La Proie d'une ombre : critique Hall of death

Mathieu Jaborska | 14 septembre 2021
Mathieu Jaborska | 14 septembre 2021

Après son excellent Le Rituel et avant le redouté remake d'Hellraiser, David Bruckner, révélé grâce aux films à sketches 666 Road et V/H/S, s'allie à Rebecca Hall pour composer un cauchemar qui avait tout pour se planter : La Proie d'une ombre. Et le résultat de leur collaboration confirme à la fois que le cinéaste n'a rien perdu de ses habilités et qu'il reste l'un des choix les plus rassurants pour la résurrection des Cénobites.

La proie d’une tombe

C’est à croire que, anticipant son acquisition par l’ogre aux grandes oreilles rondes, feu la Fox avait volontairement multiplié les projets invendables. Après l’imbroglio Underwater, la catastrophe logistique Les Nouveaux mutants et le sacrifice du pourtant passionnant The Empty Man, alors que la distribution d’Affamés est encore incertaine et que The Woman in the Window s’est retrouvé sur Netflix, Disney doit en effet se dépatouiller avec ce Night House, La Proie d’une ombre en français. Un film fantastique aux antipodes des canons actuels du genre et mis en scène par l'un des artistes les plus injustement méconnus en activité.

Co-réalisateur de The Signal, remarqué chez les amateurs d’épouvante grâce aux meilleurs sketchs des anthologies V/H/S et 666 Road (on se souvient tous du segment The Accident), David Bruckner s’était définitivement imposé comme un cinéaste à suivre après Le Rituel, lente descente aux enfers sylvestre trop rarement extirpée des bas-fonds du catalogue de la plateforme au N rouge.

 

photo, Rebecca HallNoir c'est noir

 

La Proie d’une ombre est donc pour beaucoup le long-métrage de la confirmation : coproduit par une major, il emploie une actrice qui a déjà largement fait ses preuves et laissera une dernière impression du style de l'auteur avant son saut dans le vide, le remake d’Hellraiser, attendu le couteau entre les dents par une armée de puristes. 

Et pour passer cette étape, il n’a pas fait le choix de la facilité. Comme d’autres bâtons mis dans les roues de la machine Disney, son film plonge dans des abîmes de noirceur sans pour autant en appeler à des figures classiques du genre (nul démon ne viendra exhiber sa trogne au détour d’un jumpscare taillé pour les bandes-annonces), et n’hésite pas à revendiquer un statut d’exercice de style atmosphérique si prononcé qu’il pourrait paraître redondant, voire un peu vain selon beaucoup de cinéphiles.

 

photo, Rebecca HallLaisse-moi entrer

 

La maison près du cimetière

Beth vient de perdre son mari, qui s’est suicidé d’une balle dans la tête, laissant derrière lui une note mystérieuse. En deuil, elle erre dans la grande maison qu’il a construite pour leur couple. Et alors que la caméra de Bruckner ausculte les louches aspérités de cette demeure à l’architecture étrange, elle se rend compte que son ex-compagnon a emporté de bien sombres secrets dans sa tombe. Le choix de Rebecca Hall était idéal pour un tel rôle : la comédienne, de son air éteint, quoiqu’alerte, assume le changement d’ambiance sur lequel repose le film. Alors que sa triste curiosité se mue en courage désespéré, elle amorce par son seul jeu les ultimes rebondissements.

Sa performance et la mise en scène se complètent parfaitement, l’une appuyant les subtilités de l’autre. Un manège assez fascinant qui se dévoile particulièrement lors des innombrables séquences nocturnes, déambulations glaçantes utilisant à contre-emploi certaines conventions en vogue (notamment du côté du sound design) où le cinéaste et son interprète explorent les empreintes de la mort d’un mystérieux personnage, qu'on n'aperçoit heureusement qu'à l'occasion de flashbacks.

Bruckner transforme le jeu de piste en balade macabre. Il révèle certains des détails morbides à grand renfort de mouvements de caméra et de choix de composition déstabilisants. Fidèle à son sujet, il troque le malaise d’un deuil austère pour celui d’un appel d’outre-tombe. Il va même jusqu’à utiliser le biais de l’erreur de perception, de l’illusion d’optique, afin d'échanger en permanence les sensations d’absence et de présence, et vice-versa, sans pour autant trahir l'atmosphère qu'il instaure.

 

photoEt vive les surcadrages

 

Le défi était de taille : difficile de construire de la tension sans antagoniste précis, avec seulement le spectre de la mort en ligne de mire. Et il est remporté haut la main, tant le cinéaste évite soigneusement tous les pièges inhérents à un tel sujet. On s’en rend compte dès les premières minutes, consacrées à la caractérisation du deuil très particulier de l’héroïne.

Lorsque celle-ci quitte la maison du titre original, et le huis-clos dans lequel le premier acte nous enferme, jamais cette impression de vide terrifiant  ne la (et nous) quitte, que ce soit lors d’une discussion parent/prof glaciale ou d’un diner entre collègues où règne l'embarras. Le film traite ses personnages secondaires, campés par Sarah Goldberg, David Abeles et Christina Jackson, comme autant de sources de gêne inquiétantes, aucun d’entre eux ne sachant se positionner par rapport à la douleur de Beth.

 

Photo Rebecca Hall, Sarah GoldbergAvec Sarah Goldberg, dans un rôle attachant

 

Sympathy for the abyss

En transgressant le traditionnel schéma du champ-contrechamp et en refusant au spectateur l’instant de respiration qu’il exige, le réalisateur le plonge rapidement dans une spirale morbide et commence surtout à dévier de son sujet. La violence quotidienne du deuil se métamorphose subtilement en dérive vers la mort elle-même, tandis que le monde extérieur disparait de plus en plus du champ de vision de la pauvre Beth.

Sans révéler le twist, malin quoiqu’il jure forcément avec l’atmosphère lancinante et cryptique qui l’emportait avant son irruption, ou le final, obligatoirement anti-climatique (et donc un peu décevant), il faut préciser que La Proie d’une ombre s'appuie sur la sensation de deuil pour traiter de la tentation de la mort. Au fur et à mesure que l’intrigue se déploie, l’héroïne approche dangereusement du gouffre, et nous avec. Comme il le faisait déjà dans Le Rituel, Bruckner s’empare du cinéma d’épouvante et de la singularité de ses atmosphères pour mettre en scène la noirceur qui l’anime.

 

photo, Rebecca Hall Dans notre Hall of fame

 

C’est probablement la raison pour laquelle il est, pour nous, l’un des instaurateurs de peur les plus prometteurs du moment : à l’heure où le genre s’évertue souvent à revendiquer ses références, il revient à l’origine des mécaniques du suspense, farfouille les raisons pour lesquelles on s’assit presque deux heures durant dans le noir, en quête de frisson. Et c’est aussi pour ça que son dernier essai parvient sans mal à nous flanquer la trouille jusqu'au bout, alors même qu’il représente rarement une menace concrète.

Peu étonnant qu’il s’empare aussi bien du scénario pensé par Ben Collins et Luke Piotrowski. Le trio semble s’entendre parfaitement, artistiquement, et tant mieux : ils collaboreront à nouveau sur ce fameux remake d’Hellraiser. Chaque plongée dans la filmographie de Bruckner rassure un peu plus : chez Barker aussi, les personnages agissent à la lisière d’une plongée dans la noirceur, qui pourrait leur apporter l’extase autant que la souffrance. Que ce soit dans cet univers ou dans un autre, on sera ravis de sombrer avec eux et avec vous.

 

Affiche française

Résumé

Un bel exercice de style atmosphérique au service d'une histoire de fantôme à la lisière du macabre.

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commentaires
Alice
15/09/2021 à 08:27

J'avais pris une claque devant Le Rituel, et le début de celui-ci me plaisait beaucoup.... mais la fin retombe dans des facilités et un dénouement assez fade qui gâche un peu le tout :(

kolololo
14/09/2021 à 20:23

Rebecca Hall joue quand meme souvent dans les meme films

Tim Lepus
14/09/2021 à 16:53

J'ai bien, bien aimé 'Le Rituel', j'ai bien, bien hâte de voir ce film-ci. J'aime beaucoup Rebecca Hall, et la BA m'a bien attrapé.

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