Aya et la sorcière : critique du nouveau Ghibli

Mathieu Jaborska | 1 février 2021 - MAJ : 02/02/2021 11:52
Mathieu Jaborska | 1 février 2021 - MAJ : 02/02/2021 11:52

Quelques années auparavant, le festival de Gérardmer aurait fait le coup du siècle en programmant le dernier Ghibli (par ailleurs, auréolé du Label Cannes 2020). Mais Aya et la sorcière était loin d'être aussi attendu que les précédentes productions de la firme, pour plusieurs raisons. Il ne s'agit en effet que d'un simple téléfilm, réalisé par le cinéaste le moins en vue de l'écurie (Goro Miyazaki), et dont la réputation est entachée par une animation à contre-courant de ses standards. La fameuse "magie Ghibli" a-t-elle porté secours à ce vilain petit canard ? Pas vraiment.

Ghiblaid

C’est à croire que Goro Miyazaki fait tout pour contredire son paternel. Après deux longs-métrages qui détournaient déjà un peu ses thématiques (La Colline aux Coquelicots et le très décevant Les Contes de Terremer), le voilà qui dirige un film aux antipodes des chefs-d’œuvre qui ont fait la renommée de Ghibli. Pendant qu’Hayao Miyazaki s’échine à assembler Comment vivez-vous ? dessin par dessin, lors d’un processus qui dure depuis des années, Goro conçoit le premier long-métrage en images de synthèse du studio, long-métrage qui envoie allégrement paître toute notion de traditionalisme avec une jubilation non-feinte.

Cette adaptation du roman jeunesse Earwig and the Witch de Diana Wynne Jones use certes de quelques figures essentielles du cinéaste, en tête desquelles les sorcières, mais il les arrache à ses aspirations culturelles, au service d'une histoire qui ne se déroule même pas au Japon, dans un XXIe siècle à peine dissimulé. Aux chiottes donc l’écologie, l’aviation, toute forme de glissement vers le merveilleux et surtout l’amour de la tradition, piétinés gaîment dans un carcan plus contemporain. Un acte de rébellion qui serait fascinant, s’il ne passait pas par une redéfinition douteuse des codes esthétiques chers aux metteurs en scène Ghibli.

 

photoAïe et la sorcière

 

Inutile de tourner autour du pot plus longtemps : comme le laissaient présager les bandes-annonces, Aya et la sorcière est de loin le plus laid des films de la firme. Difficile de savoir par où commencer, des modèles 3D au niveau de détail anémique à leur animation super rigide, en passant par les designs à la sobriété triste des personnages secondaires. Même les décors se démarquent par leur pauvreté. Dans ce quasi-huis-clos, les arrière-plans sont dénués de personnalité, un comble pour une maison de sorcière.

La mise en scène, quant à elle, bêtement esclave des limitations techniques évidentes, s’interdit toute audace, pour sombrer dans un jeu de plongées et de plans fixes qui fait assurément regretter les envolées lyriques dont les animateurs du studio ont le secret.

 

photoFaire partie du décor

 

Un résultat d’autant plus dur à digérer que la sortie de Lupin III : The First la même année lui refuse toute excuse. En passant à la moulinette du CGI un des héros les plus anciens et représentés de l’histoire du cinéma japonais, Marza, Shirogumi, TMS et la Toho prouvaient que les pontes de l’industrie n’avaient rien à envier aux cadors américains, pourvu qu’ils pallient des moyens inférieurs par la créativité de leurs licences.

Lupin III est un film à l’ambition esthétique folle, qui parvient sans mal à réinventer en 3D son bagage culturel dans une aventure trépidante. Tout l’inverse d’Aya, donc, complètement atrophié par son visuel, en dépit de quelques singularités inespérées dans les expressions du protagoniste éponyme qui résument, avec le personnage de Mandrake, les maigres atouts d’un produit bien fade.

 

photoDe loin le meilleur personnage

 

To be or not to be continued

Les faiblesses de l’animation du film de Goro Miyazaki, certes déplorables, étaient largement prévisibles. Là où il pique vraiment le cœur des cinéphiles, c’est qu’en dépit de tout présage, sa narration s’avère presque aussi vide. On suit donc Aya, fille de sorcière recueillie dans un orphelinat, où elle fait tout pour y rester. Manque de bol, elle est choisie par une autre sorcière pour lui servir de bonniche, alors que tout ce dont rêve la petite fille, c’est asseoir sa domination en apprenant la magie.

Un pitch mignon, mais qui couvre la quasi-intégralité du récit, dont le plus gros défaut saute très vite aux yeux : ce n’est qu’une situation initiale. Une situation initiale d’une heure et dix minutes. Keiko Niwa et Emi Gunji étirent au maximum la chose, multipliant les séquences dispensables et les pistes finissant en cul-de-sac avant d'achever leur spectateur d’un ultime pied de nez : les révélations finales, qui lanceraient n’importe quel film d’aventure classique, mais qui concluent ici l’histoire. Plus insolent et frustrant encore, le générique, vachement plus joli que tout ce qui a précédé, nous nargue en nous montrant les péripéties qu’on aurait justement aimé voir !

 

photoFlashbacks from better times

 

On en ressort donc infiniment insatisfait, d’autant plus que rien dans le scénario ne laisse présager une fin si brutale. C’est un premier acte tout ce qui a de plus classique, étant donné que les personnages n’y évoluent pas, à l’instar de Bella Yaga, dont l’irascibilité ne sera curieusement jamais vaincue, alors même que les dernières minutes la montrent miraculeusement attendrie !

Un non-sens narratif complet qui vaincra les plus négligents des amateurs d’animation japonaise. Ils ne seront pas les premiers à se mettre en pétard quand le générique commencera, donnant l’impression d’avoir subi ce premier acte très redondant pour rien, si ce n’est un twist pas passionnant et un retournement de veste général à faire pâlir Manuel Valls. Même l’affiche ne s’y trompe pas, puisqu’elle met en scène le potentiel point de départ de l’aventure, transformé finalement en climax tiède.

 

photoAya Nakamourir

 

C’est peu de dire qu’on reste sur sa faim, alors que le film renferme quelques rares bonnes idées. Le personnage du Mandrake, sorte de démon terrifiant, mais attachant vaincu par la rancœur, aurait par exemple gagné à être mieux exploité. Mais encore une fois, il ne subit aucune évolution psychologique, hormis lors des étranges dernières minutes. Tant de potentiel gâché déçoit forcément, mais il faut se rappeler la nature du projet, assumant ses ambitions microscopiques et un budget qui ne l'est probablement pas moins.

La modestie n’excuse cependant pas tout. Personne n’aurait d'ailleurs donné cher de son sort s’il avait été diffusé par TF1 un après-midi en lieu et place d’une prestigieuse sortie au cinéma. Sans cette visibilité et l’immanquable marque Ghibli, ni la presse ni les spectateurs n’auraient fait grand cas d'une telle commande. Finalement, le plus grand drame d’Aya et la sorcière est de sortir en salles dans plusieurs pays, où le téléfilm rasoir et oubliable qu’il est passera pour une trahison culturelle majeure. Car en réalité, personne ne ressortira vraiment abîmé du naufrage, excepté peut-être son commanditaire.

 

AfficheSpoiler alert

Résumé

À force de vouloir rompre avec les traditions du studio et de son père, Goro Miyazaki a accouché d'un téléfilm qui se définit par la négative. Ni beau, ni distrayant, et surtout incroyablement frustrant, Aya et la sorcière n'a plus grand chose pour lui.

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commentaires
Mathieu Jaborska - Rédaction
08/02/2021 à 10:34

@Phoenix Wright bonjour,

La comparaison avec le cinéma d’Hayao Miyazaki est logique selon moi, non pas parce qu’elle est obligatoire, mais parce qu’il s’agit bien du cinéaste auquel Aya s’oppose le plus, techniquement et thématiquement. D’ailleurs, j’explique dans la critique que cette opposition serait passionnante si le résultat n’était pas aussi décevant. Loin de moi donc l’idée d’ériger le maître en standard.

Ensuite, il est bien précisé qu’il s’agit du premier long-métrage intégralement en CGI produit par le studio. J’évoque également sa nature de téléfilm, qui va selon moi desservir l’image qu’on en aura en France.

Phoenix Wright
08/02/2021 à 04:57

alors, je l'ai vu et je suis absolument pas d'accord. déjà parce que cette manie de toujours chercher a comparer avec le père commence à être veritablement agaçant. on ne veut que du Hayao et on rejette toute autre tentatives. ensuite, non, Ghibli c'est pas leur premier essai en CGI, ils ont travaillé sur les Ni No Kuni et ils ont également fait une série Ronya, Fille de Brigand (bien moins beau que ce téléfilm). comme quoi, bah c'est pas si nouveau. Ensuite parler du scénario du film comme s'il était un ensemble et pas qu'une première partie c'est un peu stupide. Et personnellement, je trouve ça vraiment frais de prendre le temps de voir le quotidien et comment elle s'intègre à sa nouvelle vie tout en découvrant les mystères de la maison, cependant, oui, reproche de l'ellipse brutale de 6 mois à la fin. Pas une maison de sorciere ?MDR parce que ca doit ressembler à quoi exactement ? c'est pas suffisant des pieces qui disparaissent, un bureau remplis de livres a l'atmosphère transylvanienne, l'atelier de potions aux allures de la salle de bain du chateau ambulant, la chambre magique, le "garage cathedrale" le tout dans une maison très rustique et petite ? stop la mauvaise foi.
Il est vrai qu'en serie animee ça serait plus adapté mais ça marche bien en téléfilms.
Ça n'a pas pour but premier d'être un film au ciné.
BREF, c'était frais, j'espère voir le dénouement de cette histoire qui ne fait que commencer (en 3 parties je trouverais ça top)

Marc
04/02/2021 à 18:01

C'est surtout laid du point de vu visuels ! On est loin de Miyasaki père. Princesse Mononoké le plus grand chef-d'oeuvre de l'animation a ce jour aucun film animé est au niveau de ce film incroyable à voir et revoir.

Guéguette
02/02/2021 à 11:47

Dommage si avéré. Goro avait l'air d'avoir trouvé son équilibre sur son précédent film...

Ken
02/02/2021 à 10:57

Vue c vraiment mauvais à chier.

Pouf
02/02/2021 à 09:29

Dommage que vous ne précisiez pas qu'il s'agit d'une commande pour la chaine publique TV NHK.

Altaïr
02/02/2021 à 00:55

C'est sympa de tenter des nouveaux trucs, mais Goro est loin d'être irréprochable sur le plan narratif. Les contes de Terremers (bien que loin d'être mauvais) n'arrive pas à la taille d'un château ambulant et est à des années lumières du merveilleux Princesse Mononoke.

zetagundam
01/02/2021 à 23:34

@sick boy
Il faut dire aussi que Miyazaki père est réputé pour avoir un caractère de m.rde car les 2 films précédents de son fils à savoir les contes de Terremer et la colline aux coquelicots sont loin d'être des mauvais films et encore moins déshonorants.

Sick Boy
01/02/2021 à 22:21

Lors de la sortie des « Contes de Terremer », Hayao Miyazaki avait massacré médiatiquement son fils. Ceci est visible dans la série documentaire de la chaîne NHK « 10 ans avec Hayao Miyazaki ». Peut-être que le père avait vu juste en son fiston. Espérons que cela ne précipite pas la mort du Maître, connaissant son perfectionnisme et son égo.

zetagundam
01/02/2021 à 20:42

Je n'ai pas trouvé le budget alloué au film mais je suppose que celui-ci dû être famélique ce qui pourrait expliqué la qualité technique du métrage

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