La Bataille de l'Escaut : critique qui avance sous le feu ennemi sur Netflix

Arnold Petit | 18 octobre 2021 - MAJ : 19/10/2021 01:46
Arnold Petit | 18 octobre 2021 - MAJ : 19/10/2021 01:46

Dix ans après son remake-préquel pas si mauvais de The Thing, Matthijs van Heijningen Jr. revient dans un tout autre genre avec La Bataille de l'Escaut, premier long-métrage néerlandais produit par Netflix et deuxième plus grosse production hollandaise de l'histoire avec ses 14 millions d'euros. Sorti dans quelques salles aux Pays-Bas en décembre 2020, le film a désormais rejoint le catalogue de la plate-forme depuis le 15 octobre et il serait dommage de passer à côté de cette belle surprise en dépit de ses défauts.

Au cœur des ténèbres

Comme il est un film de guerre sur une des grandes opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale avec un récit divisé entre trois personnages, La Bataille de l'Escaut ressemble à s'y méprendre à un Dunkerque néerlandais. Et pourtant, même s'ils partagent quelques similitudes, les deux films se distinguent rapidement et heureusement l'un de l'autre.

Matthijs van Heijningen Jr. n'est pas Christopher Nolan et ne dispose certainement pas d'un budget aussi colossal, mais son ambition est de toute façon bien différente des expérimentations temporelles et narratives du réalisateur d'Inception et Interstellar dans sa superproduction hollywoodienne.

 

photoDans la brume

 

Contrairement au gigantesque théâtre d'opérations recréé sur la plage nordiste, qui prenait ensuite la forme d'un sauvetage héroïque dans un immense ballet de destruction entre ciel, terre et mer, ici, la puissance du long-métrage tient d'abord dans sa sobriété et la manière dont il revient sur cet épisode crucial de la fin de la guerre.

Une victoire à la Pyrrhus, déjà retracée dans Un pont trop loin, mais qui reste pourtant oublié ou peu connue (le titre original du film est The Forgotten Battle) alors qu'elle a permis d'assurer le réapprovisionnement des troupes alliées dans leur marche finale vers Berlin.

 

photoEntre les ombres

 

Plutôt que de proposer une vision à grande échelle de la guerre, le cinéaste nééerlandais reste à hauteur d'homme. La Bataille de l'Escaut raconte l'histoire d'un pilote britannique de planeur insouciant, d'un soldat allemand qui s'est engagé dans la Wehrmacht pour fuir la pauvreté et d'une jeune hollandaise employée à la mairie qui vit avec son frère et son père médecin sous l'occupation allemande.

Trois personnages que le film suit fidèlement (trop, parfois) et qui permettent de rendre compte des affres de la guerre dans un récit en mosaïque se déployant doucement, mais sûrement, à l'image des soldats britanniques qui s'enfoncent dans les terres de Zélande.

 

photoEn eaux troubles

 

L'armée des ombres

S'il est évident que le destin et le scénario de Paula van der Oest suivent un chemin classique et assez prévisible malgré les obstacles et les rebondissements, l'énergie et la tragédie conservent tout de même leur force grâce à la densité du récit et la mise en scène simple et épurée, variant entre moments intimistes, scènes d'action et moments de pure tension.

Même si certaines séquences spectaculaires et quelques magnifiques plans larges viennent ponctuer le film, la caméra reste toujours au plus près de ses personnages et se met constamment au service de la narration. D'autant plus quand les mots ne suffisent plus et que les silences et les expressions finissent par exprimer les sentiments : le désarroi d'une famille hollandaise, la désillusion d'un lieutenant allemand estropié, l'inquiétude d'un père pour son fils britannique ou le sadisme d'un officier nazi.

 

photoUn soldat fantomatique

 

Alternant les points de vue et les langues, La Bataille de l'Escaut s'efforce de délivrer une vision d'ensemble du conflit et ne cède jamais au manichéisme poussif ou au mélodrame facile, préférant se reposer sur son réalisme et l'efficacité de son histoire. Le film explore les différentes facettes du conflit, l'occupation des Pays-Bas, la logistique militaire, les actes de résistance ou encore la déroute des Allemands et dépeint un sentiment général de lassitude d'une guerre dont tout le monde voit la fin approcher, sans qu'elle se concrétise pour autant.

Une fresque mortifère et fataliste se forme alors progressivement, des habitations aux sous-sols obscurs de la résistance jusqu'aux rives boueuses de l'estuaire. La photographie morne renforce l'austérité des paysages et des décors, appuie le teint blafard des visages et seuls les explosions, le ciel bleu d'un matin d'automne ou le rouge d'un drapeau nazi détonnent parmi les teintes grisâtres dans lequel le film reste prisonnier, comme déjà mort. La bande-son, discrète, accentue les émotions, mais sait aussi s'absenter pour rendre un regard plus lourd ou un tic-tac d'horloge assourdissant.

 

photoProgresser entre les ruines, dans le silence

 

Et si les personnages servent essentiellement à remplir leur fonction, la justesse du casting donne du poids à la caractérisation sommaire de certains d'entre eux. Incarnation de l'esprit de révolte d'une nation, Susan Radder brille par son interprétation. Avec son visage droit et sévère, qui se décompose à mesure que l'absurdité de ses actions lui saute aux yeux, Gijs Blom représente la déliquescence du IIIème Reich, tandis que Jamie Flatters tient correctement son rôle de soldat naïf sous les ordres d'un Tom Felton convaincant.

Et malgré un rôle plus que secondaire, Jan Bijvoet est tout à fait déchirant avec ce père médecin qui incarne à lui seul les contradictions et les sacrifices qu'impose la guerre à ceux qui la vivent, de leur propre volonté ou contre leur gré.

 

photoL'accomplissement d'un rêve avant le début du cauchemar

 

L'ASSAUT LE PLUS LONG

Cependant, le découpage maladroit empêche le spectateur de pleinement s'immerger et certains personnages d'être suffisamment développés pour qu'on s'y attache. À l'approche du dénouement, l'histoire prend enfin l'ampleur qui lui faisait défaut en installant ses deux armées comme des pions sur un échiquier, mais les situations s'enchaînent plus vite, plus facilement, et le film trébuche sur son parcours, ne s'intéressant finalement plus qu'à son assaut final dévastateur.

Les soldats ne sont plus que des ombres qui avancent vers une mort certaine et dès lors que les balles sifflent et que les obus éclatent, l'horreur frappe de toute sa violence avec des images impressionnantes, qui retrouvent leurs couleurs pour déchaîner le chaos. Les combats, immersifs et intenses, sont également filmés de près, au coeur de l'action et en bas de la hiérarchie, avec un réalisme qui rappelle évidemment Il Faut Sauver Le Soldat Ryan et Frères d'Armes, mais aussi Fury, sous certains aspects.

 

photoFace-à-face

 

Comme une preuve de son classicisme ou de sa volonté de s'inscrire dans leur lignée, La Bataille de l'Escaut convoque aussi d'autres films du genre, involontairement ou non, avec une nuée d'avions qui évoque l'invasion japonaise de Pearl Harbor ou une carte aussi providentielle que le message porté par les deux soldats britanniques de 1917.

Même si le film ne présente pas les événements comme une défaite (au moins militaire), il n'y a pas de victoire ou de célébration pour autant. Une fois que le silence règne de nouveau, les survivants se regroupent, pansent leurs blessures, réunissent leur matériel et continuent d'avancer vers l'Allemagne. Il ne s'agit que de rendre hommage à celles et ceux qui ont influé sur le cours de la guerre par leurs actions, quel que soit leur camp. 

La Bataille de l'Escaut est disponible sur Netflix depuis le 15 octobre 2021

 

photo

Résumé

Même s'il souffre de certaines maladresses et de la comparaison avec les autres films de guerre, La Bataille de l'Escaut séduit pour son réalisme et son histoire et rend un hommage puissant aux soldats et aux civils de cet épisode oublié de la Seconde Guerre mondiale.

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Lecteurs

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commentaires
Ded
19/10/2021 à 11:10

Ah, les goûts et les couleurs ! J'ai trouvé l'ensemble plutôt bien ficelé et les quelque 123 mn ont passé comme un souffle. Immersion complète grâce, en partie, à la partition anxiogène d'Emilie Levienaise-Farrouch, lisibilité dans les scènes d'action excellente (je me suis vautré dans la boue, les balles sifflant à mes oreilles). Rien à envier au "soldat Ryan" (je ne vois pas bien la comparaison avec "Dunkerque" si ce n'est qu'il pataugent dans la flotte également ?!). Personnages attachants... j'ai "vibré" pour eux (la torture bouleversante de Dirk. La mort de Janna, sobre et émouvante m'a même tiré un larme).
Une question. Je cite : "...d'un soldat allemand qui s'est engagé dans la Wehrmacht pour fuir la pauvreté... " Fin de citation. Ce pseudo soldat allemand, Marinus van Staverenn (nom du personnage) n'est-il pas en fait hollandais (la colère de son père contre les fascistes, sa mère cachant sa honte sous ses draps sans même l'embrasser alors qu'il court à une mort certaine) engagé dans la Wehrmacht par idéologie (son antisémitisme affiché quand, méprisant, il dépeint caricaturalement les juifs à l'officier "cul-de-jatte") ? Et ne traduis-t-il pas les propos de Teun à l'Obersturmführer Berghoff lors de la première confrontation pour ensuite la prévenir... par "sursaut" patriotique, ajoutant à la profondeur du personnage plutôt monolithique jusque là ?!

Sammaan
19/10/2021 à 08:45

Bon, je n’aime pas pinailler, mais vu que je suis néerlandais et que je vous lis depuis des années, je ne peux m'en empêcher : En 2021, chers membres d'Écran Large, il est vraiment grand temps de se souvenir qu'on ne dit pas "hollandais", mais bien néerlandais. Puis sachant que pendant le reste de l'article, vous ne répétez pas l'erreur, j'imagine que celle-ci a juste dû vous échapper.

En tout cas, histoire de vous le rappeler au cas où : Même si, et ça je n'ai pas vérifié, le film aurait été produit dans la province de Hollande, il s'agit d'une production néerlandaise.

On ne dit pas d'un film produit à Brest qu'il s'agit d'une production bretonne, si ? Bon, alors, hein... Allez, tot de volgende keer !

Ethan
19/10/2021 à 00:46

Pas aimé Dunkerque car film creux où il y a pas d'histoire. Alors si c'est un peu pareil

Critique à chier!!!
18/10/2021 à 23:36

C'est sûr qu' un film de guerre sera inévitablement comparé avec d'autres,car il y en tellement!!!

hallo
18/10/2021 à 22:34

Un film vraiment intéressant, ça change des énième batailles de Stalingrad, Bastogne ou Normandie. Je préfère ce genre d'ambiance à Dunkerke qui était trop fouillis, trop brouillon avec trop de flash back. Je le recommande, même si il reste classique dans ce qu'on nous montre de la guerre et de l'occupation.

Numberz
18/10/2021 à 22:22

Elle en pense quoi Véronique?

Xavier58
18/10/2021 à 21:22

Merci AP, j'irais le telecharger pour mes parents, la jaquette du film (qui joue beaucoup pour moi, dans la sélection des films) me donner pas envie

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