Nightmare Alley : critique d'un del Toro beau et noir

Mathieu Jaborska | 19 janvier 2022 - MAJ : 19/01/2022 16:35
Mathieu Jaborska | 19 janvier 2022 - MAJ : 19/01/2022 16:35

Fort du triomphe de La Forme de l'eauGuillermo del Toro prend un risque en abandonnant le fantastique pour adapter Le Charlatan de William Lindsay Gresham, déjà passé par la case cinéma en 1947. Un risque qui ne paye pas, puisque Nightmare Alley termine sa carrière américaine avec à peine plus de 9 millions de dollars en poche pour un budget estimé à 60 millions, malgré un casting prestigieux, composé de Bradley CooperRooney MaraCate BlanchettToni ColletteWillem Dafoe et bien sûr Ron Perlman. Ce majestueux film noir aura-t-il plus de chance à l'internationale ?

Noir, c'est noir

Certes, sa sortie simultanée à celle du plus gros blockbuster de 2021, également distribué par Disney, ne lui garantissait pas un succès instantané. Mais Nightmare Alley reste un casse-tête marketing, à rebours des envies du public occidental. C'est un pur film noir de 2h30, sabotant volontairement son potentiel spectaculaire dès les premières minutes pour mieux cerner la psyché de ses personnages et se lover dans une esthétique que d'aucuns jugeraient désuète.

 

 

À son apogée dans les années 1950, le film noir a souffert de la fin du système d'exploitation d'alors (série B, puis série A dans un double programme), jusqu'à ne subsister dans l'imaginaire collectif que comme le témoignage d'un temps révolu. Si bien que même les plus célèbres des néo-noirs (produits bien plus tard) restent eux-mêmes souvent des échecs économiques (Le Dahlia noir, Angel Heart, Blade Runner, dans un autre registre). Pourtant, dès une introduction presque revendicative, del Toro assume d'embrasser avec amour le genre, cher à son coeur grâce à la littérature puis au cinéma, quitte à se départir officiellement, pour la première fois dans sa carrière, du fantastique.

 

Nightmare Alley : photoPas de surnaturel, quoique...

 

Sans jamais réduire ses inspirations au gimmick, il s'en empare avec une maîtrise impressionnante, manipule ses codes avec dextérité, qu'il s'agisse de l'architecture narrative, des thèmes directement hérités du roman ou bien sûr de son esthétique. Capables - contre toute attente - de se retenir de verser dans l'expressionnisme débridé, del Toro, son fidèle collaborateur Dan Laustsen et Tamara Deverell, respectivement réalisateur, chef opérateur et chef décoratrice, travaillent de concert pour rendre un bel hommage au noir tendance Preminger et à son héritage, qui éblouira les initiés.

L'influence de ce cinéma tout en clairs-obscurs et en non-dits, particulièrement adapté aux personnages coécrits par Kim Morgan, a toujours infusé la filmographie du maître, y compris dans ses productions hollywoodiennes. Une fois directement et formellement adopté, il ne fait que démontrer le génie de sa mise en scène, résidant dans sa fusion organique avec la direction artistique, toujours sublime. Sa caméra, tantôt volatile, tantôt sage, se balade dans la cohue de la foire, se cale dans la fausse tranquillité de la bourgeoisie citadine, parcourt grâce à de longs travellings latéraux les jardins classiques de Ezra Grindle (parfait Richard Jenkins), sans pour autant abandonner les turpitudes des personnages.

 

Nightmare Alley : photo, Richard Jenkins, Bradley CooperDangereuse promenade

 

De la même manière, les choix de casting sont tous cohérents, du couple formé par Cooper et Mara à Cate Blanchett, née pour ce type de rôle, en passant évidemment par Cooper lui-même, au look et au flegme parfaits, dès lors qu'on lui met un chapeau sur la tête et une clope au bec. Distribution, mise en scène et écriture parviennent toutes ensemble à ressusciter la beauté du noir, voire à explorer ses contours.

 

Nightmare Alley : Photo, Bradley Cooper, Cate BlanchettDe beaux archétypes

 

Don't do the spook show

En refusant le surnaturel pour se consacrer au noir, le réalisateur de L'Échine du diable aurait-il abandonné ses monstres chéris ? Le premier acte répond par la négative à cette question. Del Toro est persuadé que le noir et l'horreur partagent les mêmes zones d'ombre, d'où la citation, après à peine quelques plans, d'un élégant mouvement aérien, du Freaks de Tod Browning. Un classique absolu, conspué en son temps, et dont la vision de la différence, des monstres, des fameux Freaks, motive le style du metteur en scène.

Parfois décrit comme un rebondissement, ou pire, une parenthèse anecdotique dans sa filmographie, Nightmare Alley s'y insère en fait très bien lorsqu'il mêle, désentrelace puis réunit ces deux références. Une hybridation, à première vue, très mécanique (chaque partie du film, chaque personnage semble mettre à l'honneur un genre particulier), mais en réalité fascinante lorsqu'elle se force à déceler des points communs glaçants, qui vont conditionner la trajectoire de notre bon Stan, homme au passé trouble venu se refaire dans une foire itinérante, où il rencontrera des amis, une amante et de glaçants individus.

 

Nightmare Alley : photo, Rooney Mara, Bradley CooperTournez manège

 

Une foire bien réelle, un décor très beau, qui concentre toutes les vicissitudes de la vie humaine, précisément le sujet du noir, son sadisme enfoui, précisément le sujet de l'horreur à la Browning, et ses moments d'exaltation. Ceux-ci étant cultivés par le duo formé par Zeena (Toni Collette) et Pete (David Strathairn, très touchant), ainsi que par la jeune et pure Molly (Rooney Mara), tandis qu'un Willem Dafoe inquiétant incarne tout le cynisme du monde.

Une sorte d'équilibre précaire duquel notre héros aspire à s'arracher, quitte à faire preuve d'imprudence. Le contexte historique, souvent utilisé de cette manière chez del Toro, s'invite par intermittence, au détour d'un dialogue ou pendant une émission de radio, comme pour recouper les mésaventures des personnages. De quoi les teinter d'une forme d'universalisme : cette frontière poreuse où le noir rencontre l'horreur, où les humains révèlent le pire d'eux-mêmes pour s'auto-détruire, est explorée régulièrement, à toutes les échelles. L'histoire de Stan se fait plus logique, et par conséquent, plus déchirante.

 

Nightmare Alley : photoQuel décor !

 

The Human Factor

Son itinéraire, forcément régi par des conventions bien connues, plus précises qu'elles ne l'ont jamais été dans la carrière du cinéaste, cesse vite de surprendre, malgré la présence de quelques twists. L'avalanche de détails révélateurs, ce que les anglophones appellent "foreshadowing", et de préparations au paiement de toutes sortes dans le premier acte, en plus d'accentuer le machiavélisme de l'intrigue, participe aussi à la caractérisation de ce destin tout tracé. La fable n'en devient que plus sombre : enfermé dans un carcan très codifié, car impossible à briser, notre héros ne dévie pas des rails, au point de s'en rendre compte lui-même sur la fin.

Le film noir devient une prison malsaine où le trajet compte plus que la destination. Ces deux heures et demie sont donc vouées à plonger dans les faiblesses d'un homme à la vie déjà écrite, processus mis en parallèle dans le film avec les arts du charlatanisme et de la psychanalyse, similaires dans le fond et la forme. Si bien que les dernières minutes apparaissent comme une évidence, et que c'est l'inéluctabilité d'un dénouement attendu qui le rend d'autant plus marquant, d'autant plus émouvant.

 

Nightmare Alley : photo, Bradley CooperIl essaiera de tout prédire

 

Un exercice qui présupposait une expertise cinéphile et surtout une sensibilité toute particulière, afin de happer le spectateur tout du long. Deux qualités que possède Guillermo del Toro, amoureux de la pellicule, de ses archétypes et des personnages de tous types, qu'ils soient humains, monstrueux, où qu'ils passent de l'un à l'autre des états.

Dans Nightmare Alley, personne ne se limite à une fonction narrative. Chacune des personnalités qui apparaissent à l'écran, pourtant parfois fugaces, est représentée avec ses nuances, ses contradictions, ses faiblesses et ses zones d'ombre. Les brutes paternalistes révèlent leur sincérité, les alcooliques se transforment en mentors et les tortionnaires en sujets d'étude. Pour faire de leur histoire un nouveau conte cruel, mais sensible, del Toro et ses collaborateurs doivent profondément les aimer. Une force empathique de leur cinéma qui, quoi qu'on entende ici et là, ne faiblit pas encore.

 

Nightmare Alley : Affiche US

Résumé

Guillermo del Toro explore l'horreur qui se tapît dans le (film) noir et la monstruosité qui empoisonne ses personnages avec une sensibilité suffisante pour rendre leurs destinées déchirantes.

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commentaires
AntoineC
01/04/2022 à 15:32

Une esthétique et une ambiance au top!!, le côté sombre et monstrueux des personnages ressort bien dans la première partie du film, mais j'ai trouvé que Bradley Cooper était un peu trop lisse. Je n'ai pas été pris aux tripes aux niveaux des émotions vécues, le retournement et l'ultra violence de la fin ont été amené sans grande transition je trouve, j'aurais apprécié une gradation plus marquée dans la descente aux enfers de ce personnage, une intensité dramatique plus progressive, pas sur que cet acteur est vraiment la profondeur requise pour ce type de personnage, en tout cas je n'ai pas cru à son coté froid et violent, je me suis plutôt dis à quel point il était con. Comment peut-on manipuler des personnes de la sorte et ne pas sentir la merde dans laquelle on est entrain de se fourrer....pour moi c'est un paradoxe qui enlève à la bonne compréhension et qui empêche d'adhérer à 100% à ce personnage qui aurait pu être beaucoup plus complexe... Merci tout de même pour ce bon moment de cinéma et pour cet univers unique!!

Kelso
29/03/2022 à 13:32

Trop long du coup un énorme temps mort au milieu du film, 30min de moins aurait permis d'éviter ça. La première partie est lente mais intéressante grâce au décors et à l'ambiance de la foire, la deuxième partie est beaucoup moins intéressante. Et ça manque d'extérieurs (sans un problème de budget, ça doit couter de reconstituer les années 40) flagrant surtout dans la deuxième partie du film où on passe d'un appartement à une scène de spectacle, des bureaux et enfin un parc et c'est tout, ça manque de vie, le seul moment où on voit un extérieur est lorsqu'il monte l'escalier d'un immeuble, la caméra se retourne et on voit une rue avec beaucoup de voitures, ça dure une seconde et c'est tout. Ca m'a un peu déranger comme les soaps où tu passe d'un décors à l'autre sans voir un extérieur.

Ozymandias
07/02/2022 à 23:36

Excellent film, j'ai adoré. Maîtrisé de bout en bout, sublime photo !

jhudson
25/01/2022 à 10:18

Le film d' Edmund Goulding est juste un classic du film Noir, et c'est surement un des meilleurs rôles de Tyrone Power.

Le film de 1957 évite tout moralisme que la censure imposée alors, il ne juge pas son personnage principal qui est malgré tout attachant.

Je vois mal comment faire mieux !

viande a vision
20/01/2022 à 16:32

d'El toro n'est pas un naze ,mais son ciné n'est plus adapté a cette époque sombre ( il a beau faire du sombre des films ont une patine spielbergienne ) et il doit s'imposer parmis le mcu ,les productions coréennes,l'univers des mangas...Le freaks n'est plus ''chic''....Le cirque est passé dirais je .

Guéguette
20/01/2022 à 14:09

Toujours en attente d'un scénario correct chez Guillermo...On verra bien.

Marc
20/01/2022 à 11:19

Guillermo Del Toro s'inspire du Charlatans de 1947 l'histoire d'une crapule Stanton laissant pour mort son père part changer de vie, il croise un cirque des spectacles de Freaks encore une inspiration pour ce film. Santon rencontre et voit en Pete un mentor qui lui apprend les ficelles de la télépathie . Avec Molly il part faire son spectacle d'illusions dans le grand monde .
Une descente en enfer d'une crapule assoiffés d'argent de puissance est un manipulateur va rencontrer celle qui va le trahire et l'envoyer la ou d'il vient dans le caniveau de sa d'échéance .
Il retournera au Cirque une famille qui la recueillis et deviendra le Freak du Cirque.
Guillermo Del Toro est brillant par sa mise en scène mais manque d'effet visuel ce film est trop long dans la filmographie je dirai que c'est un film mineur.

Sanchez
20/01/2022 à 09:31

Superbe film noir , du travail d orfèvre. Hélas le dénouement est un peu trop attendu . Mais la beauté du film l’emporte . De quoi se laver les yeux après un matrix 4 par exemple

Bob nims
20/01/2022 à 01:11

Très bon film

BastSix
19/01/2022 à 20:29

Personnellement, j'ai globalement bien aimé le film.
Bon d'un point de vue purement formel ça fait longtemps que GDT met des dropkicks humiliants à la majeur partie de la production américaine mais même dans l'écriture et la direction de ses comédiens je l'ai trouvé vraiment bien.
Ça ne sera par contre pas mon préféré de sa filmo (Pan's et Shape of Water) ni celui qui m'aura fait faire "putain de bordel de merde OUIIIIII" (Pacific Rim) mais c'est pour moi un de ses plus inspirés.
PS : puis la photo du film est hallucinante de classe. Voilà !

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