Milla : critique qui a quelque chose dans l'oeil

Mathieu Jaborska | 4 août 2021
Mathieu Jaborska | 4 août 2021

Certes, cette critique est publiée une semaine après la sortie officielle du film. Selon l'adage, il vaut mieux tard que jamais. Selon nous, soutenir un premier long-métrage aussi marquant excuse n'importe quel retard. Car Milla réalisé par Shannon Murphy sur un scénario de Rita Kalnejais mérite de faire couler autant d'encre qu'il a fait couler de larmes. Attention, légers spoilers.

Les âmes vagabondes

À première vue, c’est un repas comme un autre. La jeune Milla présente son nouveau petit copain, Moses, à ses parents Anna et Henry. Sauf que Anna est shootée au Xanax. Henry est l’auteur de son ordonnance. Moses, sans domicile, compte bien profiter de leur hospitalité et de leurs drogues. Et Milla cache une faiblesse prête à l’abattre, au propre comme au figuré.

D’emblée, Milla expose le cœur de son récit : une galerie de personnages complètement dysfonctionnels, qui s’entrechoquent violemment et qui vont devoir s’adopter les uns les autres pour affronter leur propre vulnérabilité. Sa touche de symbolisme la plus évidente l’avoue explicitement : pourtant lycéenne, la jeune femme possède encore une dent de lait, emblème à la fois d’une anomalie physionomique et psychologique et de la suspension d’un temps qui passe trop vite. La note d’intention subsiste dans le titre original : Babyteeth.

Couleurs chatoyantes, prédominance de la longue focale, bande originale souvent pop, utilisation à contre-emploi de ganaches bien connues (Ben Mendelsohn, vu dans Animal Kingdom, puis dans Rogue One et Ready Player One) et portraits sincères : on croirait presque que la cinéaste australienne Shannon Murphy, qui signe ici son premier long-métrage, récite les enseignements d’une certaine frange du cinéma américain indépendant, dont Andrea Arnold et Sean Baker semblent être désormais les têtes de proue. Néanmoins, si American Honey et The Florida Project s’émeuvent d’une population en marge de la société étasunienne, la famille éclatée présentée ici se débat dans l’ombre d’une menace bien plus intime.

 

photo, Eliza Scanlen, Toby Wallace, Ben Mendelsohn, Essie DavisDes photos de famille très importantes

 

Dès ses premiers plans, le film s’adonne à une caractérisation lourde de sens de ses personnages, déjà organisés en duos. Moses entre dans le champ en trombe. Il se joue de la mort, tandis que Milla l’alpague, hésitante. Laissant passer plusieurs rames, elle se joue du temps. Quant à Henry et sa femme, ils ressemblent plus à un patient et son thérapeute qu’à un couple. La pathétique partie de jambes en l’air qui s’ensuit confirme l’ambiguïté de cette relation.

C’est de leur réconciliation qu’il sera question, d’un consensus social imposé par la maladie de notre héroïne, dont les sautes d’humeur sont justement marquées par ses changements de coiffure, puis de perruques. Une idée lumineuse parmi les dizaines qui parsèment un récit intelligent, plongeant sans filet dans les failles d'une petite troupe à laquelle on s’attache très vite. Malgré la tentation de la médicamentation, de la fuite ou quelques démons intérieurs, la mise en scène les fait évoluer vers une paix salvatrice. Et par la même, elle les ramène à une belle humanité, touchante, voire carrément bouleversante.

 

photo, Toby Wallace, Eliza ScanlenBouleversements capillaires

 

Larmes fatales

Il est de bon ton de fustiger les mélodrames trop appuyés, depuis que des produits un peu opportunistes ont éreinté leurs codes, instrumentalisant le drame de la maladie pour ravir le public des teen movies (Nos étoiles contraires et son engeance). D’aucuns reprocheront donc à Milla ses dernières minutes, qui ne lésinent pas sur les violons dans un épilogue capable de réduire à peau de chagrin les plus résistants des nerfs lacrymaux.

Une émotion en fait loin d’être artificielle. Bien aidées par les interprétations impressionnantes, toutes en nuances, d’un superbe casting, Murphy et sa scénariste Rita Kalnejais, qui adapte ici une pièce de théâtre, esquivent avec adresse les pièges les plus vicieux tendus par le genre auquel elles s’attaquent. Elles refusent par exemple de se détacher de leur palette de protagonistes, de trop les sortir de leur microcosme (s'en extraire, à l’école par exemple, entraîne une rare violence) ou de s’étendre sur un bilan de santé.

Le terrible temps qui passe se ressent, s’étire ou se fige au rythme des ruptures et réconciliations de la bande. Les liens, les moments de joie et les rechutes ne surgissent qu'à la faveur d'instants de grâce, à l’instar de la séquence de la fête, où la caméra de Murphy abandonne son parcours afin de rendre compte du vertige kaléidoscopique de l’évènement. Au milieu de ce tumulte assez avare en points de repère, un découpage trivial, par chapitres, s'efforce - en vain - de tracer un fil rouge.

 

photo, Eliza ScanlenDérapage onirique

 

C’est en abandonnant ainsi les référents extérieurs, à travers quelques morceaux de musique par exemple, sons chaleureux quoiqu’à rebours des hymnes de la jeunesse actuelle, que le film laisse s’épanouir ses personnages, magnifie leurs liens dans un magma qui transgresse peu à peu sa propre cohérence. Fidèle au dispositif théâtral, le scénario finit par réunir la population entière de l’essai dans quelques scènes solaires. Contrairement à ses pairs, Milla refuse la descente aux enfers, il lui préfère l’ascension lumineuse.

Alors forcément, les dernières minutes qui nous renvoient à la tronche le symbolisme du premier acte, la réalité outrepassée, les détails oubliés, gravés dans le comportement d’Henry - peut-être l’un des plus émouvants pauvres ères du long-métrage - s’avèrent particulièrement redoutables. Parce que les artistes à la manœuvre ont fait de leurs personnages le cœur de leur œuvre. Parce qu’ils traquent leur humanité plutôt que les archétypes qu’ils peuvent représenter. Parce que c’est de la vraie émotion de cinéma.

 

affiche

Résumé

En collant aux basques de ses personnages pour accompagner leur apaisement, Milla réinfuse un peu d'humanité dans le traitement de la maladie au cinéma. Après la séance, reste une émotion sincère et l'impression d'assister à l'émergence d'une cinéaste importante.

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Lecteurs

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commentaires
targuette16
09/08/2021 à 11:24

Belle critique sur la jeune Mila et ses détracteurs #jesuismila

Hugo Flamingo
05/08/2021 à 20:00

Merci d'avoir pensé à mentionner la scénariste. Ca se fait rare de nos jours.

Kyle Reese
04/08/2021 à 22:54

Très jolie affiche, très lumineuse, critique qui intrigue beaucoup. Le bleu est une couleur chaude et #jesuismila

GuyLuxor
04/08/2021 à 19:26

Ha...Mila et ses goûts capillaires!!
#jesuismila

Michel58
04/08/2021 à 15:42

Bravo, tous derrière Mila ! Il en va de la liberté d'expression.

Sanchez
04/08/2021 à 15:40

Elle méritait un film
#jesuismila

#jesuismila
04/08/2021 à 15:37

Enfin, la rédaction soutient Mila.

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