Dans les angles morts : critique Netflix and Kill

Mathieu Jaborska | 29 avril 2021 - MAJ : 29/04/2021 12:08
Mathieu Jaborska | 29 avril 2021 - MAJ : 29/04/2021 12:08

Adapté d'un roman d'Elizabeth Brundage, Dans les angles morts a été largement vendu comme un film d'épouvante. Il n'en est rien. Tandis que les communicants de Netflix rechignent à sortir la réalisation de Robert Pulcini et Shari Springer Berman de la case dont elle se dérobe en permanence, on se charge de la décrire telle qu'elle est : une excellente surprise, portée par Amanda SeyfriedJames Norton et Natalia Dyer.

Attention, légers spoilers.

Back-flippe

Deux citadins à peine mariés s’installent à la campagne avec leur fille. Alors que des phénomènes surnaturels se multiplient, leur couple se délite. Le postulat de Dans les angles morts semble répliquer des marottes horrifiques désormais omniprésentes, qu’on n’est pas surpris de retrouver sur une plateforme comme Netflix. Néanmoins, au fur et à mesure que l’intrigue se dévoile, sans céder à un crescendo de séquences d’épouvante ou au culte du pay-off, le choix de s’éloigner, voire de contourner les tropes du genre apparaît de plus en plus évident.

D’une durée étonnamment longue (plus de deux heures), le film prend bien soin de sauter l’étape du rattachement à une valeur sûre, au grand dam du service marketing de la firme et des amateurs de frissons, qui ne trouveront – disons-le d’emblée – aucun instant de terreur à se mettre sous la dent. Ni spectacle horrifique ni drame dépressif, ni thriller machiavélique ni balade intimiste, il s’échappe des préconçus, en dépit, paradoxalement, de la simplicité de son récit. Comme bien des essais avant lui, il décortique la désagrégation d’un couple, et la noirceur étouffante qui peut se nicher chez l’être aimé. Seulement, il passe par un autre biais.

 

photo, Amanda Seyfried, James NortonScènes de la vie conjugale

 

Une entreprise assez ambitieuse, tant elle doit lutter contre des tics bien précis tout en prenant le temps de déballer ses personnages, leurs doutes et leurs faiblesses. Il fallait un solide soutien des comédiens pour faire passer la pilule à un public forcément décontenancé. Le casting relève le défi haut la main, notamment grâce au duo Amanda Seyfried / James Norton. La première se donne tout entière à la complexité de son rôle sans pour autant céder à la fausse folie. Le second est parfaitement à sa place, laissant échapper derrière son air ravi quelques terribles fissures, qui se révèlent dans une séquence d’une maîtrise hallucinante du point de vue de la direction d’acteurs.

Le casting secondaire, constitué d’une Natalia Dyer bien plus convaincante que dans Stranger Things, d’un F. Murray Abraham impeccable et d’une Rhea Seehorn toute en nuances, a également sa part de responsabilité dans la construction d’une œuvre dont l’étrangeté n’a d’égal que la cohérence.

 

photo, Natalia DyerUne visiteuse venue Dyer

 

MYSTIC RIVER

Une qualité induite par une mise en scène traduisant littéralement le titre (français et américain). Dans les angles morts, le diable est dans les détails et la caméra de Robert Pulcini et Shari Springer Berman n’a de cesse de le souligner, en trahissant la fluidité du montage au détour d’un mauvais rêve, en s’attardant sur les âpres irrégularités à force d’angles subtilement dérangeants, ou même en traquant les réactions des deux personnages principaux, dont le faciès ne cesse de révéler le mal-être.

Puisant probablement beaucoup dans le roman qu’il adapte, le long-métrage parvient à raconter la déliquescence d’un couple pourri par essence avec une efficacité assez dingue, surtout quand il convoque l’argument fantastique non pas pour provoquer la descente aux enfers, mais pour l’accompagner, et donc la teinter d’un mysticisme passionnant.

 

photo, Amanda SeyfriedUne des scènes les plus dérangeantes

 

Les épisodes surnaturels qui ponctuent Dans les angles morts font donc moins office d’éléments perturbateurs que de vecteurs d’approfondissement spirituels. Un parti pris assez décontenançant, d’autant que le long-métrage lie volontiers cette dimension à une narration bien plus limpide. Le procédé, cependant, achève de prendre le contre-pied des productions habituelles traitant de ces thèmes : en considérant le fantastique comme une manifestation presque religieuse des évènements contés, le film ne confère aucune excuse à ses personnages les plus sombres, tout en se faisant le rapporteur d’une grande violence.

Le regard porté sur cette relation évolue ainsi alors qu’on accepte, comme le personnage de Catherine, l’influence de la pensée du scientifique devenu théologien Emanuel Swedenborg, auquel il est fait explicitement référence tout au long de l’intrigue. L’honorer d’une recherche Google après la séance éclaire encore plus le parallèle qu’il opère. Cette adaptation ne fait finalement qu’apposer son regard sur une situation grave, jusqu’à lui donner une importance toute particulière dans une séquence finale résolument spectaculaire.

 

photo, Amanda Seyfried, James NortonVers le ciel

 

anges et démons

Alors qu’on se surprend à embrasser sa théorie, d’autant plus pertinente que le sage s’est souvent intéressé aux turpitudes de l’amour hétérosexuel, le récit de ce que beaucoup traiteraient comme un fait divers morbide de plus s’ouvre, muant les subtilités du chemin vers la catastrophe en bataille mystique sous-jacente. Par ce biais, les scénaristes réalisateurs peuvent arracher le mal qu’ils décrivent à sa triste banalité, tout en lui donnant des airs d’affrontement perpétuel, de malédiction tenace.

L’intérêt nait donc finalement des liens tenus entre l'histoire d’une brutalité malheureusement trop ordinaire et un sous-texte bien plus cryptique, voire carrément philosophique. Invisible dans la première partie, alors qu’on soupçonne encore l’ensemble d’essayer de nous embarquer dans une énième allégorie horrifique, ce numéro d’équilibriste narratif et visuel frappe de plus en plus, jusqu’à emporter totalement le cinéphile curieux. Forcément, tel tour de force, tenu sur deux heures de temps, ne peut complètement être à la hauteur de ses aspirations : le dernier acte ne manque pas de souligner l’évidence de l’intrigue principale, rabâchant à travers des flashbacks sonores un peu lourds les dialogues déjà très explicatifs passés.

 

photo, Amanda SeyfriedRarement un jeu de lumière n'aura été aussi bien utilisé

 

Difficile néanmoins de reprocher aux cinéastes leur ambition, surtout après le dernier fondu au noir, puisque la dernière partie a beau complètement pénétrer dans les lubies de Sedenborg, elle résiste à la tentation de se terminer sur le plan le plus marquant de l’essai afin de refuser définitivement la fatalité. Un ultime appel à la sororité qui finit de donner une résonance super moderne à des idées ancestrales. Et c’est probablement ça la plus grande force du film.

Dans les angles morts est disponible sur Netflix depuis le 29 avril 2021 en France

 

photo, affiche

Résumé

En refusant de s'adonner à l'horreur frontale, le film en dévoile une autre bien plus subtile, à la fois tristement triviale et quasi métaphysique, qui se cache, bien sûr, dans les angles morts.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(2.6)

Votre note ?

commentaires
Maloune
02/05/2021 à 10:52

J’ai rien pigé

Johann
01/05/2021 à 23:06

Une tension captivante tout au long, et pour finir...une fin catastrophique.

Jayjay
01/05/2021 à 09:47

Ne vous fiez pas à la critique qui donne méchamment envie, quoi une pépite qui sort de nulle part ?! Pour les connaisseurs c'est du pur Netflix qui vous fera perdre une belle soirée, vous êtes prévenus...

Camkam
01/05/2021 à 01:08

(Attention spoil) Un film qui m’a grandement surprise.
Au départ, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait d’un mix du film d’épouvante « Haunter » et l’histoire de « Amityville ». Et tout comme dans le film Haunter, chaque père des familles ayant vécu dans la maison endormait leur famille à l’aide de somnifères et les achevaient ensuite avec le gaz d’échappements de la voiture.
Pour le côté Amityville c’est plutôt avec le fait que l’homme de famille qui vivait avant eux dans leur maison a tué ses vaches avec un fusil avant de tirer une balle à sa femme. Mis à part ces quelques similitudes, j’ai grandement apprécié le fait que la scène de ouija soit différentes de celles que l’on peut voir habituellement.
Pour finir, j’ai été surprise par la fin tout aussi originale et satisfaisante, une fin bien réussie à mon goût !

3atef
01/05/2021 à 00:16

Ou la version fantastique/horreur de "L'adversaire" de Nicole Garcia.

Lili
30/04/2021 à 21:38

J’ai trouvé qu’il y avait de bonnes idées à creuser mais malheureusement pas abouties.
Pour moi le jeu des acteurs est convaincant et certaines images (photo, lumière, cadre) sont très belles mais le reste est plat.
J’ai été déçue et suis restée sur ma faim. Je n’avais pas vu la bande annonce et n’avais donc pas d’idée préconçue... petit à petit ça s’enlise et part un peu dans tous les sens. On lance des idées intéressantes, et puis on passe à autre chose.
On voit venir de loin la lutte du bien contre le mal mais c’est un peu trop appuyé, et on n’est pas surpris de ce qui arrive.
La morale pseudo philosophique ne m’a pas parlé. Pour moi la fin est un peu ridicule, je n’ai pas compris en quoi c’était positif.
Bref, je ne suis pas rentrée dedans mais je salue le jeu d’acteurs.

Avril
30/04/2021 à 10:50

Très sincèrement, j'ai été déçue. Mélanger ménage avec horreur, rend sans aucun doute le film détestable. C'est sensé se passer dans les années 80, or, tout laisse à croire qu'ils font parties des années 50 dû à leurs habits. Des détails comme ceux-ci sont à prendre en considération. Je n'ai pas ressentie le frisson que j'attendais, dommage. Pour le coup, l'histoire a été plus portée sur le psychisme des personnages que sur le passé de la maison. Plusieurs thèmes sont mélangés, et j'en passe. Les scénaristes ont tenté quelque chose, sauf que rien n'a abouti. Les scènes sont longues et lassantes. Les effets spéciaux sont d'un ennui, et les screamer sont anticipés. Je le déconseille fortement pour les amateurs de phénomènes surnaturels, et le conseille plutôt aux étudiants en fac de psycho.

Morcar
30/04/2021 à 10:43

J'ai vu la bande-annonce hier soir en allant sur Netflix, et je l'ai ajouté à ma (longue) liste. Ca m'avait l'air plutôt pas mal, mais avec ce type de film c'est soit tout bon, soit tout mauvais.

hehe
30/04/2021 à 09:03

XD Une visiteuse venue Dyer

Kelso
29/04/2021 à 23:32

Grosse déception que ce film, je ne comprend pas votre note ni cette critique positive. Du vu et revu 100 fois, c'est lent, très lent, la plupart du temps mal filmé et l'histoire mi thriller mi à l'eau de rose est digne d'un téléfilm de l'après-midi. Apparemment des deux réals seul un est doué car les beau plans sont au début et à la fin (ridicule) du film et tout le milieu est filmé très platement.
Mon avis : passez votre chemin (à moins que vous cherchiez un truc a voir pour vous endormir)

Plus
votre commentaire