sommeil de la cadette chérie, et la maisonnée rapplique illico presto, se pressant au chevet de la princesse mignonne à croquer pour la consoler. Idéal de solidarité. Rêve de perfection. Cut. Gravures de mode enamourées, le papa et la maman profitent d'un rare instant de solitude pour se livrer à une partie de jambe l'air digne de jeunes mariés. Pour l'occasion, l'émoustillante Maria Bello se grime en pom pom girl sexy en diable. Idéal de vie de couple érodée par les affres de leur progéniture. Bouffées de nostalgie. Revival de leurs plus belles années. Chaleurs des mâles environnant… Et rêve de fornication. Cut.

 

Photo Viggo Mortensen

 

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… Jusqu'à ce que le coffee shop du patriarche attentionné se fasse braqué par un tandem de tordus sanguinaires. L'heure est grave, mais le maître des lieux ne se démonte pas. D'un coup de cuillère à pot, celui qui ne ferait pas de mal à une mouche, dézingue les deux malfrats et accède au statut de « local hero » en moins de temps qu'il ne faut pour leur fracasser le crâne. Dérapage contrôlé. Fin du premier acte. La tragédie ne fait que commencer. Médiatisé à son corps défendant, le brave homme, brillamment campé par un Viggo Mortensen, plus tendancieux que jamais, subit les avances menaçantes d'un haut fonctionnaire du crime organisé qui croit reconnaître en lui l‘énergumène coupable de lui avoir arraché l‘œil d‘un coup chirurgical de fil barbelé. Confusion des genres et multiples dommages collatéraux seront à la clef de ce désir de vengeance.

 

Photo Maria Bello

 

C'est alors que l'intrigue se délite lentement mais sûrement. Du simple fait-divers devenu légion commune en ces temps de véhémence exacerbée, ce qui se résumait à une chronique banale de la violence quotidienne, vire au cauchemar rouge sanguin. Insoupçonnable agressivité de l'être a priori bien sous tous rapports. L'homme est définitivement un loup pour l'homme. Le tortueux Cronenberg s'ingénie à nous le prouver. À grands coups de griffes, il lacère le credo policé de ses congénères, entaillant jusqu'à l'os la patine angélique de ce bon vieux «american dream». Et lorsque ce chantre du non politiquement correct se met dans la peau d'un chirurgien obnubilé par l'idée perverse de faire un portrait détourné de la société contemporaine, l'opération tend au carnage. Le teint blafard sent le renfermé à plein nez. Les écarts de conduite suintent par tous les pores. Le scalpel exhume des secrets enterrés sous le mirage d'une existence presque idyllique. Les chairs mises à vif se révèlent sous un jour insoupçonnées, et la perfection cède à la pression du passé. La vie quoi... Ce qui fait de chacun de nous des êtres vivants, défaillants par essence, mais érigés en tant qu'icônes à intervalles réguliers par une communauté en cruel manque de repères, alors que le doute et la fébrilité couvent.

 

Photo William Hurt

 

Ne jamais se fier aux apparences.. Nous flirtons tous au bord d'un précipice au sommet duquel Cronenberg nous tient en suspens. Sensations vertigineuses. D'un film de commande, destiné à entrer dans les cadres formatés de l'artillerie lourde américaine, l'impossible mister C façonne une véritable bombe à retardement, dynamitant les axes convenus du genre en les criblant de séquences à double tranchant. L'ironie brandie en guise d'arme de destruction massive, le réalisateur y détourne des scènes de violence extrême en comique de situation jubilatoire, et transfigure ses protagonistes en un rien de temps. Du brio et de la satire à foison. Sous la pression d'apparitions extatiques, qu'il s'agisse du parrain nouvelle vague qu'incarne William Hurt (déjanté à souhait !) ou de la version remastérisée du capitaine crochet livrée par Ed Harris (plus impitoyable, tu meurs !), la quintessence de la famille, celle dont on aimerait tous pouvoir se targuer, part en vrille.

 

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Résumé

La décence du spectateur averti nous interdira d'en révéler plus sur les chemins déviants qui mènent à l'implosion fomentée par Cronenberg. Tout ce qui peut se révéler, sans désamorcer le futur plaisir du spectateur à venir, se résumera à l'état de lévitation qui perdure à l'issue de sa projection. On a vu plus licencieux dans la filmographie de cet apôtre incontesté du trash, mais ne vous fiez pas à son apparent assagissement, ce n'est qu'un leurre.

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