France : critique vue à la TV

Simon Riaux | 26 août 2021 - MAJ : 30/08/2021 11:01
Simon Riaux | 26 août 2021 - MAJ : 30/08/2021 11:01

Bruno Dumont quitte le nord de la France pour Paris et son microcosme médiatique. Avec France, il suit France, journaliste star d’une grande chaîne de télévision, dont le quotidien artificiel va se lézarder jusqu’à tout à fait exploser. Présenté à Cannes, le long-métrage y a été reçu avec intensité, clivant une presse pour partie décontenancée par une proposition aussi inclassable qu’inconfortable notamment nous dans notre premier avis

PRESSE PEUPLE

Manipulant les grands-messes qui lui tiennent lieu de reportage, entourée d’un aréopage de courtisans en tout genre, encadrée par une manageuse plus toxique qu’une marée noire et méprisée par son mari, la star des écrans évolue dans un nuage numérique qu’elle paraît ne jamais saisir, dont elle triomphe sans jouir de rien. Dès ses premières scènes, et une conférence de presse présidentielle factice jusqu’au moindre de ses photogrammes, le ton est donné. 

Quelque chose sonne faux, ne cesse jamais, au gré des séquences et de leur faux rythme, de dévisser, inexorablement. Et pour cause, l’univers dans lequel se déroule l’action se compose exclusivement de faux semblants. Conscient que les stars hertziennes telles que France ont déjà disparu, que la gloire télévisée se fane, Bruno Dumont en profite pour reconstruire un portrait délirant, aux airs de monstres de Frankenstein. Là où un Michel Denisot se plantait cosmiquement en ne trouvant jamais le ton de son Toute ressemblance...,  il effectue un geste plus malin, plus pervers. 

 

photoLa guerre pépouze

 

Il est palpable dès l'écriture de France, avec laquelle le spectateur ne sait pas initialement sur quel pied danser. Virginale et crapoteuse, boulimique d'attention, mais pas véritablement cynique, addicte aux flash étonnamment lumineuse, elle déjoue notre regard et celui de la caméra tant grâce au scénario qu'à travers la précision du jeu de son interprète.

France n’est pas tant une dénonciation des saints médiatiques que la constatation d’une vérité plus inquiétante. Peut-être n’ont-ils jamais existé, ce qui autorise le cinéaste à créer un monstre de fiction, et par là même nous tendre le miroir de nos fantasmes d’identification. Ce n’est évidemment pas un hasard si le réalisateur a demandé à son chef opérateur, David Chambille, de composer une image qui évoque le roman photo (ainsi qu'il le détaille dans un passionnant entretien accordé à l'AFC). Un genre déprécié pour sa supposée bêtise, moqué pour sa vulgarité aux petits pieds. Le film conserve son étrange brillance, sa qualité figée, réceptacle creux de nos chimères de gloire javellisée.

 

Photo Léa SeydouxLa télé sur un plateau

 

ON VIT DANS UNE SOCIÉTÉ DU SPECTACLE

Comme dans Ma Loute, mais avec une jubilation froide, l’auteur laisse tout se désagréger, à mesure qu’il enchaîne les faux gags, la monstration de mécanismes outrés. Comme s'il dégustait un menu gastronomique passé à la sableuse, le spectateur crisse des dents alors qu’aucune échappatoire ne lui est proposée. Juste un malaise de plus en plus intense, qui n’est en rien entamé par la tentative de rédemption de son héroïne. 

Usant du talent de Léa Seydoux autant que de son image, de ce qu’elle symbolise comme de l’aversion qu’elle génère chez une frange du public, le film grossit évidemment le trait de son obscénité, pas tant pour établir une dénonciation en règle du cirque médiatique, que pour scruter la fausseté venimeuse du régime du tout image. Et si obscénité il y a bien du côté de ceux qui orchestrent le grand récit du monde, elle réside avant tout dans l’oeil de celui qui accepte d’être guidé par eux. 

 

Photo Léa SeydouxCachez cet ingé son que je ne saurais voir

 

C’est là que gît la provocation véritable du film, ce qui achève de le rendre si plaisamment mal-aimable : sa capacité à nous confronter aux idoles que nous n’avons pas encore abattues. Expérience désagréable, mais passionnante, France souffre néanmoins du désir de Dumont d’abattre parfois ses cartes trop fort, trop vite.  

Quand il évoluait dans le domaine de la farce, avec P'tit Quinquin, ou de la comédie musicale azimutée, ses coups de marteau filmiques soutenaient avec force des projets périlleux. Ici, son désir de toujours tout faire exploser, séquence après séquence, de scander un discours fort et jusqu’au-boutiste, mais in fine relativement simple, entame trop le tempo du film pour que ce dernier ne paraisse pas trop démonstratif dans son dernier tiers.

Et quand Blanche Gardin assène avec gourmandise "le pire, c'est le mieux", on ne peut s'empêcher de regretter que le metteur en scène ne laisse pas son image parler pour certains de ses protagonistes, tant celle-ci est plus efficiente et accomplie que certains dialogues aux airs de démonstration de philo expédiée.

Résumé

Décoction au vitriol jetée au visage des saints médiatiques, France est également (surtout) une remise en question cruelle de nos propres fantasmes de gloire et de nos superstitions de papier glacé. Inconfortable, parfois un peu bourrin, mais salvateur.

Autre avis Alexandre Janowiak
France se rêve en satire pertinente sur le monde des médias, mais tend plutôt rapidement vers le drame grotesque, complètement imbu de lui-même. Avec une bonne heure de trop, le film est une interminable farce grandiloquente, moche de surcroît, extrêmement répétitive et où tout sonne faux. A éviter.
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commentaires
C.Kalanda
08/09/2021 à 18:16

Vu à l'instant, et si je partais pour en penser le plus grand bien (souvent raccord avec les avis de S.Riaux et ayant été fasciné par "Ma Loute") je partage en tout point l'avis d'Alexandre Janowiak dont chaque mot transcrit à merveille ce que je viens de vivre...Le film est il imbu? Je ne le sais même pas...Je n'en ai jamais compris l'intention de tout le métrage, sauf peut être en faire une bande démo pour le jeu d'actrice de Léa Seydou (que j'ai trouvé excellente au passage). Tout sonne faux selon moi (mention spéciale pour l'accident de voiture...), c'est répétitif et interminable, j'ai cru partir 2 fois et d'ailleurs nous étions 10 dans la salle au départ, 7 au générique de fin...Tristesse...

@Mariage
30/08/2021 à 10:39

Madame appréciera :hap:


27/08/2021 à 13:31

@Simon

Merci pour vos réponses. Je comprends le recul. Le jour de mon mariage c'était 5 étoiles. Quatre ans après, avec le recul, c'est plutôt 3 ^^

Simon Riaux - Rédaction
27/08/2021 à 11:35

@Numberz

Aucun souci, c'est une question bien légitime !

On n'étoile pas les avis pendant les festivals (sauf bien sûr si on a vu les films avant, ce qui est généralement le cas quand leur sortie est simultanée avec leur présentation). Parce que le rythme de visionnage est tel qu'il laisse peu de temps pour prendre du recul et écrire dans des conditions correctes.

Numberz
27/08/2021 à 11:29

@ Simon riaux

Bien pris note. Ne vous mettez pas en rogne, c'était juste une question. Je pensais que son avis précédent avait été "étoilées".

Bonne et sympathique journée.

Alex 69
27/08/2021 à 11:14

Article magnifiquement écrit, comme souvent avec Mr Riaux..

Simon Riaux - Rédaction
27/08/2021 à 09:55

@Numberz

Parce qu'Alexandre est en vacances et que j'imagine qu'il a autre chose à faire que se balader sur le site en ce moment.

Mais oui, dès qu'il sera de retour, je pense qu'il ne se privera pas d'ajouter son avis !

Je ne vais pas le faire à sa place, tout simplement parce qu'il serait assez bizarre de choisir à sa place quelle serait sa note et comment synthétiser son opinion.

Et sinon, si on avait voulu favoriser le film, on aurait priorisé mon opinion dès le départ, et je me serais débrouillé pour que mon emploi du temps me permette d'écrire dessus avant sa sortie, et pas 24 après.

Numberz
27/08/2021 à 08:31

@simon

Bonjour Simon.

Une petite question mais attention, pas véhémente comme on peut malheureusement en lire parfois (du coup l'introduction de ma petite question est bien chiante et longue):

Pourquoi ne pas remettre le résumé de Alexandre et ces 1 ou 2 etoiles en dessous des 3,5 des vôtres?
Que vous ayez aimé le film, c'est votre avis et votre choix ou ressenti, mais afin de ne pas paraître d'être entrain de " favoriser" le film pour sa sortie ou être "complaisant" avec, et je ne dis pas que c'est forcément le cas,ne serait il pas judicieux de mettre le contrepoint de Alexandre?

Merci et bonne journée

Sby59th
26/08/2021 à 23:31

Hier encore je relisais votre critique de la « purge » cannoise 2021…

Keffer
26/08/2021 à 23:12

J'vous avoue pour l'avoir vu mardi soir et avoir passé un trèèès long et douloureux moment que je m'y retrouve plus dans la première impression cannoise publiée ici.
Sincèrement c'est bien la première fois depuis des années que je me demande au bout d'une heure si je ne devrais pas quitter la salle. Coïncidence, ou pas, la dernière fois Léa Seydoux était également l'actrice principale, dans le Journal d'une femme de chambre :D
Bon, après il en faut pour tous les goûts ma foi !

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