La Brigade des 800 : critique à 800 balles

Mathieu Jaborska | 21 juin 2021
Mathieu Jaborska | 21 juin 2021

Au coeur de la pandémie, La Brigade des 800 avait dominé le box-office mondial sous le titre The Eight Hundred, mettant une raclée aux blockbusters américains, paralysés par la crise. Avec déjà plus de 460 millions de dollars de recette au compteur et le titre de plus gros carton de 2020, le phénomène s'attaque enfin au marché français grâce à The Jokers, qui l'édite en Blu-ray et DVD le 23 juin. L'occasion de réaliser à quel point il mérite son succès colossal.

C’était pas ma guerre

À la fin de la bataille de Shanghaï (1937), épisode majeur des premières années de la guerre sino-japonaise, plusieurs centaines de soldats chinois se retranchent dans une usine pour couvrir la retraite des troupes. La défense de l’entrepôt Sihang, aussi sanglante que désespérée, est autant une prouesse militaire qu’un accomplissement moral et une date qui marque durablement la population. La preuve : dès 1938, le cinéma s’en empare, avec The Eight Hundred Heroes, réalisé par Yunwei Ying.

Forcément, voir l’un des deux camps concernés reconstituer une fois de plus l’évènement à la sauce grand spectacle inspire la méfiance, surtout lorsqu’il s’agit d’un projet aussi gargantuesque, dont les plus de 2h30 ont été tournées exclusivement en Imax pour l’équivalent de 80 millions de dollars. Fruit d’une production immense coordonnée par les trois monstres Huayi Brothers, Tencent Pictures et Beijing Enlight Pictures, réalisé par un cinéaste, Guan Hu, rompu aux gros budgets (Il est aussi derrière Mr Six), La Brigade des 800 pouvait facilement s’engouffrer dans le patriotisme feignant, en manipulant sans vergogne la portée symbolique de son sujet.

 

photoLa fierté du drapeau

 

Et si son approche grandiloquente, carrément épique, impose un véritable patriotisme, quitte à manipuler sans pudeur la réalité historique, il n’a de cesse de la nuancer, pour la rendre bien plus stimulante. Très vite, la direction artistique sublime, toute de cendres et de sueur, laisse poindre un environnement aux frontières de la désolation, duquel une grosse poignée de personnages ne vont cesser de tenter de s’enfuir.

Les déserteurs ne font pas partie du décor, ils représentent à eux seuls le mensonge qui peut habiter un mythe comme celui des 800, mélange de courage improbable et désarroi profond. Une grosse partie du film retrace donc sans jugement moral leurs efforts pour échapper à l’enfer, comme pour raconter le revers de la légende, la peur oubliée.

 

photoTout le monde n'a pas la fièvre du combat

 

Grâce à cette capacité à mettre chacun des soldats sur un pied d’égalité, La Brigade des 800 contredit les a priori à propos des blockbusters chinois, qui prouvent ici leur capacité à échapper subtilement à la propagande bête que l'occident aime lui prêter, et traiter leur sujet avec un sens de la mesure dans la démesure qui échappe aux divertissements américains les plus idéalistes. Et lorsque le long-métrage se laisse aller à l’exaltation de l’héroïsme pur, à l’occasion d’un moment de bravoure central aussi spectaculaire que tragique, il continue à examiner les conditions de ce patriotisme aveugle, plutôt ultime stade d’un désespoir profond que qualité naturelle inhérente à tout Chinois qui se respecte.

C’est ainsi que, malgré la palette de protagonistes qu’il passe au crible, dont aucun ne s’arroge complètement le titre de personnage principal, il parvient sans mal à impliquer émotionnellement. La Brigade des 800 traque l’humanité perdue derrière les héros… et les lâches, combattant ainsi de toutes ses forces la désincarnation qui guettait un projet aussi ambitieux, à l’image du Mel Gibson de Tu ne tueras point, auquel il vole d’ailleurs le compositeur Rupert Gregson-Williams pour son très beau thème principal (le reste étant l’œuvre de Andrew Kawczynski).

 

photoUn casting souvent doué pour jouer la terreur

 

800 Clos

Très souvent déshumanisé, l’ennemi japonais n’est ainsi jamais qu’une menace vaporeuse et omniprésente, une horde tenant un siège impossible. Rien de bien étonnant, sachant que Guan Hu et Ge Rui assument leurs ambitions épiques, pourtant contraintes par un seul et unique décor.

Rarement autant de moyens n’auront été investis dans un huis-clos, et le cinéaste saute sur cette opportunité pour articuler son sens du spectacle autour d’un va et vient entre l’immense et l'intime, comme le suggère l’entrepôt en question, gigantesque bloc de béton aux allures de forteresse imprenable, reconstitué dans des proportions démentielles pour le tournage, pensé lors des deux ans et demi de préparation du long-métrage.

 

photoLe budget figurant n'est pas à négliger non plus

 

La caméra se déplace avec agilité entre les soldats, reflétant leurs peurs, leurs espoirs et leurs faiblesses avant de prendre de la hauteur, et se montrer capable de cadrer toute entière la vastitude du get-apens. Cette maîtrise évidente d’un décor arpenté en long, en large et en travers pendant plus de 2 heures et demi a beau laisser s’infiltrer quelques poncifs du cinéma de guerre trop attendus, tel ce cheval de guerre faisant office de fil rouge un peu maladroit, elle accorde au spectateur une certaine omniscience que seul un film pareil pouvait prodiguer.

Alors certes, le rythme semble parfois s’étioler quelque peu, surtout lors de la fin du deuxième acte, et il faut s’accrocher pour se préoccuper du destin des dizaines de personnages présentés. Mais l’expérience globale reste résolument unique, tant la réalisation parvient à rendre compte de la situation d’hommes coincés dans un piège trop grand pour eux, soit le propre du cinéma de guerre.

 

photoBorn to kill

 

Et c’est jonglant ainsi entre les échelles, entre le personnel et le martial, que le long-métrage crée un sentiment épique grisant. La composition par moment presque picturale de certains plans, le sound design pointu et une violence jamais étouffée achèvent de faire des affrontements les instants ou l’ampleur hallucinante de la bataille rattrape la simple humanité des pauvres hères engagés en son sein, un fracas perpétuel auquel vient s’ajouter une bande originale grandiose, sans conteste la plus enflammée de l’année 2020, alternant elle aussi entre brutalité tonitruante, répit salvateur et envolées fières.

Qu’on goûte ou pas à la relativisation du patriotisme inhérent à la proposition, force est de constater que Guan Hu sait l’utiliser pour complètement transcender son sujet et transformer une défense militaire en champ du cygne guerrier. Son sens de la démesure est tel qu’il parvient à faire du climax, sur le papier anti-spectaculaire au possible, une course vers la liberté éreintante.

 

photoUne course mise en scène avec brio

 

The Last Stand

Épique puisqu’intelligent, intelligent puisqu’épique, La Brigade des 800 ne prend pas seulement en compte la promiscuité du dernier refuge de l’armée chinoise, mais aussi la configuration globale de la bataille, dont l’aspect atypique va très vite confiner à l’absurdité. D’un côté, le no man’s land contrôlé par les Japonais, enfer terrible, de l’autre, les concessions étrangères, protégées du feu de la guerre par leur statut, aux premières loges du sacrifice des soldats.

Une situation assez ubuesque, et d’autant plus cruelle, puisque les soldats condamnés peuvent admirer la vie civile, bien loin de leurs tracas. C’est également l’occasion d’organiser une mise en abîme du regard sur la guerre, car plusieurs citoyens et observateurs internationaux planqués à l’abri des bombes sont également suivis par la caméra de Guan Hu, commentant presque en même temps que nous le drame qui se déroule devant leurs yeux.

 

photoL'érection d'un symbole en direct

 

Le film organise une triade d’espaces dont il se plait à marquer les différences, grâce notamment à la photographie sublime de Yu Cao, opposant la crasse grisâtre des soldats à la vie quotidienne plus colorée des habitants. Pour rester sur une référence occidentale, un tel sens de l'espace, très esthétisé, fait beaucoup penser au Dunkerque de Christopher Nolan. Soit un film de guerre gérant ses différentes strates d’action avec une perspective presque expérimentale.

Comme les plus grands spécimens du genre, La Brigade des 800 dépeint surtout l’absurdité cynique des conflits, dans lesquels un enfer de balles et de souffrance peut côtoyer un parterre de curieux symbolisant toute la puissance aristocratique derrière les agents de terrain, les grands hommes derrière les troufions parés à se faire décimer.

 

photoDe l'autre côté du miroir

 

Comme dans le long-métrage de Nolan, tout se joue sur cette fine frontière, figurant à elle seule la folie humaine et la violence symbolique qu’elle peut engendrer. Car le film met finalement bien moins en scène les avancées concrètes de cette poche de résistance que ce jeu pervers des démarcations, dont la porosité garantira finalement le salut des guerriers tout juste couronnés héros. Et lorsque la ligne entre la vie et la mort ne tient qu’à une telle aberration diplomatique, jugée (littéralement) de haut par une société qui ne s’y soustrait que rarement (dirigeable géant aidant), le patriotisme, si évident soit-il, laisse pour beaucoup un goût de gâchis, surtout quand il est irréfléchi.

Il fallait bien des moyens aussi extraordinaires pour muer ce récit historique précis en fresque guerrière s’inscrivant finalement dans la grande tradition du genre. Loin de se contenter de proposer quelques combats homériques, elle joue le jeu du commentaire esthétique sur la guerre. Elle coince ses personnages entre deux types de violences (presque) aux antipodes, pour encore plus nous immerger en son sein. Un seul regret subsiste donc : celui de ne pas avoir pu la découvrir en salles, comme des millions d’autres cinéphiles.

La Brigade des 800 est disponible en VOD depuis le 16 juin. Il sera disponible en DVD et Blu-ray chez The Jokers dès le 23 juin.

 

Affiche française

Résumé

Capable de nuancer son patriotisme épique et camoufler ses quelques faiblesses grâce à une direction artistique sublime, une écriture maitrisée et un contrôle absolu sur son décor hallucinant, ce blockbuster guerrier est un spectacle total.

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(3.2)

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commentaires
Ozymandias
17/07/2021 à 14:06

Perso pas accroché plus que ça. Pleins de bonnes choses mais je n'ai pas réussi à m'attacher aux personnages... Dommage !

zetagundam
21/06/2021 à 18:53

Je suis surpris que ce ne soit pas Metropolitan qui ne se soit pas occupé du film car d'habitude c'est plutôt leur créneau

Kyle Reese
21/06/2021 à 16:21

@ Fox

En effet, Néon démon, Green room et Parasite … top. ;) Ils ont dû avoir des contraintes et impératif. Trop de risque peut être vu les circonstances. (Les cinémas ont ré ouvert que depuis peu).

Fox
21/06/2021 à 14:37

C'est vrai ça : quelle merveilleuse idée de sortir un film tourné en IMAX directement en DVD !

Bon, je ne vais pas tirer sur The Jokers parce qu'eux, au moins, prennent le risque de distribuer des films en France qui ne paient pas de mine de prime abord, mais qui sont souvent diablement efficace (The Neon Demon, Vivarium, Green Room, Parasite...).
J'essaie toujours de jeter un oeil à ce qu'ils distribuent parce qu'ils ont des choix judicieux. Pour La Brigade des 800, je pense malheureusement qu'ils n'ont pas eu d'autre choix. Mais c'est tout de même rageant !
Si le Festival du Film Chinois s'était tenu, on y aurait eu droit sans l'ombre d'un doute. Malheureusement...

Yes
21/06/2021 à 12:59

Ok la critique m'a eu, le film semble sublime et fait intelligemment en effet, on va regarder ça en vod du coup, merci EL pour avoir accompli votre rôle de sentinelle à merveille ^^

Kyle Reese
21/06/2021 à 12:56

Ca donne vraiment envie comme la BA. Vraiment rageant et incompréhensible qu'un tel film à grand spectacle n'ai pas été distribué au ciné en france, Vu le carton local et international. 486 millions de dollars dans le monde.

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