Films

R.M.N. : critique qui a vu la bête

Par Simon Riaux
18 octobre 2022
MAJ : 7 novembre 2022
2 commentaires

Multi-primé depuis le début de sa carrière, Cristian Mungiu est de retour avec R.M.N., une plongée suffocante au coeur de la Roumanie. Au sein d’une ville dont tous les liants communautaires sont effilochés par un ordre libéral et supra-national incompréhensible, le metteur en scène chronique une inexorable spirale de folie et de mort.

Affiche officielle

MORT À L’ARRIVÉE  

Dans les bois, sur le chemin de l’école, Rudi a vu quelque chose. Ou quelqu’un. Quoique ce fût, sa découverte a marqué l’enfant assez profondément pour transformer son quotidien dans une petite ville de Transylvanie en un long flux d’irrépressibles angoisses. Angoisses qui décontenancent sa mère, aussi bien que son père, Matthias, de retour après avoir vécu à Berlin en tant que travailleur détaché des mois durant. 

Les récits portés par Cristian Mungiu, ambassadeur du cinéma roumain depuis tout juste deux décennies, ont toujours cherché, explorent les contradictions qui minent le corps social, quitte à le pousser à une forme d’auto-prédation terrible. Non-dits, révoltes rentrées ou compromissions insolubles, son cinéma a toujours pris le pouls de la société roumaine. Mais si depuis 2002 il aura alternativement traité de l’avortement, des liens parfois étroits entre religieux et superstition, ou encore des arrangements déraisonnables qui lestent l’ascenseur social de son pays, on aurait tort de décrire l’auteur comme un ascétique doloriste. 

 

R.M.N. : photo, Marin GrigoreLe miracle économique allemand

 

La vibration inquiète qui a toujours porté ses films est surmultipliée dans R.M.N.. Pourtant, au premier abord, l’ensemble semble vouloir nous happer par la précision et la rigueur quasi-documentaire avec laquelle il aborde une problématique humaine et économique spécifique, à savoir le mouvement d’écartèlement vécu par des régions, dont la population active masculine s’expatrie pour travailler dans d’autres pays de l’Union européenne, contraignant leur localité d’origine à “importer” des travailleurs, souvent accueillis dans un climat de tension, voire de franc racisme. 

Le sujet est complexe, ultra-contemporain, tandis que les conditions de tournage du métrage (au beau milieu de la crise sanitaire internationale) le contraignent, a priori, à opter pour des dispositifs de mise en scène légers, au plus près du réel. Soit la recette d’une sécheresse souvent caricaturée par un public qui aime à tancer les “films roumains”, quand bien même il a rarement l’occasion d’en découvrir. Mais R.M.N. déjoue toutes les attentes : la nouvelle création de Cristian Mungiu est une des propositions de cinéma les plus puissantes, débordantes d’idées et de style qu’on ait vu depuis bien longtemps. 

 

R.M.N. : photo, Judith State, Marin GrigoreQu’a-t-il vu qui aurait rendu un autre fou ?

 

EN CE LIEU, DES OURS 

La force première de R.M.N. est de feindre un geste naturaliste, dont on devine que la photographie comme les décors usent au maximum d’éléments réels, pour mieux laisser un sens de la dramaturgie (qui emprunte volontiers au réalisme magique, voire à l’horreur) s’insinuer comme un lent poison. En témoignent ces plans fixes qui pourraient n’être que d’innombrables pastilles grisâtres, mais dont l’étrangeté finit systématiquement par impressionner. Le monde qu’habite Matthias est saturé de violence, pollution qui a contaminé l’existant bien avant que notre anti-héros n’entame son chemin de croix. Dès l’ouverture, la lumière blafarde de l’abattoir, le son mat des coups sur les chairs dévitalisées de bovins… tout concourt à nous entraîner par petites, mais irrésistibles touches dans une réalité viciée, contaminée. 

Sous nos yeux, la Transylvanie de Mungiu dévisse, se dérègle et se complexifie. Le titre de l’œuvre nous intéresse puisqu’il peut à la fois se comprendre comme un quasi-acronyme de “Roumanie”, tandis qu’il s’entend aussi comme la traduction roumaine d’IRM. Examen que subit le père du protagoniste. Vieil homme à l’apparence paisible, harmonieuse, dont la santé se dégrade, son corps pourrissant par la tête. Et son fils de scruter, entre horreur et fascination, les clichés de son cerveau, comme pour détecter quelque insondable secret. 

 

RMN : photo, Judith State, Marin GrigoreL’amour au premier regard sur le contrat de travail

 

C’est dans ces instants suspendus que le style de Mungiu est le plus reconnaissable. Distinct, mais certainement pas dans un geste de répétition, car atteignant pour la première fois un degré d’incandescence ainsi qu’une puissance évocatrice qui font de cette fable amère un objet de cinéma purement sensitif, difficilement catégorisable. Connu pour un usage rigoureux et parfois sidérant de plans-séquences orchestrés autour d’un plan fixe, le metteur en scène propose ici une série de moments hallucinants. Le plus évident demeurera un conseil municipal (pas exactement un haut-lieu du romanesque sur grand écran) au cours duquel, à la faveur d’un cadre unique, toutes les passions mauvaises qui gangrènent les personnages vont entrer en éruption.

L’image se compose autour des mains nouées de deux amants clandestins, qui jouent simultanément leur avenir amoureux et professionnel. Autour d’eux, fusent bientôt questionnements et invectives, une partie des habitants exigeant le départ des travailleurs étrangers, une autre fraction craignant que leur éviction ne s’accompagne de violences racistes, tout en menaçant le fragile équilibre économique de la région. Les arguments fusent, les faciès se croisent, se toisent et se tordent. Le dispositif pourrait n’être qu’un happening austère, si Mungiu ne parvenait pas, dans ce cadre traversé de morceau de bravoure de ces comédiens 18 minutes durant, à transformer soudain tout l’espace filmique en une terrifiante dimension carcérale.

 

R.M.N. : photo, Judith State, Marin GrigoreQuand le corps social pourrit de l’intérieur

 

LE JOUR DE LA BÊTE

Finalement plus autopsie qu’examen médical, R.M.N. dresse un portrait terrible de la Roumanie. Pour autant, le scénario comme le filmage se gardent bien de trouver des coupables faciles ou monochromatiques à la putrescence qui menace de toute part. Le libéralisme inhumain est pointé du doigt, sans dissimuler non plus combien les mauvaises volontés individuelles ou désirs de dévoyer certains dispositifs sont au moins aussi responsables de la progression des haines. Personne n’échappe ni à la lumière ni aux ténèbres.

Matthias n’est pas un homme hostile à des travailleurs étrangers dont il a partagé la condition, mais l’idée que sa maîtresse lui porte assistance éveille en lui une masculinité dominatrice et prédatrice. Le prêtre voudrait rassembler ses ouailles dans la paix et l’amour de leur prochain. De leur prochain, mais pas des Sri Lankais qu’il est prêt à sacrifier pour sauvegarder sa popularité. Csilla rêve de violon et d’émancipation, mais demeure l’exécutrice des basses-oeuvres d’une firme faisant des humains du bétail.

 

R.M.N. : photo, Judith StateQuand le violon scelle

 

« Pour survivre, il faut être impitoyable », explique tranquillement un père à son fils. Et les loups de sortir, vêtus de leurs capuches blanches et armés de torches, comme autant de spectres ou de monstres anciens, postés à la frontière entre lumière et ténèbres, pour mieux mordre qui aura l’inconséquence de s’approcher pour mieux les ramener à l’humanité.

Et le film de le devenir radicalement dans son dernier mouvement, où le rideau du réel se déchire purement et simplement. R.M.N. verse-t-il alors dans la démence pure, dans l’expérimentation, s’assume-t-il finalement comme un pur film d’horreur ? Une allégorie ? Il revient au spectateur de prendre la responsabilité de trancher, face à une conclusion hypnotique, inattendue, brutale et surtout terrifiante. Ce que montre Mungiu, c’est le surgissement de ce que l’humanité a toujours voulu repousser, contenir loin de ses villes, de ses champs, de ses rêves, une forme d’animalité et de monstruosité qu’un XXIe siècle vorace et impitoyable convoque, et dont le surgissement est désormais imminent.

 

R.M.N. : Affiche officielle

Rédacteurs :
Résumé

D'abord aussi glacées que les directives européennes qui démembrent son décor central, R.M.N. se transforme progressivement en un conte organique et halluciné, peut-être le plus étouffant et sidérant de son auteur.

Autres avis
  • Alexandre Janowiak

    RMN met du temps à s'installer, mais quand Mungiu filme l'aliénation mentale d'un monde guidé par une peur irrationnelle de l'étranger, son drame porte une grande réflexion politique et sociale sur une pensée risquant de mener à une folie irréelle terrifiante.

Tout savoir sur R.M.N.
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Jacquot

Qu’attendre de ces humains incapables de se situer dans leur univers etn’ayant comme références qu’une religion qu’ils ânonnent sans la moindre implication et la parodie d’identification à leurs origines slaves fantasmes. Que peut espérer de l’avenir cette humanité en proie au «  hainez vous les uns les autres »..On retrouve le climat’ l’atmosphére et l.ambiance des prémisses du nazisme. L’accession d’autocrates à la tête de plusieurs pays est plus qu’inquietante. Les humains sont ils des animaux intelligents? Est _on intelligent quand on fabrique des armes pour se détruire,J’espere pour notre belle terre la disparition de cette espèce humaine incapable de sentir et d’apprécier la chance de faire partie du vivant.Cela aura été une tentative malheureuse. Il y a mieux à faire.

Desman

Très belle critique ! Notons de plus un fait rare : le film a été tourné en plusieurs langues, et est diffusé tel quel. Les personnages parlent indifféremment roumain, hongrois allemand. Ce coin de Roumanie est une mosaïque ethnique.