Critique : Man on fire

Julien Welter | 6 septembre 2004
Julien Welter | 6 septembre 2004

Si l'on mesurait la valeur politique d'une œuvre à l'aune de l'engagement artistique de son auteur, on comprendrait vite que le dernier film de Tony Scott ne représente rien. Objet du développement qui suit, cette réflexion est essentielle pour désamorcer la colère et l'effroi malsain que provoque la vision de cette seconde adaptation, après une première signée Eli Chouraqui, du roman de A. J. Quinell.

Il serait difficile de jouer les prudes face à une violence annoncée par le résumé. Depuis Kill Bill jusqu'à La Mort dans la peau, la vengeance, on le sait, n'augure aucun conte de fées. Toutefois, si le sang était inhérent à ce sujet, le sadisme rageur et la vulgarité auraient pu s'abstenir. Car l'incandescence justicière de l'homme oblitère et justifie trop simplement ce qui se résume à une suite d'exécutions et de tortures. Il suffit de décrire cette scène dans laquelle Denzel Washington, enlevant une paire de gant en plastique, annonce à l'homme qu'il a attaché sur un capot qu'il vient de lui insérer un explosif dans l'anus, pour comprendre la complaisance malsaine dans laquelle se vautre le réalisateur. Denzel Washington, drapé dans un lyrisme religieux, peine alors à déguiser la politisation crasse du propos. Cette dernière, qui est la véritable vulgarité du film, est une validation du déchaînement de cow-boys post 11 Septembre, et des incarcérations à Guantanamo sur les seuls critères de la mignonne innocence de la jeune Dakota Fanning. Simplifier et symboliser un événement géopolitique aussi complexe prouve toute l'outrecuidance propagandiste et nationaliste d'une telle entreprise.

Le seul recul possible vient alors de la filmographie de son réalisateur. Au souvenir de Top Gun ou du Dernier samaritain, ressurgit immanquablement le plaisir coupable éprouvé devant ces productions d'action plus ou moins talentueuses. N'ayant à son actif qu'une utilisation répétée des filtres et des couleurs fluo, le vieux Tony Scott a toujours été un honnête exécutant synonyme de francs et de décomplexés divertissements. Pourtant, fin des années quatre-vingt-dix, le style baroudeur et guerrier qu'il développe depuis Ennemi d'État dénote une maturité tardive et maladroite. Reniant une décennie de futilité, il s'investit sur le terrain politique, et accompagne ce mouvement d'une cassure avec le chic glacé d'antan : montage jump cut, grains de l'image, couleurs délavées. Tout l'attirail d'un effet de réalisme façon Il faut sauver le soldat Ryan. Cependant, comme pour l'ensemble de ses réalisations, ce contre-courant esthétique tourne à vide. Le style n'épouse aucun rythme de la narration, ne se fait l'écho d'aucun discours mûrement réfléchi, et demeure un effet vain. On en vient à regretter ses anciennes réalisations, à la limite plus logiques puisque le vide de la mise en scène doublait la vacuité voulue de l'entertainment.

En regard de cet engagement artistique tardif, nul et non avenant, Man on fire devient au cinéma l'équivalent pour le débat politique d'une invective de comptoir : bruyant et peu pertinent parce que mal construit, et constamment amnésique de ses précédentes déclarations. Heureusement donc pour nous, et pour Tony Scott, que ce film ne comptera pas.

Résumé

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