First Cow : critique qui trait le western comme jamais

Gaël Delachapelle | 22 octobre 2021
Gaël Delachapelle | 22 octobre 2021

Quatre ans après son drame choral Certaines femmes, la cinéaste Kelly Reichardt fait son retour sur le devant de la scène du cinéma indépendant américain avec First Cow. La réalisatrice de La Dernière Piste renoue avec le genre classique du western pour mieux fouiller dans les fondements de son pays, à travers l’histoire de la première vache importée sur le territoire américain au début du XIXe siècle. Un retour en grâce ? Attention quelques spoilers !

Cookie & Lucy

Après s’être magnifiquement illustrée dans le genre du western avec le très atypique La Dernière Piste, Kelly Reichardt avait marqué une pause avec l’Ouest américain, en s’éloignant notamment du côté du thriller écologique avec Night Moves (Grand Prix du festival de Deauville en 2013), ou encore du côté du récit choral avec Certaines femmes, un drame porté par un quatuor d’actrices fabuleuses, notamment Kristen Stewart, Laura Dern, ou encore Michelle Williams, son actrice fétiche depuis Wendy et Lucy.

Mais on ne peut pas dire que le western était totalement absent durant cet aparté dans sa filmographie, puisqu’il est également question de céder un territoire dans Certaines femmes, dans lequel l’une des quatre protagonistes, Jamie (Lily Gladstone), est une jeune femme d’origine indienne, travaillant dans un ranch. Le western et ses vastes étendues ont toujours été présents dans le cinéma de Kelly Reichardt, il est donc naturel que la réalisatrice finisse par revenir vers le genre qui sert de source à son œuvre, avec probablement son long-métrage le plus radical et dépouillé d’un point de vue purement formel, mais aussi dans sa narration qui annonce d’emblée sa teneur en début de film.

En effet, First Cow s’ouvre au présent, dans notre époque contemporaine, où une jeune femme découvre, en promenant son chien dans une forêt de l’Oregon, les squelettes de deux cadavres qui reposent en paix côte à côte, à peine enterrés sous terre.

 

photoUne histoire de vache 

 

Une découverte qui nous renvoie au début du XIXe siècle (en 1820, plus précisément), dans un territoire en pleine construction, peuplé d’Indiens et de travailleurs, parmi lesquels on suit un certain Cookie (John Magaro, second couteau du cinéma américain qui trouve ici son premier rôle principal), un cuisinier chargé de nourrir les trappeurs qui fait la rencontre de King Lu (Orion Lee, vu notamment dans Star Wars : Les Derniers Jedi), un immigré chinois en quête du rêve américain.

Une rencontre dont va naître une grande amitié, suite à l’arrivée de la première vache sur le territoire de l’Oregon, importée par le Chief Factor local (le très britannique Toby Jones), afin de subvenir à sa consommation personnelle. La première vache du territoire va alors faire le bonheur des deux amis, qui décident de monter une affaire de beignets en allant traire clandestinement l’animal pendant la nuit.

 

photo, Toby JonesUn Toby Jones so british

 

La réputation de leurs délicieuses pâtisseries finit par monter aux oreilles du notable anglais, conquis par ces gâteaux conçus à partir du lait de sa propre vache, qui finit par faire appel à leurs services pour une réception dans sa demeure.

À partir de cette histoire inspirée de faits réels et au demeurant assez simple dans sa narration, Kelly Reichardt nous raconte ni plus ni moins la naissance du capitalisme en revenant littéralement aux fondements de la terre américaine. Elle critique un système bâti sur le dos des premiers travailleurs qui ont œuvré sur le territoire dont Reichardt interroge les racines avec une grande intelligence.

 

photo, John Magaro, Orion LeeQuand tu sens que tu es là juste pour cuisiner

 

La Dernière Traite

Mais au-delà de la relation entre la vache et le cuisinier, qui lie avec l’animal un lien fusionnel de par la pratique de la traite, First Cow nous raconte aussi une histoire d’amitié bouleversante entre un Américain et un immigré. Une relation dont l’écho résonne évidemment avec l’actualité d’une Amérique dans l’ère post-Trump, qui nous est contée avec une économie de plans admirable.

Travaillant ses cadres avec parcimonie, à base notamment de longs plans fixes où la cinéaste laisse tourner sa caméra pour saisir les petits hasards du quotidien de ses deux personnages (à l’image de cette cohabitation dans une petite cabane dans les bois), Kelly Reichardt offre à son western une forme dépouillée de toutes conventions hollywoodiennes, dont l’esthétique ne ressemble à aucune autre proposition du genre. Un parti pris qui fait de First Cow un objet de cinéma radical, exigeant, qui fonctionne selon ses propres règles et sa propre dynamique, lui conférant au passage une identité unique dans le paysage du cinéma indépendant américain actuel.

 

photo, Orion Lee, John MagaroUne histoire d'amitié (et de fuite) bouleversante 

 

Malgré l’aspect programmatique de son point de départ, qui nous donne pleinement conscience que nous suivons deux personnages dont le destin funeste est déjà scellé, Kelly Reichardt parvient à rendre attachant son duo composé de héros marginaux propres à son cinéma, qui tente sans cesse de saisir le train d’un rêve américain en marche qui leur est inaccessible.

Le dernier plan du long-métrage achève de rendre cette histoire d’amitié bouleversante, où les deux amis s’endorment côte à côte en attendant que le temps passe et fasse son office tel le bourreau du capitalisme de son époque. La cinéaste insuffle ainsi à First Cow une douce mélancolie qui en fait, derrière sa mise en scène rugueuse, l’un des films américains les plus émouvants de cette année 2021, voire même de ces dernières années.

 

affiche

Résumé

À travers la mise en scène la plus radicale et la plus épurée de sa filmographie, Kelly Reichardt opère un retour en grâce avec First Cow, en signant tout simplement l’un de ses meilleurs films, mais aussi l’un des plus beaux films indépendants américains vus récemment sur un grand écran. Un bijou de western classique.

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Lecteurs

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commentaires
Cloclo
07/11/2021 à 09:55

Formidable, subtil et élégant. Magnifiques acteurs. Du beau cinéma.

Ozymandias
23/10/2021 à 12:44

Je n'ai pas accroché plus que ça au scénario, mais pleins de bonnes choses. Une impression mitigée au final...

#diez
22/10/2021 à 17:15

Un chouette western qui détourne les codes pour en faire une belle et contemplative histoire de l'Ouest.

Roukesh
22/10/2021 à 11:28

Je n'en avais pas entendu parlé, mais vous m'avez donné une sacrée envie de le regarder. Merci.

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