Bergman Island : critique what is love

Salim Belghache | 16 juillet 2021 - MAJ : 16/07/2021 13:12
Salim Belghache | 16 juillet 2021 - MAJ : 16/07/2021 13:12

Bergman Island, le nouveau film de la figure auteuriste à la française Mia Hansen-Løve (Tout est pardonnéUn amour de jeunesse, Eden), a été présenté au Festival de Cannes et s’offre dans la foulée une sortie cinéma en petite pompe. Discret au milieu des poids lourds de la sélection, le film mené par Mia Wasikowska, Tim Roth et Vicky Krieps apparaît comme une petite récréation estivale qu’un festival comme celui de Cannes peut permettre de rendre visible.

Il y a le cinéma, et il y a Bergman

Alors que le cinéma post-pandémie veut (et va) retrouver sa place de premier spectacle mondial, Mia Hansen-Love signe avec Bergman Island un hommage au septième art et à la création. Le point de départ du film est la rencontre, sur l’île Fårö, entre un couple de cinéastes et la mémoire du grand Ingmar Bergman, le réalisateur de chefs d’œuvres tels que Le Septième Sceau, Persona ou Fanny et Alexandre.

Ayant terminé sa vie sur cet île magnifique, Ingmar Bergman anime directement l’environnement des protagonistes, tous deux fascinés par la figure du réalisateur légendaire, et promptes à écrire leurs scénarios respectifs dans l’antre de ce monstre de cinéma. Néanmoins, ce voyage va bousculer leur existence, comme le signifie subtilement Mia Hansen-Løve dès l’ouverture du film, quand l’agitation du vol vers la Suède perturbe Chris (Vicky Krieps), blottie dans les bras de Tony (Tim Roth).

 

photo, Vicky Krieps, Tim Roth "Tu as fais la vaisselle ?"

 

Dans cette même dynamique de mise en abyme, la création sera le cœur de cette agitation puisqu'une autre intrigue s’ajoute et scinde le film en deux parties, qui se lieront à la fin. Cet autre récit prend effet lorsqu'au milieu du film, Chris raconte à Tony le squelette de son scénario. Et c'est avec ce second récit, mettant en scène les intempéries amoureuses d'Amy (Mia Wasikowska) et de Joseph (Anders Danielsen Lie), que la réalisatrice arrive à exprimer au moins ses talents d'écriture et de réalisation.

Mais alors que la caméra a pour mission d'accompagner le mouvement des personnages dans la première partie du film, le bas-blesse lorsque Mia Hansen-Løve s’essaie à quelques prises de risques quand elle s'intéresse justement à la romance d'Amy et de Joseph. Comme si la véritable fiction autorisait enfin la cinéaste a exprimer son savoir-faire, cette autre partie du récit prend le pas d’un point de vue esthétique sur les soucis créatifs de Chris et de Tony, qui manquent à certains égards de limpidité.

Le bonheur éclate à notre regard quand la réalisatrice accorde tout l’espace à Mia Wasikowska, en pleine forme dans le rôle d'une jeune femme animée par ses désirs. On retiendra principalement la séquence de danse sur une chanson du groupe Abba (quel bonheur) et la séquence lunaire du sauna, transformée en un bel hymne à la joie et à la liberté.

 

photo, Mia WasikowskaEt je danse le Mia

 

UN CINÉMA DU JE POUR LES GOUVERNER TOUS

Autre point central à souligner dans le cas de Bergman Island et plus largement dans le cinéma de Mia Hansen-Løve : le soin tout particulier de la cinéaste à plonger son spectateur dans un environnement social où tout le monde connaît et aime Ingmar Bergman. Mis à part le personnage secondaire de Jonas (Joel Spira) qui assène un "Fuck Bergman" des plus savoureux, la réalisatrice et scénariste présente un champ social biberonné à certains privilèges, en ce qui concerne le goût esthétique et les codes sociaux.

Heureusement, Mia Hansen-Løve n'impose pas à son spectateur une leçon complète de deux heures sur le cinéma de Bergman, et n’essaie même pas de surpasser l’ampleur du cinéma de son pair. Toutefois, le film met en exergue un entre-soi favorisé (voire très favorisé) dans lequel le nom du réalisateur suédois n’est pas inconnu, et où le capital culturel demandé nécessite un minimum de connaissance sur ce cinéma de patrimoine.

  

photo, Tim Roth"Bergman ? Connais pas..."

 

Une passion qui pourra sembler symptomatique d'un cinéma encloisonné dans son propre environnement social. Et c'est dans cette même logique que s'inscrivent les récits de la cinéaste, avec une tendance à l'autofiction plus ou moins assumée. Car après avoir romancé le passé de son frère DJ dans Eden, et la séparation de sa mère et de son père dans L'AvenirMia Hansen-Løve semble faire appel à son passé amoureux dans la ville avec un autre cinéaste français : Olivier Assayas. 

La comparaison est d’autant plus frappante quand on apprend que Tony écrit un film sur des fantômes, ce qui ne manquera pas de rappeler Personal Shopper, l'un des derniers films d’Olivier Assayas. Et dans ce portrait de Chris se cache insidieusement la figure de Mia Hansen-Løve, qui certes ne plonge pas tête baissée dans l’autobiographie, mais n’ouvre jamais son objectif au-delà de son propre champ existenciel.

 

Affiche officielle

Résumé

Malgré un certain nombrilisme de la part de sa réalisatrice (qu'il soit volontaire ou involontaire), Bergman Island n'en demeure pas moins un ensemble touchant et bien exécuté, dans lequel chaque maladresse arrive pourtant à ne pas tâcher sa sincérité. Et la rencontre de Mia Wasikowska et le cinéma de Mia Hansen-Løve est sans doute la plus belle réussite de ce projet.

 

Autre avis Alexandre Janowiak
Les œuvres de Bergman ne se révélaient jamais totalement, logique donc que Bergman Island garde une part de mystère et de mystique. Dans son hommage évident au cinéaste suédois, Mia Hansen-Love joue brillamment des strates de la fiction pour les mêler à la réalité, mieux les confondre et finalement parler d'émancipation personnelle et artistique.
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commentaires
Ray Peterson
16/07/2021 à 15:02

Assez d'accord avec la critique.

Le film est pour moi plus bancal que en écho même si l'on retrouve ici ou là des résonances entre la partie réel et f(r)ictionnelle.
Autant la 1ère partie m'a laissé un peu sur ma faim (le rôle de Tim Roth passif, côté froid de la réalisation) malgré les magnifiques paysages de l'ile de Farö entre idéal spleenien et Safari à la recherche du roi Bergman.
Autant la 2nde (fiction) s'avère sublime et tout en éclat entre la séquence de danse évoquée dans la critique et la très belle scène de la robe blanche ou du sauna hymne à la libération dans tout ce que cela peut représenter.

Bref, un film un peu schizo, parfois Lynchien sans en atteindre sa maestria mais qui atteint de très beaux moments de grâce servie surtout par une incandescente Mia Wasikowska. Le fantôme de Bergman n'est pas loin surtout lors d'un plan furtif sur le fils de celui-ci entre deux mondes sur un bateau rejoignant l'ile du célèbre cinéaste.

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