Critique : Frères de sang – Taegukgi

Par Stéphane Argentin
3 mai 2005
MAJ : 21 mai 2024
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Quel meilleur remède pour panser les blessures d’un douloureux passé historique qu’un film qui aborde de front le sujet, aussi viscéralement que possible sur le plan visuel, que douloureusement profond sur le plan psychologique ? À ce petit jeu du « rappel mémoire », la période la plus marquante et par conséquent la plus représentée reste assurément la Seconde Guerre Mondiale avec comme dernier exemple en date de cette double approche : Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg.

Depuis son renouveau au milieu des années 90, l’industrie cinématographique coréenne n’a cessé de revisiter un pan de son passé, aussi symbolique sur le plan historique qu’obsolète sur le plan idéologique et social : la séparation nord-sud du pays. La cause de cette scission : la guerre de Corée qui eut officiellement lieu de 1950 à 1953 mais qui puise ses racines dans la domination japonaise de la première moitié du XIXe siècle (occupation qui donna lieu au très bon film de SF 2009, lost memories) et dont les répercussions se font toujours sentir cinquante ans plus tard en dépit d’un rapprochement entre les deux nations initié en 2000.

Cette même année sortait sur les écrans coréens le film Shiri, un thriller aussi audacieux que potentiellement dérangeant sur le plan scénaristique (un attentat à la bombe en plein Séoul par des activistes nord coréens) et visuel (des effusions de sang en abondance, quand il ne s’agissait pas littéralement d’explosions de sang). Le pari se révéla toutefois payant puisque Shiri devint alors le plus gros succès local avec quelques 6 millions d’entrées, pulvérisant au passage le record de Titanic et prouvant par la même occasion que les habitants du pays se rappellent eux aussi fort bien leur douloureux passé qui les hantent encore aujourd’hui.

2004. Le réalisateur de Shiri, Kang Je-Gyu, s’attaque cette fois au problème à la racine : la guerre de Corée et ses 5 millions de victimes (dont une majorité de civils). Le public répond doublement présent et Frères de sang pulvérise le précédent record de Shiri en totalisant près de 12 millions d’entrées (un quart de la population !), battant au passage les 11 millions réalisés quelques mois plus tôt par Silmido, autre film guerrier sur l’opposition nord-sud à l’intrigue très proche de celle des Douze salopards de Robert Aldrich, et premier long-métrage de l’histoire du cinéma coréen à franchir la barre des 10 millions d’entrées.

La recette, imparable, est immuable : se pencher sur un petit groupe d’individus emporté au cœur de la tourmente et unis de préférence par des liens forts (la fraternité en étant probablement l’une des incarnations suprêmes). À ce petit jeu de massacre, Frères de sang prend assez rapidement les allures de celui d’un « devinez à qui je ressemble » ? Une scène d’ouverture sur un cimetière d’anciens combattants où une épouse fond en larmes devant le cercueil de son époux, deux frères envoyés au combat, des scènes de combat d’une intensité et d’une violence graphique à faire passer le plus sanglant des films d’horreur pour un dessin animé pour enfants. On y revient toujours et encore : Il faut sauver le soldat Ryan. Et ce n’est sans doute pas un hasard si le film a été rebaptisé Frères de sang pour son exploitation française, d’après le titre international Brotherhood of war.

Le titre original Taegukgi évoque quant à lui beaucoup plus directement ce douloureux passé national (« Tae Guk Gi » désignant ni plus ni moins que le drapeau de la Corée du Sud). Et pour aussi puissantes que soient les images et leur signification profonde, aussi bien lors des scènes d’affrontements que d’exode rural des familles brisées, cette localité du conflit est sans doute la première raison pour laquelle Frères de sang ne nous touche pas aussi directement que des long-métrages traitant d’un conflit beaucoup plus global comme la Seconde Guerre Mondiale.

Le second reproche serait ensuite le même que celui fait par certains à l’encontre d’Il faut sauver le soldat Ryan : des scènes de combats (en ouverture et en fermeture dans le cas du film de Spielberg) d’une intensité et d’une virtuosité sans pareil mais dont la fumée masque en réalité une certaine naïveté sous-jacente (scénario et dialogues). Frères de sang souffre en quelque sorte du même syndrome : le film alterne les scènes de combats visuellement fulgurantes avec des séquences d’immense détresse psychologique au sein des combattants et des civils fuyant le conflit. Résultat : une fois le récit parvenu au cœur de son sujet, ou plus précisément au cœur des tranchées, l’histoire tourne rapidement en rond jusqu’à la fin où nous attend un paroxysme exacerbé de toutes les précédentes séquences : viol et mise à sac d’un village avec massacre de ses habitants sous les yeux des deux frères unis à tout jamais dans l’horreur et la détresse.

Frères de sang est-il pour autant un long-métrage de moindre importance ? Bien au contraire. Et si ces quelques réserves sont en réalité la résultante d’un désir de trop vouloir appuyer là où ça fait mal, Frères de sang n’en demeure pas moins une pierre de plus à apposer au sommet de l’édifice des films sur l’horreur de la guerre, de ses sacrifices et de ses victimes inutiles.

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