Titane : critique d'une mutation palme d'or

Alexandre Janowiak | 17 juillet 2021 - MAJ : 09/08/2021 14:52
Alexandre Janowiak | 17 juillet 2021 - MAJ : 09/08/2021 14:52

Quatre ans après avoir marqué les esprits avec son Grave, Julia Ducournau est bien décidée à remuer le genre français (et le cinéma tout court) avec son second long-métrage TitaneSélectionné en compétition à Cannes 2021, le film a reçu la Palme d'or. Visble dans tous les cinémas de France depuis le 14 juillet, le film tient-il toutes ses promesses ? La réalisatrice française confirme-t-elle son talent ? Critique.

TITANESQUE

C'est peu de dire que les attentes étaient élevées autour du Titane de Julia Ducournau. D'autant plus que le film se faisait bien mystérieux entre sa bande-annonce énigmatique et son pitch encore plus nébuleux : Titane : Métal hautement résistant à la chaleur et à la corrosion, donnant des alliages très durs, souvent utilisé sous forme de prothèses en raison de sa biocompatibilité. Tout juste entendait-on de lointains échos dépeignant "un slasher très trash" lorgnant sur les plates-bandes du Crash de David Cronenberg.

Et en effet, très vite, Titane roule dans cette direction et s'élance dans un pur slasher (à la limite du revenge movie) lorsque son héroïne tue froidement un de ses fans incapable de prendre un "non" pour un non. Suivant alors son anti-héroïne Alexia (une Agathe Rousselle absolument démente) dans ses plus cruels et "basic" instincts (un clin d'oeil au film de Paul Verhoeven est évident), le long-métrage s'engouffre dans un territoire ultra-violent. Les mises à mort s'y enchaînent de manière jubilatoire (cette maison bien trop habitée), novatrice (sacré tabouret) et particulièrement soignée visuellement.

 

 

Un terrain de jeu enflammé avec lequel Julia Ducournau semble partie pour suivre un chemin tout tracé, et ce malgré une scène de sexe à la mécanique bien rodée et agitant le spectre de Christine. Toutefois, la sensation d'une oeuvre mutante se dessine. Si le slasher est présent, il semble motivé par des envies différentes des prérequis du genre (malgré leur atroce brutalité, les massacres ont quelque chose d'étrangement amusant).

Et en effet, cette tonalité incongrue était un signe avant-coureur, la cinéaste déjouant les attentes après une grosse vingtaine de minutes pour mieux tout bousculer.

 

photo, Agathe RousselleLe rugissement d'une lionne

 

ALEXIA AU CRÂNE DE TITANE

Derrière le slasher gore et trash tant espéré s'offrant aux spectateurs, Julia Ducournau dissimule en fait une oeuvre bien plus passionnante et déroutante. Dès lors que d'étranges phénomènes se manifestent, le personnage d'Agathe Rousselle va se muer dans un geste radical (qu'est-ce qui ne l'est pas dans le film ?) provoquant in fine la bascule de registre du long-métrage. Le récit de serial killer s'éteint peu à peu pour se transformer en délire de body horror tout bonnement fascinant.

Une body horror frenchie qui emprunte évidemment aux oeuvres de Cronenberg tout autant qu'à David Lynch, deux cinéastes que la jeune cinéaste n'a jamais caché vénérer. Toutefois, force est de constater que la proposition cinématographique de la Française ne s'en contente pas. Bien au contraire, elle vient surtout visiter des contrées inexplorées, singulières et très personnelles, plongeant ses personnages dans un territoire aussi riche qu'innovant.

 

photo, Vincent LindonExcellent Vincent Lindon 

 

L'arrivée de Vincent Lindon dans l'équation Titane rebat encore un peu plus ses cartes, l'épate sanglante des premiers instants se métamorphosant en quasi-conte fantastique et drame familial intimiste (et parfois drôle, "hey macarena !"). Titane bascule alors dans une autre dimension où le choc visuel devient un choc viscéral qui ne prendra fin qu'au lancement du générique final.

Les corps des personnages y sont malmenés, mutilés, agressés, poussés dans leurs retranchements... mais Julia Ducournau finit par les sublimer, en tirer le meilleur. Et de fait, elle vient surtout exposer un regard vivifiant et neuf sur les corps de tous les sexes (voire plus encore). Dans un geste logique et évident, la Française étend alors les thématiques de son premier long-métrage voire les complète.

Si Grave explorait la quête de son soi tout en s'attaquant aux impératifs d'une féminité dictée par une société patriarcale, Titane vient complètement exploser la virilité masculine (ou toxique, c'est selon). Surtout, le long-métrage déconstruit complètement le male gaze. La cinéaste donne alors une vision innovante sur les corps et le regard que la caméra leur porte ; et plus encore, elle délivre un message universel sur l'idée même d'identité.

 

photo, Garance MarillierUn jeu de lumière exaltant

 

ANNIHILATION

Car finalement, pour la réalisatrice, l'idée même de genre n'a pas de sens. Par conséquent, les prérequis sociétaux de chaque sexe - la virilité masculine d'un côté, la sensualité féminine de l'autre, pour caricaturer - ne sont que des insultes à l'identité de chacun et chacune. Un homme a le droit d'être tendre et sensible (Vincent) tout autant qu'une femme peut se montrer violente, négligée ou carrément abominer la pensée d'être enceinte (vous vous souvenez du passage de la bouteille de vin dans Gone Girl ? Vous n'êtes pas prêts) comme Alexia.

Et au-delà de son questionnement sur les mutations des genres et corps humains, on peut supposer que c'est finalement la mutation même du cinéma (de genre) qu'ausculte Julia Ducournau à travers son Titane. En jonglant d'un style à un autre, d'une émotion à une autre, le long-métrage est aussi un objet en pleine mutation. Il se cherche lui-même constamment, prouvant que le genre n'a pas un seul et même visage et peut s'ouvrir les portes d'un possible sans limites pour complètement renaître (le dernier plan sans équivoque) s'il ne s'enferme dans aucune case.

 

photoAllumer le feu pour mieux tout exploser

 

Dans sa démarche meta, le film en perd ici ou là sa puissance, sa frénésie et son rythme (on accuse un petit coup de mou avant son dernier tiers). Des menu-défauts qui n'empêchent pas pour autant Titane d'être d'une beauté déconcertante (quel travail formidable du chef op Ruben Impens déjà derrière la photo de Grave) et de reposer sur une mise en scène aussi percutante que délicate.

Mieux encore, les quelques faiblesses n'empêchent pas le film de se clôturer dans un grand final d'une envoutante bizarrerie dont on ressort avec une intime conviction : celle d'avoir découvert un film à l'identité unique, la sienne.

 

Affiche française

Résumé

En mutant du slasher trash au délire fougueux de la body horror et la douceur du drame familial intimiste, Titane surprend et décontenance. Une expérience viscérale singulière qui détruit le male gaze pour mieux explorer l'identité humaine, sublimer les corps et ouvrir les possibles du cinéma.

Autre avis Mathieu Jaborska
L'étude sensorielle de corps broyés par la masculinité, en perpétuelle recherche d'identité, s'avère effectivement fascinante. Mais Titane reste peut-être trop souvent à la lisière de l'hybridation totale pour ne pas se faire écraser par ses illustres références.
Autre avis Simon Riaux
Grâce à une mise en scène hallucinée et des interprètes incandescents, Titane est une expérience sensorielle remarquable, en dépit d'une écriture trop inégale et parfois timorée.
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Lecteurs

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commentaires
jeob
28/09/2021 à 18:55

Ma première phrase est ambigüe : ça en dit long sur le niveau d'exigence des jurés c'est par rapport à la médiocrité du film, pas au fait que cela soit une femme bien entendu.
Par contre je pense que donner la palme à un e réalisatrice a pesé dans la balance cette année.

jeob
28/09/2021 à 18:53

Bonsoir
Je viens de voir "Titane" cette am... Et bien je suis fort déçue. Tout ça pour ça. Et une palme d'or... Hé bé il fallait vraiment qu'une femme ait la palme cette année ! Ca en dit long sur le niveau d'exigence des jurés.
Déjà j'avais trouvé "Grave" surrévalué mais là... J'ai bien aimé le début dont la scène dans l'appart. Mais dès que le perso se fait passer pour le fils de Lindon bof. Le changement physique & hybride est certes intéressant mais le scénario est moisi. Des incohérences. Des scènes rocambolesques et absurdes. De l'esbrouffe en mode clip pour faire branché.
Parce que le vrai pitch c'est plutôt : Alexia fille perturbée tue des gens sans raison, fait l'amour avec une bagnole et tombe enceinte de celle-ci. Pour fuir la police elle se fait passer pour le fils d'un pompier disparu il ya 8 ans... C'est moins marketing que le pitch officiel.
Néanmoins j'ai trouvé Agathe Roussel impeccable et la photo idem.

Esmeralda
21/09/2021 à 14:45

Je n'ai pas aimé ce film beaucoup trop violent. Une personne près de moi à poussé un cri et est sortie de la salle.
Pour moi certaines scènes étaient insoutenables et j'ai tourné la tête pour ne pas regarder. Je ne comprends pas comment un film comme ça a pu avoir un prix au festival de Cannes.

Neophite
16/09/2021 à 10:35

Je n'avais aucune idée du film avant d'aller le voir (même pas vu la bande annonce), j'ai vu ce film après un long moment sans aller au cinéma et j'avoue avoir été particulièrement et agréablement surprise. C'est un beau film plein de violence, d'action, d'émotion, j'ai eu peur à la première scène que le film soit centré sur des corps de femme mais il va bien au delà. Je le conseille particulièrement aux fans de Grave :)

Francis Bacon
25/08/2021 à 04:03

Je l'ai vu auj (enfin) mais je suis déçu. Franchement en sortant du ciné je me suis dit que les éloges que ça a reçu de la presse doivent venir d'une interprétation progressiste genre "déconstruire le male gaze" ou "des corps écrasé par la masculinité"...je me marre.
Niveau mise en scène il y a 2 scènes sublimes (les danseuses dans le salon de l'auto et la maison trop peuplé) tout en travelling, cadre serré et proche des acteurs, vraiment sublime. Malheureusement ces 2 scènes arrivent dans les 30 premières minutes, plus rien ne vaut vraiment le coup d'oeil après, c'est dommage.
J'ai bien aimé la partie slasher, bcp moins la partie body horror avec les pompiers. Toute la 2nde moitié est lente et ultra prévisible (on sait depuis le début qu'elle attend un gosse-voiture) et pourtant j'adore Lindon d'habitude. Cette 2nde moitié m'a semblé une longue redite de Grave, on remplace juste les etudiants par des pompiers.
A part peut-être la scène de la maison trop peuplé, j'ai pas souris une fois, c'est que mon avis mais nan je ne trouve pas ce film plein d'humour.
Les scènes d'horror body sont longues et trop nombreuses, il y en a une de bien (qd elle se pète le nez) délicieusement sadique, après il y a plein de scène de ce type, on a compris elle a mal, son corps change.
Et puis franchement le scénario... le résumé de @Marc est bon, c'est exactement ça ... Bien sûr on peut le voir comme une allégorie des questions d'identité de genre ou tout ce qui peut donner l'air d'être progressiste mais bon, le récit n'en deviens pas plus intéressant.

Kekos Mitch
14/08/2021 à 03:02

Apres Annette, les 20 premieres minutes m'ont fait penser que j'allais encore me coltiner un film avec un perso principal detestable. Et donc un film tout pété? Et puis, et puis... Ducournau m'a enmené ou elle voulait, elle a créee monstre et je me suis surpris a l'aimé. Apres le degout j'ai ressentis enormement de beauté. Une belle experience de ciné, d'art! Merci pour ce film!

leprotagoniste
01/08/2021 à 19:11

Film prétentieux et arrogant

trfitftf
31/07/2021 à 23:14

insupportable
violence de a à z
pas le moindre intérêt

Marc
27/07/2021 à 10:50

@leComcombreMoisi

Ce film est détestable son intention nous raconte l'accident de Alexia puis sa fascination son Amour pour les voiture, une sphycopathe . Je vai pas raconter les événements de son parcours qui n'a aucun sens ! On passe dans l'horreur fantastique ou je ne sais quoi .bref, un film qui marque mais qui est oubliable

LeConcombreMoisi
25/07/2021 à 09:52

Super ce film !
Pas parfait bien sûr mais une jolie expérience sans doute.
Une sorte d’histoire d’amour entre une femme qui déteste les humains mais adore les machines et un homme détruit par le chagrin de la perte de son fils.
De la monstruosité, de la perte d’humanité, de l’alliage improbable entre deux etres dévastés, naîtra peut-être un nouveau transhumanisme ?
La plastique du film est franchement impressionnante, l’humour (très cynique) est bien présent, la musique est parfaite.
A recommander hautement.
Et non, le film est radical et violent certes mais loin d’être gore comme on peut le lire ici et là.

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