Critique : L'Enfer

Erwan Desbois | 29 novembre 2005
Erwan Desbois | 29 novembre 2005

Alors que l'on était sans nouvelles de Danis Tanovic depuis plus de quatre ans et la surprise cannoise que fut No man's land, le voilà qui revient aux commandes d'un des films français les plus ambitieux de cette fin d'année : l'adaptation d'un des scénarios de la trilogie Paradis – Purgatoire – Enfer écrite par Krzysztof Kieslowski avant sa mort, portée par un casting étincelant. Emmanuelle Béart, Karin Viard, Marie Gillain, Carole Bouquet, Jacques Gamblin, Guillaume Canet et Jacques Perrin partagent en effet l'affiche de ce conte moral décrivant l'enfer vécu en silence par trois sœurs qu'un événement tragique de leur enfance a séparées.

L'ampleur de ce projet fait penser à une pratique très courante à Hollywood : récupérer un réalisateur au premier film bricolé mais remarqué, en l'appâtant avec un sujet en or et des moyens artistiques et techniques infiniment plus importants que ceux qu'une production indépendante peut proposer. Le résultat est souvent une prison dorée, au sein de laquelle le metteur en scène perd son âme… et L'Enfer n'échappe malheureusement pas à la règle. Tétanisé par l'importance de la tâche, Danis Tanovic remise au placard le sens du risque et la distanciation ironique de No man's land et se fond dans le moule du cinéma d'auteur à la française dans ce qu'il a de pire : académique et pédant. Il réitère en cela le précédent échec d'une adaptation de Kieslowski par un jeune réalisateur talentueux, celui de Tom Twyker (Cours, Lola, cours) pour Heaven ; lui aussi s'était fourvoyé en s'obstinant à surligner de manière excessive le symbolisme d'un scénario aussi puissant que casse-gueule, entre les lourds pathos des différents personnages, les situations et rebondissements délibérément archétypaux et la thématique globale plus qu'imposante.

Chaque scène est dès lors plombée par une mise en scène grandiloquente qui déteint sur toutes les composantes du film : décors, effets sonores, musique (tous très soignés et très réussis d'un point de vue purement esthétique) sont réquisitionnés du premier au dernier plan pour faire écho aux drames internes des personnages. Cette boulimie d'effets se retourne de plein fouet contre le réalisateur, car elle est complètement hors-sujet pour illustrer les histoires volontairement banales (crise de la quarantaine, adultère donnant naissance à un enfant que l'homme marié refuse de reconnaître, relation mère – fille à sens unique où la première étouffe complètement la seconde) entremêlées par Kieslowski. Le souffle tragique que Tanovic s'obstine à vouloir imposer finit dès lors par agacer fortement, hormis dans deux scènes de disputes conjugales extrêmement violentes où cette exagération stylistique est en phase avec l'emportement soudain du scénario.

Le même reproche d'en faire trop là où il faudrait en faire peu s'applique aux acteurs, qui sont tous enfermés dans une logique stérile de « performance » (le pire étant atteint par Karin Viard, qui frise l'autoparodie) à une exception près – Emmanuelle Béart, une nouvelle fois époustouflante dans un rôle à fleur de peau. Elle seule parvient à insuffler de la vie à son personnage de femme trompée, et à rendre tangible le mélange de fragilité et de froide détermination qui la compose. Mais une actrice, aussi douée soit-elle, ne peut complètement sauver un film pareillement pesant, qui ne décolle réellement que dans son dernier quart d'heure lorsque les trois histoires se rejoignent après la révélation de la vérité sur le passé des trois sœurs. L'Enfer promis par le titre, bien que fortement affaibli par les errements de la mise en scène, prend alors forme et mène à un épilogue sans concessions. Que le film, après s'être montré si exaspérant, parvienne finalement à nous toucher par la seule force du scénario attise forcément les regrets.

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