Petite fille : critique qui déborde d'amour sur Netflix

Antoine Desrues | 15 mars 2021 - MAJ : 15/03/2021 15:43
Antoine Desrues | 15 mars 2021 - MAJ : 15/03/2021 15:43

Si 2020 a été l’année d’un cinéaste en France, c’est bien celle de Sébastien Lifshitz. Le documentariste français, auteur des Invisibles et des Vies de Thérèse, a délivré durant l’été le passionnant Adolescentes, chronique de deux jeunes femmes face à leurs espoirs, leurs doutes, et leur avenir, doublement césarisé lors de la cérémonie 2021. Mais le réalisateur nous a également offert un autre tour de force avec Petite fille, événement cinématographique et sociétal choc, qui a rencontré un succès mérité sur Arte. Disponible sur Netflix à partir du 15 mars 2021, il nous a paru essentiel de revenir sur ce bijou.

ma fille ma bataille

Depuis qu’elle a trois ans, Sasha se sent fille, bien qu’elle soit née dans un corps de garçon. À l'écoute de ce postulat, on pourrait s’attendre à un documentaire attendu sur le mal-être d’une enfant incomprise, voire rejetée par un cercle familial incapable de la prendre au sérieux à cause de son jeune âge. Pourtant, Petite fille débute dans le confort d’une chambre, sur des images à la lumière tamisée et rassurante, tandis que Sasha, âgée de sept ans au moment du tournage, essaye de manière espiègle des vêtements et des accessoires, pour déjà affirmer qui elle est.

Peut-être est-ce dû à une habitude résignée face à la discrimination visant la transidentité, mais le long-métrage de Sébastien Lifshitz affiche une dimension solaire presque désarmante. Sa note d’intention ne pourrait être plus claire : son film sera à l’image de la famille qu’il dépeint, à savoir une pure déclaration d’amour, de tolérance et de liberté.

La théorie du cinéma a souvent considéré la caméra comme un outil d’immortalisation, arrachant à la fuite immanente du temps un moment, une action, une personne. Bien entendu, Stéphane Lifshitz est conscient de cet état de fait, mais Petite fille parvient à passer outre. Plutôt que de figer sa jeune héroïne dans sa phase transitoire, il l’approche à la manière d’une tendre caresse, et opère une véritable danse des corps avec son objectif, la laissant lui échapper pour mieux représenter la métamorphose de cette chrysalide en papillon.

 

photoFamille royale

 

À vrai dire, le regard du réalisateur est tout entier porté vers la bienveillance, une bienveillance qui se ressent par la distance parfaite (et pourtant si complexe) qu’il trouve avec son sujet. Sans jamais risquer l’intrusion d’un cercle trop intime, il évite cependant une pudeur trop froide. Plutôt que d’intellectualiser la situation de Sasha, le réalisateur la capte avec une évidence aussi belle que bouleversante : l’évidence de son identité, qui se transcrit dans ses mouvements et ses actions.

Lifshitz comprend d’ailleurs avec beaucoup de justesse que les mots lui sont insuffisants, d’où la force d’évocation d’une mise en scène souvent épurée et silencieuse, s’attardant sur des détails de la vie, sur des textures ou des rais de lumière. C’est même de cette façon que Petite fille touche au miracle. La mélancolie qui l’irrigue n’est jamais de l’ordre de la nostalgie, mais est au contraire tournée vers un temps qui n’a pas encore eu lieu, celui d’un épanouissement attendu avec impatience, bien que le périple pour y parvenir soit long et semé d’embûches. Un "retour vers le futur", en somme.

 

photoGirlhood

 

Cœur et âme 

En s’attardant ainsi sur la vie dans sa plus grande simplicité, le documentaire déploie le récit d’une magnifique famille soudée, un cocon qui doit pourtant faire face à un monde extérieur froid et insensible. Tandis que l’école de Sasha refuse de la considérer comme une fille, l’enfant se retrouve ostracisée dans le cours de danse classique qu’elle a rejoint. Perçu en tant que garçon par la professeure, cette dernière lui donne un costume différent des autres élèves, ne serait-ce qu’au niveau de la couleur. Tel un coup de poing en plein ventre, la sobriété de l’approche de Lifshitz amplifie la violence de ces gestes a priori anodins, de ces codes arriérés et pourtant si ancrés dans nos sociétés dites évoluées.

C'est pourquoi le cinéaste n’oublie pas de faire de Petite fille une œuvre dirigée par une colère enfouie, et par le combat déchirant de Karine, la mère de Sasha. Le film prend alors la forme d’un portrait touchant, celui d’une femme pétrie de doutes, confiant à la caméra ses nombreuses questions, mais aussi sa peur de mal agir, de blesser la chair de sa chair. De cette façon, Lifshitz met en avant le manque flagrant d’informations et de pédagogie sur la dysphorie de genre (c’est le nom de la condition de Sasha, et non, ce n’est pas une maladie).

En réalité, le long-métrage se révèle particulièrement fort lorsqu’il traite d’une absence, d’un vide. Si d’aucuns peuvent juger le manque de visibilité d’un point de vue externe sur cette situation, le hors-champ souligne à lui seul une oppression larvée, notamment du côté de l'école et de son administration.

 

photoUne scène qui donne la rage

 

Mais heureusement, Petite fille choisit l’espoir, un espoir qui prend la forme de rendez-vous chez une pédopsychiatre, où la famille a enfin l’occasion de sortir de la brume. Les mots retrouvent alors de leur puissance, tandis que Sébastien Lifshitz capture avec beaucoup de délicatesse le poids énorme qui s’extrait de leur poitrine. D’un simple gros plan statique, fixant le visage de Sasha qui passe du sourire à des larmes salvatrices, le cinéaste libère toute la souffrance de ses personnages, pour mieux dessiner l’avenir radieux qui les attend.

Bien entendu, Petite fille est par définition un film éminemment politique, voire d’utilité publique. Mais là où d’autres se seraient cachés derrière la force de ce sujet pour délivrer un bête reportage télévisé, Sébastien Lifshitz n’en oublie jamais le cinéma. C’est pourquoi, en plus d’être un merveilleux documentaire, réfléchi et émotionnellement dévastateur, son film est tout aussi exigeant envers lui-même que son spectateur. Rien que pour cela, son dernier chef-d'œuvre en date n’en est que plus essentiel.

Petite fille est disponible sur Netflix depuis le 15 mars 2021.

 

affiche

Résumé

Magistral, passionnant, bouleversant, les adjectifs en viendraient à manquer pour qualifier la réussite de Petite fille. À partir d'un portrait sur la différence, Sébastien Lifshitz a l'intelligence de toucher à une humanité dans ce qu'elle a de plus universelle, et s'affirme définitivement comme l'un des meilleurs documentaristes en activité. Si vous ne pleurez pas devant son dernier chef-d'oeuvre, c'est que vous êtes mort à l'intérieur.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(2.8)

Votre note ?

commentaires
Ethan
21/03/2021 à 21:29

@Kyle
Sauf que j'ai vu sur un article qu'un parcours médical est précisé tel que éviter de voir apparaître les signes de puberté. La suite est inquiétante.

Voir article le figaro : "Les enfants sont dans l'incapacité de donner un consentement valable aux traitements de transidentité"

Franchement ça refroidit

Kyle Reese
21/03/2021 à 20:09

@ Ethan

Oui 7 ans c’est jeune en effet mais elle ressent ça depuis ses 3 ans il me semble et sans influence de quiconque ou quoique ce soit. Elle n’est pas tourmenté par ses hormones et ne peut s’inspirer de blogueurs(es) trans ou autre sur YouTube. Et puis je crois qu’elle ne cherche juste pour le moment qu’ à être appelé par le prénom féminin qu’elle a choisi et vivre comme une petite fille. Rien de bien radical pour le moment. Quand à son orientation, elle verra ça plus tard.
Elle sera attiré par ce qui l’attire, peu importe le genre du moment qu’elle se sente bien dans sa peau et avec ses futurs relations amoureuses. Et puis elle est bien entouré, aimé et suivie, ça devrait bien l.aider dans son chemin qu’elle va entamer ou pas.

Ethan
21/03/2021 à 18:10

@Kyle
7 ans c'est encore jeune. Penser que c'est définitif ce n'est pas respecter les enfants.
La question de l'orientation sexuelle se posera un moment ou un autre et peu inverser cette identification

Line
21/03/2021 à 07:42

Sasha est touchante, émouvante et bien plus courageuse que certains adultes.

ZAZOU
19/03/2021 à 22:15

Un documentaire qui nous apprend à respecter les différences.

Kyle Reese
17/03/2021 à 07:42

@ Ethan

Il ne s’agit pas ici d’orientation sexuelle mais d’identification à un genre. Elle s’identifie au genre féminin depuis la petite enfance. Sur cette durée ce ne peut être juste de la curiosité
mais un ressenti profondément ancré qui doit interpeller. La nature n’étant pas parfaite. Son cas est peut être plus simple à évaluer que celle d’un ado qui se cherche naturellement.
La dysphorie de genre est souvent complexe à évaluer mais dans ce cas précis elle me semble bien réelle et établie de ce que j’ai pu comprendre.

Ethan
17/03/2021 à 00:21

@GTB
Oui pour faire simple il est tout à fait normal qu'un enfant est envie de s'habiller avec des vêtements d'un enfant de sexe opposé. Ce n'est pas rare et ça passe avec le temps. Pas toujours oui certainement. Dois t-on pour autant changer notre modèle d'accompagner les enfants au risque d'en perdre certains ?
Car je le répète il s'agit d'enfants dont l'orientation sexuelle se confirme à l'adolescence

Sur le financement du film. Il a été financé par arte qui est ni plus ni moins de l'argent public.
C'est pareil pour le cinéma français et les valeurs qu'ils défendent telles que les quotas et le genre comme c'est le cas ici avec ce film.
Il n'y a qu'à voir la plupart des films sélectionnés au César qui n'intéressent pas vraiment

Karim
16/03/2021 à 14:20

Dans l'immense majorité des cas, la dysphorie de genre chez l'enfant disparait à la puberté où elle se transforme en simple homosexualité. Ça va pas être facile pour ce pauvre gamin qui va se retrouver complètement déboussolé.

GTB
16/03/2021 à 11:35

@Ethan> N'ayant pas lu les commentaires en question je me garderais bien de juger la modération d'EL ou la tenu de vos propos. Ce que je sais c'est qu'étrangement les réactions sur ce docu sont vives et souvent peu constructives, peu analytiques. Suffit de voir les réactions sous l'annonce twitter de Netflix par exemple.

Donc mes questions attendent toujours réponses. Essayez d'être constructif dans vos réponses, et j'imagine qu'EL n'aura pas à les modérer.

Antoine Desrues - Rédaction
16/03/2021 à 11:32

@Birdy Barçon

Merci pour ce doux message. Et je suis content que mon enthousiasme ait pu amener des lecteurs à découvrir ce très beau film !

Plus
votre commentaire