Pleasure : critique d'un porno pas chic

Mathieu Jaborska | 19 octobre 2021 - MAJ : 19/10/2021 18:16
Mathieu Jaborska | 19 octobre 2021 - MAJ : 19/10/2021 18:16

Il fallait du courage au distributeur The Jokers pour sortir Pleasure, exploration des dessous peu reluisants de la pornographie, dont la crudité lui a valu une interdiction aux moins de 16 ans et beaucoup de difficulté à être promu sur les réseaux. Mais la réalisation de Ninja Thyberg portée par Sofia Kappel méritait de se frayer un chemin sur nos écrans.

Pornographes du cinématographe

Si la prostitution a très vite inspiré quelques grands films, de La Rue de la honte à Belle de jour, le cinéma narratif s'est plus timidement emparé de la pornographie, alors même qu'elle est apparue dès ses débuts. Le porno est bien l'un des premiers genres cinématographiques, mais il aura fallu attendre son industrialisation conséquente pour qu'il soit évoqué par des fictions dites traditionnelles. Et encore, peu furent les longs-métrages considérés comme importants à traiter directement et avec sérieux de la chose. L'Histoire a retenu des comédies, les enquêtes autour du snuff (Hardcore, 8MM), ou quelques films d'auteur sincères (Larry Flynt, Boogie Nights).

Maintenant qu'internet a complètement redéfini l'industrie et que les conséquences d'une accessibilité toujours plus affirmée continuent d'alimenter les débats, le 7e art s'y attaque plus franchement. Documentaires (l'imparfait, mais nécessaire Hot Girls Wanted), séries (The Deuce en partie) et longs-métrages entreprennent de décortiquer les singularités d'un monde qui jongle avec l'hypocrisie, l'intimité et l'addiction.  Avec à la clé, inévitablement, la description d'un système de domination invisible, vicieux à l'extérieur, destructeur à l'intérieur.

Après le très commenté Don Jon et la vertigineuse et malsaine descente aux enfers Mope, il ne manquait plus qu'un point de vue féminin, et même carrément féministe. Et Ninja Thyberg relève le défi avec un courage qui force le respect.

 

photo, Sofia KappelLe porno, un bateau qui prend l'eau

 

Car Pleasure prend le risque de montrer le monde du porno dans toute sa difformité, sa frontalité et son déni de l'intime, sans pour autant laisser transparaître ses codes visuels. Les premières secondes annoncent la couleur. "Business or pleasure ?" demande un agent de la douane à la jeune Linnéa, fraichement atterrie à Los Angeles. La version officielle, énoncée avec conviction par la jeune femme, est claire. La vérité est plus complexe.

On suit donc son ascension dans différentes strates de l'industrie pornographique. Un récit qui serait d'un classicisme absolu si la cinéaste ne s'en servait pas pour parcourir, en long, en large et en travers, des coulisses d'ordinaire pudiquement occultées. Son ambition certaine trouve cependant vite ses limites. Thyberg et son co-scénariste Peter Modestij cherchent l'exhaustivité, examinant autant les gros studios que les semi-amateurs indélicats, aussi bien le hardcore que la pornographie éthique.

Ces choix parviennent à nuancer un monde mis à nu, dont la technicité froide, au mieux purement logistique, au pire carrément déshumanisante, tranche avec son image artificielle. Mais ils donnent parfois à l'essai des airs d'énumération, du moins dans la première partie, tant la trajectoire de l'héroïne semble naviguer consciencieusement entre les différentes sphères du milieu. Reste que le film ne ravira pas les détracteurs absolutistes du genre. La réalisatrice se garde bien d'appliquer une grille de lecture morale pré-concue - ou pire, puritaine - sur son sujet. Pour déconstruire son emprise sur son héroïne et toutes celles qu'elle représente, elle dispose de ses propres armes.

 

photo, Dana DeArmondChauffe, Marcel !

 

showgirls

Thyberg revendique d'appliquer les réflexions de la critique Laura Mulvey, développées en France par Iris Brey dans Le Regard féminin, au monde du porno. Elles et ils sont beaucoup à se réapproprier l'idée du female gaze, mais ici, elle relève de l'évidence. Tout y est une question de regard. La pornographie 2.0 y devient l'ultime incarnation de la phrase de John Berger, citée par Brey : "Les Hommes regardent les femmes. Les femmes se voient comme étant regardées". Et d'ailleurs, Berger prenait lui-même un exemple en peinture : le nu.

Mais pas question de se contenter de souligner l'unilatéralité d'un regard qui structure la majorité des représentations sexuelles cinématographiques, hier et aujourd'hui, une unilatéralité dont la jeune Belle (son nom "de scène") a déjà conscience avant même de se jeter dans l'arène. Il faut voir comment elle utilise les réseaux sociaux, exacerbation extrême de la relation entre son corps et le public masculin, ou qu'elle s'entraine à la fellation et par la même au jeu d'actrice. Au cours de son histoire, elle ne cesse d'essayer laborieusement de jouer du regard qu'on pose sur elle pour gravir les échelons.

 

photo, Sofia KappelLe V de la victoire

 

La metteuse en scène compte bien combattre ces modes de représentation grâce à sa caméra. D'une part en se restreignant à une exploration des coulisses de l'industrie sans céder aux sirènes de l'érotisme, ou même d'un érotisme militant (elle laisse ça à la pornographie dite éthique). D'autre part en s'accrochant coûte que coûte au point de vue de l'héroïne, présente quasi perpétuellement dans le champ, afin de raconter le monde du porno par le biais de ses actrices plutôt que de ses patrons.

La réalisation prend un soin tout particulier à soulager un corps souvent nu de la pression de l'oeil voyeur, à le mettre en scène avec un style aux antipodes des productions qu'elle décrit. On découvre sa nudité lors d'un plan tout sauf sexualisé. De même que le personnage échappe aux préjugés souvent accolés à ce genre de récits. Belle ne doit rien à son passé, dont la cinéaste a d'ailleurs tenu, envers et contre tout, à préserver la sobriété. Elle ne lui prête pas des intentions mal cachées. Quand l'actrice dépitée se livre au détour d'un coup de téléphone, c'est pour laisser transparaître un mal-être contenu.

Évidemment, la mise en scène ne parviendrait pas à imposer un tel point de vue sans la participation active de la comédienne Sofia Kappel, dans un rôle extrêmement complexe. La subtilité du long-métrage doit tout à sa performance, impressionnante. L'actrice fait ressentir avec brio les déconvenues du parcours de son personnage, les affronts faits à son intimité et la violence à laquelle elle choisit - ou pas - de se soustraire. Le tout face à une adversité qui ne dit pas son nom.

 

photo, Sofia KappelDe l'envie d'être là (ou pas)

 

La fabrique des trauma

Car l'irruption du female gaze dans le monde décrépi du porno mainstream en révèle forcément beaucoup sur ses architectes, symboles conscients d'un patriarcat enraciné et tout puissant. L'antagoniste de Pleasure est pluriel, massif, inatteignable. Et les conflits entre actrices ou les sacrifices des acteurs, forcés de contrefaire une sexualité naturelle, n'apparaissent finalement que comme des émanations nauséabondes d'un centre de contrôle carnassier.

Résolument contemporain, le film évite soigneusement le piège du manichéisme, non seulement en dépeignant des pratiques plus respectueuses (qui ne rendent le contraste avec les réalités du milieu que plus violent), mais aussi en décrivant des productions à la page. Et de là surgit la cruauté de l'univers exploré : s'il prend bien en compte la notion de consentement, il la manipule sciemment, planqué derrière le prétexte - dissimulé bien sûr - des standards économiques et logistiques. Ainsi, s'assurer à intervalles réguliers du consentement de l'actrice n'empêche pas d'ignorer la pression mise sur ses épaules, ou une psychologie fragilisée. Le "oui" devient une clause, une case à cocher.

 

photo, Sofia Kappel, Dana DeArmondDe la domination, partout et tout le temps

 

La violence est donc omniprésente et se manifeste souvent lors des séquences de tournage. Certaines d'entre elles - il faut prévenir les indécis - sont difficilement soutenables. Parfois, la réalisation appuie cette brutalité reniée en s'éloignant, aidée par une bande originale décalée. Parfois, au contraire, elle s'attarde et fait subir au spectateur la terrible torture de l'héroïne. Une scène en particulier marque au fer rouge et cristallise de fait toute la noirceur qui se cache derrière les non-dits de la pornographie.

Pleasure en devient presque un anti The Naked Director, série intéressante dont la saison 1 présentait le porno comme l'épine dans le pied d'une société hypocrite. Ici, la pseudo-subversion vendue par les villas, les salons, le champagne et les shootings, la libération sexuelle présente dans toutes les bouches... dissimulent à peine un système indéboulonnable, qui camoufle son traitement des femmes derrière des mots en vogue et de faux comportements, qui fait diversion en invitant les quelques auteures honnêtes à ses soirées et dont le mal est bien plus profond, puisqu'il touche à l'imaginaire sexuel même. 

Ainsi, la réalisation de Ninja Thyberg en vient presque à déborder de son sujet, tant elle démontre à quel point l'actualisation du vocabulaire et la publicité ne servent à rien tant qu'un changement de paradigme culturel n'est pas initié. Une réflexion dont certaines instances hollywoodiennes feraient bien de s'inspirer.

 

affiche,

Résumé

Si le souci d'exhaustivité donne un air très mécanique au récit de Pleasure, Ninja Thyberg et Sofia Kappel s'emparent d'une industrie destructrice et étalent ses vices, pourtant parfois minutieusement dissimulés.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(4.0)

Votre note ?

commentaires
MaQoto
20/10/2021 à 17:14

Trompé d'article :)

Kyle Reese
20/10/2021 à 17:06

@ alulu

Ouf :).
Merci pour la précision.
Je suis en effet happy du coup ;)

Pas simple d’être parents, mais faut vraiment faire attention et être vigilant pour des tas de choses aujourd’hui.
Avec les écrans partout, les jeux vidéos en lignes, les réseaux sociaux et la pornographie accessible sur simple portable, je ne sais pas dans état je serais si j’étais un ados d’aujourd’hui … lol.

alulu
20/10/2021 à 14:54

@Kyle Reese

Tu va être heureux d'apprendre que mon dernier message ne te concernait pas :)
Si cela avait été le cas, je t'aurais répondu dés le départ. Sinon ton argumentaire se tient et il n'y a aucun souci la dessus et je comprends ta démarche même si dans l'absolu, comme Pog, c'est aux parents d’êtres responsables.

Ma petite pique s'adressait aux tue-la joie, ceux qui veulent imposer l’ascétisme et qui trust de plus en plus et peu importe les sites, de commentaires à la c*n.

Bob
20/10/2021 à 14:45

J’suis pour le cinéma respectueux de ses actrices...

J’espère que la banane est bio !

yop
20/10/2021 à 12:52

@sylvinception

En quoi c'est étonnant ?

Les actrices n'ont pas le droit à l'intimité ? Pourquoi donc ? Elles ne la méritent pas ? Parce que leur métier est public, elles n'ont plus le droit à l'humanité la plus basique ?

Gregdevil
20/10/2021 à 12:50

Intéressant !
Le must ans le genre c'est quand même Boogie Nights

sylvinception
20/10/2021 à 12:49

"les affronts faits à son intimité"

Ce qui est d'ailleurs fort étonnant, étant donné la "nature" du métier dans lequel elle est déterminée à percer!!
Bref, no comment...

X-or
20/10/2021 à 11:56

Sinon d'accord sur le fait que la dernière photo est très très limite.

X-or
20/10/2021 à 11:54

Je me pose la question, mais qui est dupe de cette industrie ?
En d'autres termes la question n'est-elle pas de se demander si le film n'enfonce pas des portes ouvertes.
Il n'y a qu'à lire, notamment, tous les témoignages des nanas hors système, repenties.

captp
20/10/2021 à 11:06

il y à aussi un film des année 90 sur le sujet qui était pas mauvais : déjà mort.
c'est un des 1er films de Dahan .

Plus
votre commentaire