Critique : Vera Drake

George Lima | 8 février 2005
George Lima | 8 février 2005

Mike Leigh n'a pas volé son Lion d'Or à Venise. A travers Vera, cette femme trahie par sa bonté, le cinéaste anglais signe un bouleversant portrait dont la justesse et l'intensité avaient rarement été égalées sur grand écran.

Jouant une fois de plus de la sobriété et de la simplicité qui lui valurent tous les éloges (All or nothing, Secrets et mensonges…), Mike Leigh se défait des effets larmoyants souvent trop prononcés dans ce genre de drame intime. Vera, pour laquelle le cinéaste ne semble éprouver que tendresse et compassion, reste admirable en toutes circonstances. Aucune émotion forcée ne vient entraver la force d'un propos déchirant, et ce grâce à Imelda Staunton, révélation tardive pour le grand public qui elle aussi méritait largement son prix d'interprétation en Italie. Déchirant mélange de courage et de fragilité, cette poignante actrice happe le cœur des spectateurs dès les premières scènes.

Suivie dans son quotidien d'accoucheuse clandestine et de pilier de famille aimant et dévoué, Vera nous est dépeinte dans la première partie du film comme une femme ordinaire dont la générosité aveugle obstinément le bon sens et la prudence. La mise en place est certes un peu longue et la multiplication des scènes axées sur le cérémonial de l'avortement pourrait lasser quelques spectateurs en manque d'action, mais l'application apportée à ces séquences n'en accentue que davantage la compréhension des motivations d'une héroïne mettant tout son cœur à l'ouvrage pour épargner aux jeunes filles hontes et souffrances. Un ressort d'autant plus dramatique que l'ampleur du secret de Vera n'a d'égal que la tragédie vécue quotidiennement par des centaines d'anglaises de l'époque. L'IVG étant interdit en Angleterre dans les années 50, les jeunes filles n'avaient pour unique solution que le recours clandestin. Un acte qui ne pouvait être que matière à débat dans une société britannique conservatrice et religieuse.

Mike Leigh, brillant cinéaste social, ne manque d'ailleurs pas d'ancrer cette polémique dans un contexte familial pour lui donner plus d'impact. Personnification totale du lobby anti-avortement, la belle sœur puritaine et embourgeoisée de Vera fait preuve d'un radicalisme parfait de contraste avec le comportement compréhensif et aimant du mari de Vera. Stan observe, attend et s'inquiète ne pensant qu'au bien-être de sa femme et à l'équilibre de sa famille. Un équilibre brisé en une fraction de seconde avec l'arrivée des policiers dans la maison de Vera le jour des fiançailles de sa fille. S'appuyant sur l'image plus que sur le mot, le cinéaste capte le désarroi et le désespoir de cette femme déchirée entre son devoir civique et son devoir familial en une scène qui restera gravée dans la mémoire des cinéphiles. Gravée comme la preuve indéniable qu'émotion ne rime pas nécessairement avec dramatisation outrancière ! Point d'orgue d'un chef d'œuvre magistralement orchestré et interprété, cette scène révèle pour la première fois une Vera désemparée, résignée mais digne. Digne, cette femme admirable le restera jusqu'au dernier moment : celui de son jugement.

Axée sur le procès de l'accoucheuse, la dernière partie du film n'en reste pas moins bouleversante, la caméra ne s'écartant jamais du visage d'une Vera déconnectée de sa réalité. Jamais les scènes de tribunal n'entravent la dramaturgie d'un scénario privilégiant toujours l'émotion à l'exposition de procédures rébarbatives. Quand le couperet de la sentence tombe, le cinéaste ne s'accorde aucune effusion émotionnelle intempestive, réalisant un parcours sans faute pour ce qui, à ce jour, est son meilleur long métrage. Un film qui au-delà de sa force cinématographique a encore aujourd'hui une réelle portée sociale : l'avortement est toujours interdit dans de nombreux pays du monde et notamment chez certains de nos collègues européens.

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