Benedetta : critique missionnaire

Simon Riaux | 10 juillet 2021 - MAJ : 12/07/2021 12:50
Simon Riaux | 10 juillet 2021 - MAJ : 12/07/2021 12:50

Blessure de son réalisateur, crise sanitaire mondiale... deux éditions d’affilée, le nouveau film de Paul Verhoeven aura été annoncé sur la Croisette, avant de filer sous le nez des festivaliers et cinéphiles. Tourné en 2018, Benedetta a finalement trouvé le chemin de Cannes, pour une présentation en grande pompe. 

L'ÉTERNEL RETOUR

Pourquoi avoir attendu si longtemps, et tenu contre vents et marée à faire bénéficier le film de la vitrine Cannoise ? Peut-être parce que privé du vernis de la compétition officielle, le dernier effort de Paul Verhoeven aurait eu bien du mal à dissimuler le naufrage de son auteur. Un constat d’autant plus amer que ce récit de contestation, de manipulation et d’émancipation sexuelle avait des airs de brûlante synthèse des thématiques, motifs et obsessions qui ont traversé sa carrière. 

La Chair et le sang subvertissait déjà les représentations médiévales pour narrer une prise de pouvoir charnelle et sexuée. RoboCop était en soi une figure christique se rebellant contre le catéchisme de ses créateurs. Total Recall interrogeait perpétuellement la foi du spectateur comme de ses personnages, sommés de décider ce qui méritait ou non d’être cru. Black Book ainsi que Showgirls embrassaient les destinées de femmes se heurtant au pouvoir du sexe et au sexe du pouvoir. 

 

photo, Virginie Efira, Daphne PatakiaVirginie défiera

 

Par conséquent, la fronde mystico-politique d’une religieuse lesbienne bien décidée à prendre le pouvoir sur ses consoeurs et les mâles alentours apparaissait comme une sorte de fusion parfaite du monde selon Verhoeven, qui ne manquerait évidemment pas d’injecter dans ce fastueux programme son approche machiavélienne de la vulgarité, dont il a toujours fait un instrument de pouvoir, sinon sa nature véritable. Au final, il ne reste malheureusement plus grand-chose de ces ingrédients. 

 

photo, Virginie EfiraLa patronne

C'EST LA FETE A MON CURÉ

Le style du metteur en scène ne s’est pas tant affuté qu’asséché. Difficile de trouver dans son découpage la plus petite trace du style brut et véloce qui fut le sien, la mise en scène optant le plus souvent pour des plans moyens vaguement tremblotés, bien incapables de faire ressortir le trouble que revendiquent les protagonistes. Et quand les couleurs s’égaient un peu, c’est pour nous servir un réchauffé embarrassant des grandes heures de Mario Bava, bavé à grands coups d’étalonnage scabreux. 

 

photo, Virginie Efira, Daphne PatakiaUstensile de prière

 

Cette mise en scène dévitalisée pousse souvent le métrage dans les confins du ridicule, quand apparaît ici un Christ réchappé d’un mauvais porno, ici une repompe misérable des Diables ou d’ Au-delà du réel de Ken Russell. Non seulement l’oeil de l’artiste paraît émoussé, mais il ne parvient pas non plus à masquer les limites de son budget, si bien que la direction artistique lorgne plus du côté du Puy du Fion que de l’Italie florentine. 

Dès lors, difficile de ne pas noter tous les bégaiements qui empêchent le dispositif de fonctionner. Qu’il s’agisse de dialogues à la construction parfois absconse (le galimatias mystique du Christ en est un terrible exemple) ou d’authentiques problèmes de direction d’acteurs. Ces derniers ne fonctionnent jamais comme un tout cohérent, les uns usant d’un tempo résolument moderne, voire anachronique, d’autres demeurant enkystés dans les stéréotypes du film en costume, au détriment de toute cohérence, ainsi qu’en témoigne la stupéfiante intro de l’ensemble, digne d’un pastiche des Robins des Bois. 

 

photo, Lambert WilsonIl est l'heure de sonner les cloches

 

FOIE DE VEAU

S’il y a bien un domaine où on attendait Verhoeven, c’était celui de la représentation de la sexualité, systématique terrain d’affrontement chez le réalisateur, expression incarnée des enjeux de ses personnages. Malheureusement on ne trouvera ici ni trouble, ni audace, pas même de l’érotisme, mais l’étalage d’une galerie de fantasmes bas de plafond, platement filmés et mis en lumière. Un peu comme si un vieil oncle priapique s’était finalement décidé à filmer ses vacances au Cap d’Agde, entre deux parties de bridge. 

Dans cette galère, la pauvre Virginie Efira fait tout ce qu’elle peut, à savoir nous offrir un numéro du Miel et les Abeilles agrémenté d’une solide ration de pain de fesses et d’une belle imitation de L'Exorciste. Est-ce à dire que le réalisateur souhaitait désacraliser jusqu’aux attentes de ses spectateurs, et tourner en dérision le genre même de films dans lequel il s’inscrit ?  

Peut-être, mais ce faisant, il manque tant de doigté qu’il rate totalement sa cible. Cible d’autant plus floue qu’à une facture technique indigne de Max Pécas s’ajoutent quelques répliques humoristiques très bien troussées, qui accentuent encore l’impression de suicide artistique qui traverse Benedetta. Entre les gags involontaires et les duels de punchlines menés par Charlotte Rampling et Lambert Wilson, le ridicule s’abat sur plus souvent qu’à son tour. 

 

photo, Charlotte RamplingUne Charlotte au sel

 

HOSTILE HOSTIE

Le plus rageant n’est pas tant de découvrir le premier film authentiquement raté de Paul Verhoeven, mais plutôt de constater combien une poignée d’idées, de séquences ou de dialogues laissent entrevoir un autre film, plus puissant et complexe. À ce titre, il est particulièrement éclairant que Benedetta soit encore commenté à l’aune de sa supposée provocation religieuse, quand cette dimension est absente du film. 

En effet, il est donné pour acquis au spectateur dès les premières minutes qu’aucun religieux ne croit et que chacun est là pour assurer une position sociale, affirmer une ambition de pouvoir, faisant de facto du récit non plus une charge anticléricale, mais bien une allégorie du fait politique et de notre rapport à la foi, et surtout à la foi dans le spectacle. Le metteur en scène, passionné par la figure du Christ (à laquelle il a d'ailleurs consacré un ouvrage de quelques six-cent pages) voudrait nous interroger sur notre rapport grotesque à la croyance.

 

photo, Virginie Efira"Qui a des clous ?"

 

Car, avec ses miracles montés en épingle ou contestés, le long-métrage pose ces enjeux au premier plan (sur le papier). En parallèle, il voudrait trop rarement gratter le vernis culturel européen pour interroger ses ruines ou symboles féminins, retrouver leur puissance païenne. Mais tout cela demeure trop pauvrement exécuté, malgré les remarquables performances de Wilson et Rampling. Eux seuls s’avèrent en mesure d’électrifier le récit, auquel ils offrent dans ses ultimes minutes quelques belles performances. Autant de réussites anecdotiques mais bien réelles, qui témoignent de ce que faillit accomplir Paul Verhoeven.

 

Affiche française

 

Résumé

L'humour potache fait  parfois mouche, quelques idées demeurent prometteuses, tandis que Lambert Wilson et Charlotte Rampling livrent leur meilleure performance depuis plusieurs années. Dommage que cela soit noyé au coeur d'un tourbillon grotesque dont la laideur n'a d'égal les approximations d'écriture.

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Lecteurs

(3.4)

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commentaires
anne mary
15/09/2021 à 21:04

Je suis allée le voir, sachant que les critiques étaient mauvaises. Je ne suis pas cinéphile mais j'apprécie le bon cinéma. Or, c'est un film drôle, qui en effet, pose la question de la foi, de l'Eglise, de l 'homosexualité féminine. Aux questions, il n'y a pas de réponses, juste un peu de tout. J'ai trouvé ça divertissant. Apparemment, le réalisateur n' a pas le sens du drame et c'est tant mieux. Il faut aller voir ce film pour ce qu'il est. Une histoire plaisante qui donne quand même envie de se documenter sur l'aspect historique de Benedetta.

anne mary
15/09/2021 à 21:00

Je suis allée le voir, sachant que les critiques étaient mauvaises. Je ne suis pas cinéphile mais j'apprécie le bon cinéma. Or, c'est un film drôle, qui en effet, pose la question de la foi, de l'Eglise, de l 'homosexualité féminine. Aux questions, il n'y a pas de réponses, juste un peu de tout. J'ai trouvé ça divertissant. Apparemment, le réalisateur a pas le sens du drame et c'est tant mieux. Il faut aller voir ce film pour ce qu'il est. Une histoire plaisante qui donne quand même envie de se documenter sur l'aspect historique de Benedetta.

Morga29
17/07/2021 à 14:12

Oui la critique de Simon Riaux est aussi juste que bien argumentée. Mais pour le reste, je ne partage pas son point de vue car il fait totalement l'impasse sur l'intention de Verhoeven qui me semble pourtant assez évidente.
Contraint vraisemblablement par un budget congru, il fait le choix de s'en accommoder en concevant son film sous la forme d'une série de tableaux qui font clairement penser à la comedia del arte, avec sa part de grotesque et d'outrance. Et les comédiens ont justement parfaitement saisis cette intention pour composer des rôles servis par des dialogues dont l'humour rabelaisien et vulgaire visent la farce satirique et non le brûlot pamphlétaire.
On peut donc ne pas du tout adhérer à cette intention tant sur le plan narratif que formel - avec ses FX cheap et pourtant cohérents en termes de DA - mais c'est parce qu'on attendait alors un tout autre film que celui proposé. Et l'attente du spectateur ne saurait à mes yeux constitué l'unique postulat d'une critique.
De plus, je pressens qu'avec l'âge, Verhoeven évolue vers la seule voie qui lui semble encore pertinente pour dépeindre un monde où la mystique fait autant défaut que le devotisme religieux est dangereux : l'humour.

Ilias
17/07/2021 à 08:59

Hélas, vous avez raison.
Film faible et décevant au final. Malgré les efforts des acteurs, qui font ce qu'ils peuvent.
Merci pour cette excellente analyse.

Dario 2 Palma
12/07/2021 à 21:30

Simon Riaux hélas ne mentait pas!!

Et encore, je le trouve généreux sur les prestations de Lambert Wilson et Charlotte Rampling qui sont en pilotage automatique, nous rejouant des numéros bien rôdés de leur part....Lambert Wilson notamment est grotesque lors du bûcher final cheap et risible.

Verhoven a clairement démissionné sur ce projet (et précédemment ELLE), il se révèle incapable de donner du rythme, du nerf, un souffle cinématographique à ce BENEDETTA terriblement télévisuel dans ses cadrages, son montage, sa lumière, sa musique, sa direction d'acteurs...et que dire de cette intrigue, de ces personnages, de ce scénario creux aux enjeux absents?

Le réalisateur autrefois mordant de BLACK BOOK et ROBOCOP aurait pourtant pu signer un pamphlet percutant sur les maux d'hier et d'aujourd'hui, il aurait pu nous proposer un récit consistant, un propos pertinent, mais visiblement fatigué, il préfère s'enliser dans des détails, pseudo intrigues et fantasmes voulus vaguement provocateurs mais surtout vieillots, éculés, puérils.

Il reste alors à l'amateur de second degré à profiter des nombreuses "fulgurances" comiques du film:

les dialogues "modernes" déplacés, les apparitions d'un Jésus si peu charismatique, l'enfance effectivement "Robin des bois" de Benedetta, la voix grotesque d'Effira lors des scènes de possession, la "foule" étriquée lors du final voulu épico-lyrique mais qui tombe misérablement à plat, l'épilogue qui met le dernier clou dans le cercueil, etc.

Bref, mieux vaut revoir LA CHAIR ET LE SANG et évidemment l'indétrônable LES DIABLES de Ken Russell, film autrement plus percutant et porté par un vrai souffle, un vrai propos qui bouscule le spectateur.

Miami81
12/07/2021 à 14:30

Bravo! Pas simple de rester objectif face à un film de Verhoeven. Ce n'est que votre opinion, mais en tout cas, elle est objective et sait prendre du recul par rapport à l'artisan de l'oeuvre. Certains de vos confrères restent dans la fascination subjective du hollandais violent.
C'est pour ça que j'apprécie votre site. Qu'on soit d'accord ou non avec la note finale, votre critique fait souvent mouche et permet de voir le film autrement. L'exemple le plus flagrant étant votre critique sur Bohemian Rapsody qui m'avait permis de voir le film avec plus de recul.

sylvinception
12/07/2021 à 12:18

"Qui a des clous ?"
Ah ah ah ah!!

Bon, les craintes engendrées par la BA et les extraits étaient semble-t-ils fondés, sans surpise, malheureusement....

pere colateur
12/07/2021 à 12:14

Ferai croire qu'il a vu le film , mais il ne regarde ceux ci que sur son portable. Un vrai cinéphile. Sacré xaxaballon.

caribou
12/07/2021 à 12:01

Y a aussi des rovov qui ne méritent pas une salle de ciné , et d'ailleurs il n'y vas pas. Et il se fait passer pour un génie ! Tranquillou.

Morcar
12/07/2021 à 11:48

Pour l'aspect technique du film, ceux qui comme moi avaient reproché à la BA de donner l'impression de voir un téléfilm avaient le droit à de belles critiques en retour. A priori ils avaient vu juste. Mais est-ce vraiment étonnant ? On pouvait difficilement imaginer que de la BA au film on passe d'une réalisation de téléfilm à un grand film de cinéma.
Pourtant le sujet m'intéresse, et je pense aller le voir malgré tout, mais je m'attends en effet à ce que le film soit techniquement douteux.

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