En corps : critique d'un Klapisch claqué

Geoffrey Crété | 30 mars 2022 - MAJ : 02/05/2022 11:14
Geoffrey Crété | 30 mars 2022 - MAJ : 02/05/2022 11:14

Le nouveau Cédric Klapisch est là. En corps raconte les douleurs, les doutes et les désirs d'une danseuse d'opéra qui retrouve goût à la vie grâce à la danse contemporaine. Une comédie dramatique, romantique et dansante, menée par Marion Barbeau, qui se voudrait dans la lignée des tendres Ce qui nous lie et Deux moi... mais qui en est (très) loin.

RAT des villes, rat déchante

Entre les chassés-croisés people de Paris et son Casse-tête chinois new-yorkais, pour conclure sa trilogie à succès, Cédric Klapisch avait certainement touché aux limites de son petit cinéma, devenu trop grand pour lui et ses personnages. Après la relative folie des grandeurs, il y avait donc eu une pause, et un retour aux sources.

En 2017, Ce qui nous lie avait relancé la machine à Klapisch, avec une histoire de sang et de vin, centrée sur deux frères et une sœur dans les vignobles. En 2019, Deux moi avait remis de l'eau dans le moulin de la tendresse, avec une fausse comédie romantique et vraie belle réflexion sur la solitude des villes. Moins de gens, plus de douceur : le réalisateur du Péril jeune, Chacun cherche son chat et Un air de famille avait retrouvé son créneau pour raconter l'extraordinaire dans l'ordinaire.

En corps était une nouvelle pièce a priori parfaite, comme une continuation et même un trait d'union, à cheval entre la ville et les champs, entre le rire et les larmes, entre l'intrigue solo et le film de bande. Cette histoire de danseuse classique blessée, qui doit se reconstruire suite à un traumatisme sentimental et physique, et s'isole dans la campagne pour élargir ses horizons au milieu d'une famille de substitution, semblait dans les cordes de Klapisch. Peut-être un peu trop, puisque c'est une déception.

 

En corps : photo, Marion BarbeauEssuyer les plâtres

 

place de cliché

Premier problème : l'écriture, aussi boiteuse qu'Élise. Comme si Cédric Klapisch et son fidèle compère Santiago Amigorena (Le Péril jeune, Peut-être, Ni pour ni contre (bien au contraire), Ce qui nous lie, Deux moi) avaient peur de ne pas souligner le sens pourtant évident dès les premières minutes. Tout commence par une trahison amoureuse, découverte dans les coulisses de l'opéra, dans un jeu de miroir entre réalité et spectacle. Sur scène, sous les yeux du public ébahi, Élise s'écroule face à son partenaire de jeu et de vie, celui qui l'a trompée et l'a fait vaciller.

Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour comprendre l'enjeu : l'étoile est tombée à terre, et va devoir apprendre à se relever d'une blessure physique et symbolique. Pourtant, quelques scènes plus tard, un personnage vient dérouler la note d'intention, avec une réplique difficilement tenable ("""La blessure de ton coeur est aussi la blessure de ton corps, et tu vas devoir chercher un nouvel appui pour avancer""").

Non seulement Cédric Klapisch et son co-scénariste Santiago Amigorena ont entre les mains une histoire très (trop) simple à décrypter, mais ils semblent en plus de ne pas lui faire confiance - pas plus qu'au public. Quitte à enlever la moindre miette de subtilité et de sous-texte, pour sombrer dans le niais (la petite leçon de vie de Muriel Robin au petit matin du départ).

 

En corps : photo, Marion Barbeau, François CivilEntorse au Code Civil des répliques respectables

 

En parlant de lourdeur, le film repose en plus sur une opposition ni très fine, ni très originale, entre la danse classique et la danse contemporaine. Le premier monde est celui des élites, des villes, des carrières, et des corps tendus. Le deuxième est donc bien évidemment celui des petites gens, simples et sincères, libres et spontanés, qui aiment boire et manger.

Sans surprise, l'héroïne se libère et se réinvente, elle réapprend à vivre, bouger, respirer et aimer, au rythme de chorégraphies intenses, presque tribales, et ancrées dans la terre et le terroir (par opposition aux illusions des couloirs chics de l'opéra). À moins d'y croire d'emblée sans chercher plus loin, la formule est vite indigeste.

 

En corps : photo, Marion Barbeau, Muriel RobinMûres réflexions de Muriel

 

je danse le niais

En corps échoue aussi à un autre endroit typique du cinéma de Cédric Klapisch : la petite constellation des émotions et des personnages. Romance avec un danseur, lien à réparer avec le père, relation pseudo-maternelle avec la propriétaire des lieux, amitié intense avec une ex-danseuse haute en couleur et son petit ami tout aussi décalé : c'est un festival de bons sentiments et une valse de clichés, choses que Klapisch a toujours su exploiter avec une certaine sensibilité.

Mais ici, la magie ne prend pas. Peut-être parce que le scénario aligne trop les seconds rôles et les sous-enjeux, en ouvrant de petites parenthèses (un danseur à rembarrer, les deux sœurs en miroir, l'amie et son copain potentiellement gay) pour la plupart dispensables une fois sur la ligne d'arrivée. Ou peut-être parce que le film traîne une grosse casserole avec le personnage du kiné interprété par François Civil, qui fait désormais partie des meubles chez Klapisch. C'est sans nul doute le pire élément du film, balloté à droite à gauche comme un bouffon, afin de soutirer quelques sourires dans des situations dignes d'une comédie de troisième zone (le hurlement dans le couloir).

 

En corps : photoLa danseuse qui joue la danseuse

 

Quand arrive la dernière couche de miel, avec le fantôme d'une mère absente comme clé de voûte du personnage (option flashbacks platement écrits et mis en scène), En corps s'enlise pour de bon. Et le coup fatal viendra avec la voix off finale, qui ramasse le propos avec de mièvres mots de conclusion. La solidité de Marion Barbeau, véritable danseuse qui porte le film sur ses épaules, n'y changera rien.

En corps est à l'image des excellents Pio Marmaï et Souheila Yacoub, et Muriel Robin, parfaite en bonne dame dont la grande gueule cache bien sûr un grand cœur. L'effet est tellement facile que le petit sourire arrive presque comme un réflexe primaire. Mais ça ne suffit pas. Il manque une touche de cœur et de corps à cette chorégraphie carrée, qui déçoit d'autant plus que la musique est co-signée par Hofesh Shechter (célèbre chorégraphe, qui joue aussi le premier rôle masculin) et Thomas Bangalter (fameuse moitié du duo Daft Punk). Une rencontre qui promettait un beau clash sonore et sensoriel, teasé dans l'étonnant générique... puis, plus rien - ou si peu.

 

En corps : Affiche

Résumé

Loin des harmonies tendres et belles de Ce qui nous lie et Deux moi, En corps est un Cédric Klapisch en petite forme, la faute à une écriture très simpliste, et donc une émotion minuscule.

Autre avis Simon Riaux
Parce que le cinéaste demeure un des portraitistes les plus efficaces de sa génération, il sauve ici et là les meubles, emballe par endroits quelques jolies saynètes, mais il est difficile de se passionner pour ce récit convenu, conventionnel et décharné.
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Lecteurs

(3.9)

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commentaires
criss
12/05/2022 à 18:35

Tout à fait d'accord avec cette critique qui corresponds à ce que j'ai ressenti ! déçue par ce film dont tout le monde faisait des gorges chaudes même si on passe quand même un assez bon moment !

Lolo39
24/04/2022 à 18:32

Eh bien moi ce film m a fait un bien fou
Il est positif , sensible ,je ressors de la salle avec une sensation de bonheur et c est bien là l essentiel
Merci !

Klinou
24/04/2022 à 16:27

Magnifique film du début à la fin.
Des émotions sublimées par de la musique classique ou contemporaine et des relations familiales, amicales ou amoureuses très plaisantes à vivre. Un exemple de courage pour s'en sortir très bien filmé et rendu.
L'actrice principale, danseuse professionnelle, joue à merveille et je n'ai qu'une envie, que les gens que j'aime aillent le voir et même le revoir moi-même.

Barbara
23/04/2022 à 23:38

Je sors de ce film éreintée. Jamais je ne me suis autant ennuyée !
Ce film est mal écrit, bourré de clichés, avec des dialogues café du commerce, une opposition stupide entre dans classique et danse contemporaine, une bande de danseurs mal fagotés pour faire vrai, tout y passe, les vegane, l'épluchage des carottes (énorme la carotte !) une peseudo philosophie genre "sois bien dans ton corps" ? bref, le niveau zéro de la pensée sur la danse.
Et en plus "papa aimes moi !"
"MAman je te dois tout !" C'est d'une médiocrité consternante.

Jojo
23/04/2022 à 17:57

J'ai adoré lé film, le casting est top et Marion Barbeau est sublime je suis sous le charme !

"En corps" un bon film de Cédric Klapisch !!!

Mémé dans les orties
19/04/2022 à 10:16

Eh ! Bien moi, j'ai aimé. Parce que ce film fait du BIEN. On s'en fout des clichés. Il y en avait aussi dans les comédies musicales américaines de Gene Kelly, les films de Marilyn, et même dans Mary Poppins ! Et on le savait, mais on s'en fichait parce qu'on sortait JOYEUX de la salle, avec une belle envie de chanter et de danser dans le caniveau sous la pluie. C'est aussi cela la "mission" du cinéma : distraire et offrir une tranche de BONHEUR, si fugace soit-elle. Pourquoi prêter des intentions à Cédric Klapisch, qu'il n'a probablement pas eues, comme celle d'opposer danse classique et danse moderne ? Il montre au contraire dans l'épisode où le cuisinier se moque des tutus et où les 3 danseuses, (dont l'une a conservé son tablier de nouvelle cuisinière), font une démonstration de danse classique réussie, que toute danse est belle en elle-même et que les différences ne sont que des différences de codes. Cela est d'ailleurs dit dans un dialogue entre l'héroïne et l'une de ses amies, danseuse "classique", attachée à sa discipline, qui est pour elle une forme d'élévation. Toute opposition (danse classique/danses modernes, musique dite classique/musiques contemporaines ou "du monde", art figuratif/art abstrait etc...) est un débat stérile, puisque le but commun est une recherche de beauté et de plénitude. Bien sûr que Klapisch SAIT qu'il y a AUSSI des cours et des représentations de danses modernes à l'Opéra de Paris ! Bien sûr que les phrases du personnage du kyné sont à prendre au second degré. Ce qui est précisément intéressant dans le cinéma de ce réalisateur, c'est qu'il saisit les gens tels qu'ils sont dans la vie: avec leur banalité, leurs idées toutes faites, leurs petits malaises ou leurs vrais malheurs. IL N'Y A PAS DE JUGEMENT. Alors qu'il y en a des tonnes dans ce type de critique, emplie d'a priori, où il doit absolument y avoir un "message" social ou politique, des scènes dures, voire même violentes, pour que le film soit encensé. La vie est faite de tout : grands et petits malheurs, grandes joies et petits plaisirs, grands idéaux et ras-des-pâquerettes... Moi, j'ai aimé TOUS les personnages, que j'ai trouvé touchants, chacun à leur façon, incarnés par un bon casting. Ce film est de surcroît une ode à la danse, où l'artiste ne travaille pas seulement avec son cerveau et sa main, mais avec tout son corps, sa chair, ses os... Je me suis souvenue que le personnage principal du film "Paris", (que j'ai beaucoup aimé), était aussi danseur (de cabaret), et qu'à la fin du film, lesté de ses angoisses, il s'en allait HEUREUX, se faire greffer un coeur. Moi, c'est cela que j'aime dans le cinéma de Klapisch. Je ne suis probablement pas la seule. Et tant mieux !

Lolo 59
18/04/2022 à 22:16

Monsieur Crété devrait voir le film et ensuite en faire une critique objective. C'est bien triste de lire un texte de ce niveau là.

#diez
17/04/2022 à 15:46

Un avis très pertinent tant j'y retrouve tous les griefs qui ont fait de ma scéance un calvaire. Alors que tout commençait bien avecc en apothéose son incroyable générique d'ouverture, le récit s'effondre de tout son poid comme une ballerine sous antidépresseurs. Mis à part le mot facile, Klapisch se perd littéralement dans une histoire en laquelle il ne semble pas beaucoup croire tant le réelle n'a jamais autant paru fabriqué.

mikomel
14/04/2022 à 14:26

La classe moyenne aisée est capable de résilience, est assez cultivé pour être solidaire (entre soi ! ) et n'est pas concernée par les déterminisme sociaux et économique dont elle n'est absolument pas responsable et à laquelle elle ne participe pas !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Mais bon, on va me dire que ce n'est pas le propos du film. En fait c'est irréel et pour connaître la milieu de la musique classique, la compétition y est féroce et brutale, cultivé ou pas, brutalité inévitable quand on se bat pour faire partie de ceux qui dominent !!

CHANchan
12/04/2022 à 17:22

Critique extrêmement dure. Ce film est splendide. EVOLUTION DU REGARD SUR LE CORPS INDISSOCIABLE DE l'ESPRIT. Contraste entre la danse classique du XIXème siècle et une danse de la vie. Besoin de s'exprimer tant par son corps que par les mots..."je t'aime".

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