The Empty Man : critique d'un futur film culte sur Disney+

Antoine Desrues | 28 avril 2021 - MAJ : 28/04/2021 14:21
Antoine Desrues | 28 avril 2021 - MAJ : 28/04/2021 14:21

Bazardé en octobre 2020 dans les rares salles américaines ouvertes, The Empty Man a clairement été sacrifié par Disney, qui n’a pas su quoi faire de cet électron libre horrifique hérité du rachat de la 20th Century Fox. Désormais disponible en France à travers la rubrique Star de Disney+, le long-métrage de David Prior mérite pourtant qu’on s’y attarde avec (beaucoup) d’attention...

Vous êtes bien urbaine, légende

Le cinéma est par définition un contrat de confiance passé avec le public, et les introductions sont pour cela devenues des portes d’entrée de plus en plus régies par l’efficacité, surtout à l'heure où le spectateur est capable de changer de film d’un coup de zappette sur Netflix. Pourtant, la première aberration conceptuelle de The Empty Man réside dans son prologue, complètement à contre-courant des règles tacites d’une industrie engoncée dans ses propres habitudes.

En pas moins de vingt-deux minutes, David Prior s’amuse à créer un court-métrage autonome, nous propulsant au cœur du Bhoutan. Une joyeuse troupe d’alpinistes va tomber sur un squelette gigerien peu rassurant, et va bien évidemment s'engager, lentement, dans une descente aux enfers inévitable.

Avec cette proposition aussi radicale que revigorante, David Prior déploie une note d’intention à la maîtrise technique flamboyante. Il faut dire que si le bonhomme signe ici son premier long-métrage, il a fait ses armes en tant que réalisateur de making-of, et a appris aux côtés de grands noms comme Peter Weir ou David Fincher. Pour sûr, l’introduction de The Empty Man ne plaira pas à tout le monde, tant sa gestion magistrale de l’espace et du montage sert à sublimer un rythme lancinant, qu’on jurerait sorti de ces histoires d’horreur racontées au coin du feu par une voix imperturbable.

 

photo, James Badge DaleToujours chaud pour un Kem's

 

Cette connexion vers une épouvante insidieuse fait d’ailleurs totalement sens avec le symbole au cœur de The Empty Man : le pont. Alors qu’il pourrait dérouler un énième récit de boogeyman inspiré d’un creepypasta à la mode, David Prior s'approprie la substantifique moelle du roman graphique de Cullen Bunn et Vanesa R. Del Rey. Il construit tout son dispositif autour de la notion de transmission, de liaison entre les êtres et les concepts qu'ils portent en eux.

Si le fonctionnement de la légende urbaine paraît plus ou moins alambiqué, l’Homme Vide ne peut exister que si on pense à lui. Une belle idée qui pousse la mise en scène à traduire sa mythologie comme une étude mémétique, centrée sur nos images les plus ténébreuses, et leur manière de s’immiscer dans notre inconscient collectif. Avec un brio devenu trop rare dans le genre, Prior transcende visuellement cette logique, notamment par sa représentation d’une figure monstrueuse invasive, où un simple pas en arrière crée une cadence, voire une danse, jusqu’à une poursuite infernale.

 

photo, Stephen Root, James Badge DaleStephen Root face à James Badge Dale

 

Un film (de) malade

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si The Empty Man impose de la même manière son rythme au spectateur. Là encore, son réalisateur s’éloigne des règles établies des studios hollywoodiens et étend, sur 2h15 essentielles, une ambiance déliquescente. L’air de rien, l’auteur convoque petit à petit une horreur cosmique aussi envoûtante qu’oppressante, prenant à son compte une inspiration lovecraftienne pourtant si dure à transposer à l’écran.

Si David Prior troque le jump scare pour un travail du cadre imparable, son film a aussi le mérite de contraster la bizarrerie de ses péripéties avec la simplicité apparente de son point de départ. En jetant dans l’arène un ancien policier traumatisé (James Badge Dale, impeccable) et dépassé par les événements, The Empty Man lorgne l’enquête macabre, et bifurque avec ferveur dans le thriller paranoïaque à base de secte, pour notre plus grand plaisir.

À vrai dire, la dimension insaisissable du long-métrage réside à n’en pas douter dans l’hétérogénéité de son approche. Piochant tour à tour dans Silent HillAlien ou encore l’horreur japonaise (on retiendra particulièrement son compte à rebours journalier, aussi flippant que celui de Ring), The Empty Man ne peut que ravir les cinéphiles par sa connaissance encyclopédique du genre, bien que l’ensemble pêche parfois par excès de zèle. Sa générosité et son humilité ont beau le rendre sympathique, il est indéniable que le film s’éparpille en cours de route, amenant même à un final quelque peu maladroit.

 

photo, Joel Courtney, Virginia KullÇa te dirait une session de tapping sur des os humains ?

 

Mais d’un autre côté, cette nature aide la proposition de David Prior à accéder au statut d’œuvre maudite, voire malade. Plombé par une post-production houleuse, The Empty Man repose sur des fondations parfois fragiles, qui ajoutent presque à son cachet d’ovni intransigeant, avant tout porté par son formalisme. Il serait d’ailleurs criminel de ne pas revenir sur le véritable liant du film, à savoir son travail démentiel sur le son. Entre la musique immersive de Christopher Young (épaulé par le musicien Lustmord, spécialisé dans une électro délétère très à-propos) et quelques partis-pris bien trouvés, David Prior et son équipe envahissent de façon dérangeante notre intimité, y compris au travers de chuchotements qui terroriseront les réfractaires de l’ASMR.

Pour être honnête, il est possible que la production romanesque de The Empty Man nous pousse à l’aimer plus que de raison. En même temps, difficile de prendre vraiment en défaut ses sorties de route, tant elles contribuent à la force de son jusqu’au-boutisme. Alors même qu’une fanbase passionnée (qu’on rejoint volontiers) commence à réhabiliter ce bel objet maudit, il est toujours merveilleux de découvrir une œuvre vouée à devenir une pépite culte.

The Empty Man est disponible sur la rubrique Star de Disney+ depuis le 23 avril 2021.

 

affiche

Résumé

The Empty Man était sans doute voué à être un four au box-office. Pourtant, c’est justement son postulat suicidaire qui en fait une curiosité aussi rafraîchissante que fascinante. Porté par un amour sincère du genre, le premier long-métrage de David Prior affiche une ambition démesurée, qui donne envie de suivre le cinéaste de près.

Autre avis Simon Riaux
Lénifiant ratage à base de mystères mystérieux, de ténèbres ténébreuses et d'énigmes énigmatiques, The Empty Man afflige par la lourdeur de son propos et la banalité de son exécution. Restent un travail du son parfois intéressant et une introduction sympathique.
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Lecteurs

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commentaires
Giro
07/05/2021 à 08:45

Merci de m'avoir fait decouvrir ce film hier ! Quel choc, un gand huit horrifique parfois foutraque mais tellement genereux !

Mention speciale a la realisation et au montage toujorus pertinenent et inventifs

Grandnico
02/05/2021 à 21:29

pour faire court, je vais faire simple; contrairement a ce film, au demeurant interessant par le fond mais ennuyeux et trop long sur la forme. cependant on note quelques scenes assez mémorables ( pendus, et la foule autour du feu ) qui ont cependant le mérite de rendre le film original mais toujours extrêmement long.

Ohkami
30/04/2021 à 17:28

Réalisation sympa mais que des idées déjà largement développés par ailleurs. C'est au film de boogeyman, ce que Life est au film de monstre : on prend tout ce qu'est bon, on mélange le tout et on en fait un nouveau film. C'est sympa, mais absolument toutes les idées ont été déjà traitées ailleurs et souvent en mieux.

Solan
30/04/2021 à 08:13

Assez déçu par ce film, recommandé par beaucoup de monde (dont cet article). Pour tout film maudit de 2021 qu'il est, j'y vois surtout une production qui fleure bon avec le début des années 2000, où il était de bon ton de mettre un twist à la noix pour contenter l'adolescent que j'étais alors. Malheureusement, la réalisation sans aucun panache (hormis un super plan passant d'une carte à un trajet en voiture), un film qui se veut trop de films sans réussir à trouver une identité propre et ce final complètement décousu ne parviennent pass à retenir l'enthousiasme suscité par les très bonnes premières 20 minutes. Représenter the Empty Man de cette manière, c'était déjà complètement faire l'impasse sur tout sentiment horrifique. Bref, dur de passer de Hérédité (d'Ari Aster) à cela, pour une durée plus ou moins similaire.

Olric
29/04/2021 à 16:25

J'ai plutôt aimé, la réalisation est assez classieuse.
Mais j'avoue ne pas avoir complètement compris la fin...

Antoine Desrues - Rédaction
29/04/2021 à 09:24

@Fuz

Merci pour ce doux commentaire ! C'est exactement ce qu'on espérait avec la rédaction de cet article : faire découvrir un film avec trop peu de promo et partager notre enthousiasme dessus.

Sultan
29/04/2021 à 01:36

J'ai adoré, pile poil ce qu'un fim d'horreur/thriller devrait être pour moi, malgré la fin assez confuse. Le film pioche ça et là (ça m'a parfois fait penser à du Fincher, et ça ne m'a pas étonné de lire dans l'article que le bonhomme a travaillé avec ce dernier ;) ), tout en ayant sa propre identité, avant tout sonore, qui souligne parfaitement les plans et mouvements de caméra, assez inventifs par moments.

Targuet
29/04/2021 à 00:03

Je suis du même avis que Simon pour le coup, le film est beaucoup trop lourd dans sa narration peine à proposer quelques choses qui tiennent en haleine. L'introduction est bonne et je rajouterai que la fin a quand même quelque chose de sympa, vu qu'elle brise la frontière du réel avec une certaine originalité

Moixavier58
28/04/2021 à 21:20

Deja rien que le nom, on dirait une adaptation de jeux video(qui n'a pas d'argent et qui a fait un carton. Helas pour moi, il ne m'intéresse pas. Sa duree me rebute

taffey lewis
28/04/2021 à 17:51

Pas de recette, c'est la recette de the empty man.
Emprunte à multiples genres, et en fait autre chose, inclassable.
Comme un film cerveau.
Est-ce la réalité?
Devient-il fou, et le film est sa vision de la folie? Dans laquelle il nous embarque?
Pas un chef d'oeuvre, certes, mais cette proposition est, de nos jours, assez rare pour être signalée.
Bonne pioche.

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