Antebellum : critique belliqueuse

Mathieu Jaborska | 19 mai 2021 - MAJ : 19/05/2021 15:02
Mathieu Jaborska | 19 mai 2021 - MAJ : 19/05/2021 15:02

Alors que Lovecraft Country était encore en cours de diffusion sur OCS en France, une autre production de Jordan Peele très attendue débarquait dans les salles obscures. Antebellum, mis en valeur par une bande-annonce prenante et un casting intriguant (Janelle MonaeJena MaloneKiersey ClemonsJack Huston), aurait dû sacrer sur pellicule le mouvement Black Lives Matter. Malheureusement, sa promotion gâche aussi ses rares qualités.

LE NARCISSE NOIR

« Surtout, ne vous spoilez pas la fin », clame fièrement la phrase d'accroche de l'affiche. Trop tard, les bandes-annonces l’ont déjà fait. Elles évoquent deux temporalités, la guerre de Sécession et le XXIe siècle, grillant de fait un des premiers retournements de situation. Et c’est bien plus que tirer une balle dans le pied du film : c’est lui passer le visage au lance-flamme. En effet, les scénaristes et réalisateurs Gerard Bush et Christopher Renz (ou Bush + Renz, tel qu’ils aiment le styliser) sont si confiants en leur script qu’ils en font la star de leur œuvre. Malheureusement, dès lors qu’on sait qu’il y a un twist quelque part, tout nous apparait très clairement après à peine quelques plans. Autant dire que l’intrigue est loin d’être aussi irréprochable qu’elle ne le prétend.

Et pourtant, le duo veut faire de cet atout son ambition, dans un abus de confiance à la limite de l'inconscience. Pour leur premier film en tant que cinéastes, ils ménagent au maximum leurs effets, ce qui rend l’absence de surprise du spectateur encore plus gênante. Même pas franchement cohérente (la logique de la fin vaut son pesant de cacahuètes), la structure globale s’effondre donc sur elle-même en permanence, incapable de justifier sa prétention, amusante pour qui a l’habitude des films à rebondissements.

Au cœur de cet exercice de style raté, il y a bien sûr la thématique qui le justifie : le racisme systémique, concept traité régulièrement par la planète culture aujourd’hui (et tant mieux), des plus mainstream des blockbusters américains aux thèses obscures de doctorants européens. Encore une fois, l'équipe y va sûre de son coup comme si la pertinence évidente du sujet pardonnait de ne pas s’y consacrer avec un peu plus de jugeote.

 

photo, Gabourey Sidibe, Janelle Monae, Lily CowlesEsclavagisme et selfies pré-Uber

 

Évidemment, il est question de la persistance d’une forme de discrimination institutionnalisée directement héritée des dominations sudistes, d’où cet aller-retour sadique entre des univers pas si différents. Mais Bush et Renz ne se contentent pas de le sous-entendre : ils soulignent perpétuellement leur sujet, que ce soit à travers des lignes de dialogues dispensables pour tout cinéphile à peu près attentif ou de la caractérisation unilatérale de personnages.

Beaucoup d’archétypes se croisent dans Antebellum, surtout dans le camp des gentils. Le cas du personnage principal, campé avec conviction par Janelle Monae, parle pour lui-même. La narration s’empresse de rappeler inlassablement son engagement, quitte à aller à l’encontre de la description d’une femme érudite dans une séquence de conférence où une sociologiste appliquée s'enfonce dans des poncifs ronflants. C’est le risque quand on façonne un protagoniste plus intelligent que le scénario

Reste un rappel bourrin de la légitimité de la lutte afro-américaine aujourd’hui, et un rappel à l’ordre pour les petits malins nostalgiques d’une époque qu’ils n’auraient finalement pas aimé connaître, comme il en pullule sur internet. Les dernières minutes mettent même en scène une référence accidentelle, mais pertinente à une affaire bien plus récente que leur tournage. Plus amusant encore, l'influence visuelle majeure serait Autant en emporte le vent. On ne peut pas reprocher aux cinéastes de ne pas avoir su anticiper les mouvements sociaux contemporains.

 

photoJanelle Monae, très impliquée

 

CINÉMA OÚ ES-TU ?

C’était déjà un des principaux défauts de Get Out, qui relevait parfois plus de la thèse sociale que du trip d’épouvante efficace : à force d’être trop sûr de sa propre pertinence, le film oublie purement et simplement de faire du cinoche. Le segment central, constitué de tunnels de dialogues indigestes, est d’une froideur incroyable, puisque son existence ne fait que justifier l’ambition narrative et thématique de l’ensemble.

Trop occupé à se la jouer Park Chan-wook antiraciste, le long-métrage oublie complètement son esthétique en cours de route, ainsi que certains personnages, comme celui de Jena Malone. L'actrice est pourtant terrifiante dans les quelques plans où on la laisse sourire d’un air pervers. Décrite très rapidement comme la grande méchante de l’histoire, elle se contente de tapisser l’arrière-plan, histoire de faire office d’amorce scénaristique vivante. Et ce n’est pas le climax, écrasant la subtilité amenée par sa féminité, qui va arranger les choses.

 

capture d'écranOn évite les spoilers

 

On peut aussi faire nos adieux à toute forme de tension, le comble dans un film qui se veut horrifique. Les ficelles sont si énormes qu’on est bien plus irrités qu’oppressés par un environnement qui avait pourtant tout pour martyriser nos nerfs à force de suspense. C’est d’autant plus frustrant que la musique, très belle, se tait lorsque l’action pointe enfin le bout de son nez. Pas très flippant, pas très passionnant, pas très surprenant, Antebellum peine à empêcher notre ennui. La fin, simple plaisir régressif, n’est donc pas à la hauteur d’un sujet qui se voudrait beaucoup plus profond. En est témoin l'image du papillon, qui aimerait marquer la part de symbolisme de l'oeuvre. Encore loupé.

Pourtant, techniquement, les réalisateurs remplissent largement le cahier des charges en s’emparant d’un cinémascope classieux, quoique pas si approprié. Néanmoins, encadrer son essai de deux démonstrations cinématographiques hollywoodiennes, toutes chargées en slow-motion soient elles, ne suffit pas à s’attirer les faveurs du public. Il en a vu d’autres, et des mieux. Surtout qu'à la fin, c'est toujours la famille américaine qui triomphe.

 

affiche officielle 20 mai

Résumé

Surexpliciter les enjeux en permanence et jouer avec la temporalité n'y changera rien : Antebellum ne parvient jamais à susciter la moindre tension, ou même à surprendre. S'il est parfois pertinent vis-à-vis des interrogations de son époque, il n'en demeure pas moins particulièrement ennuyeux.

Autre avis Geoffrey Crété
Sans son insurmontable étiquette promo de Get out-bis, Antebellum aurait certainement pu être apprécié pour ce qu'il est : un amusant exercice de style à la Twilight Zone, qui mise tout sur une diabolique idée. De quoi assurer un petit cauchemar plaisant, qui aurait mérité d'être plus radical.
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Lecteurs

(3.2)

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commentaires
xav
01/10/2020 à 16:44

Ce film est vendu dans le mauvais rayon: on le présente comme un thriller d'horreur antiraciste. Or, ce n'est pas antiraciste. Ce n'est pas de l'horreur non plus. Mais c'est un thriller très efficace (malgré quelques défauts et quelques clichés du genre très mal justifiés), et surtout très esthétique. Les costumes, la musique, les décors, la mise-en-scène et les acteurs sont de qualité. Et le plan séquence d'ouverture est parfait.

SPOILER

Pourquoi ce n'est pas antiraciste: le film commence par une citation qui dit que le passé (l'esclavagisme) n'est jamais vraiment révolu.... et ensuite démontre exactement l'inverse en présentant un contraste entre le passé ségrégationniste cruel, et l'époque d'aujourd'hui où les noirs se sont intégrés à la société comme le prouve la héroïne avec son niveau de vie aisé, sa reconnaissance sociale, son épanouissement dans sa vie de famille, son cercle d'amies de toutes origines ethniques. Ensuite, le film met en scène une situation fictive (ce parc de reconstitution historique où les noirs sont revenus des esclaves), situation trop grosse et extravagante pour être prise pour autre chose que de la fiction à but horrifique. La héroïne devra ensuite quitter ce monde anachronique, pour retrouver le monde moderne et sa liberté qui va avec. Le film a prouvé l'inverse du message écrit au début.

Le twist central (qui apparemment était spoilé dans les trailers!!!! la blague!!!!) a complètement changé le message du film, a retiré sa portée antiraciste pour en faire une histoire bien plus flippante, mais apolitique: le film devient un cas de faits divers, pas de racisme systémique. Des afro-américains kidnappés en masse par une famille de trois fous dangereux criminels. Lorsqu'ils sont démasqués, le FBI (donc le système) vient démanteler leur installation. Le système américain n'est donc pas avec les suprématistes blancs: ceux-ci opèrent dans le secret et l'illégalité.

On peut dire quand même que le film dénonce un peu les cruautés du passé esclavagiste américain, encore que les scènes n'étaient pas des scènes d'époques mais des reconstitutions par une poignée de timbrés, donc les actes de cruauté ne peuvent pas être pris comme une reconstitution authentique des atrocités commises par les états confédérés, mais comme les fantasmes de suprématistes actuels particulièrement sadiques qui mettaient en scène leurs clichés et leurs idées reçues sur l'Histoire. Même avant que l'on connaisse le twist, on se distancie déjà de l'authenticité historique, puisque l'un des esclaves dit qu'ils sont particulièrement tarés ici, ce qu'avant le twist on ne peut que comprendre comme "tarés par rapport aux esclavagistes habituels", ce qui nous met en tête que ces scènes sont volontairement exagérées par rapport aux standards de cruauté de l'époque. Et même si après le twist on comprend cette remarque différemment, on a quand même regardé toutes le début avec en tête que ce n'est pas à voir comme un cours d'Histoire).

Bref, pour faire un pamphlet antiraciste, il faut davantage qu'un casting noir. Pour faire du militantisme, il faut davantage que de choisir comme perso principal une militante, sans jamais venir ni confirmer ni contredire ses idées, sans lui donner raison ou tort, juste en l'impliquant par coïncidence dans un fait divers raciste.

Sascha
15/09/2020 à 23:57

Vu ce soir
J'ai beaucoup aimé. Mais j ai compris que les prpductions de Jordan Peele sont tout sauf des films d horreur.
Cela relève plus du thriller psychologique. Et cela va aussi bien pour Get Out que pour Us.
Donc dans cette catégorie, le film fait so' effet (bon après, je ne suis pas objectif des qu'il s agit de Janelle Monae).
Bref, j'ai bcp aimé le film même s'il n'est pas parfait. Et vu ce qu'on nous propose à l heure actuelle, il est dans le haut du panier des films que j'ai vu cette année

Fred_NTH
14/09/2020 à 22:28

SPOILER.

Je n'avais pas vu la bande-annonce et j'ai bien fait. Quand on change pour la première de temporalité, j'ai cru qu'elle puisait son inspiration dans ses rêves, du coup, le "vrai" twist a bien fonctionné sur moi. Le film est toutefois très maladroit, les dialogues et les "scènes de remplissages" plutôt ennuyantes et beaucoup trop caractérisées. L'ensemble est un peu froid et distant (à croire que ce style est à al mode en ce moment).

sylvinception
10/09/2020 à 15:12

@Jasper : t'aurais pas les numéros gagnants du prochain loto dès fois ?

(@Moixavier : on s'en cogne, mais merci quand même.)

Anna15
10/09/2020 à 08:52

J'ai adoré le film, subtil et terriblement d'actualité, qui m'a émue. Script très bien écrit. Janelle a un charme fou. Les images et la musique nous rappellent que le cinéma, en plus de porter un message fort, c'est aussi le plaisir des yeux et des oreilles !!!
Pour un premier film je dis BRAVO !!! Et je le recommande, en cette période de disette cinématographique

Mikael
10/09/2020 à 06:06

J'ai au contraire etait vraiment choque de la bonne maniere par le film. Il m'a fait travaille l'esprit pendant des heures aujourd'hui. J'ai trouve ca plus impressionant visceralement qu'un GET et beaucoup plus que US.

Jasper
09/09/2020 à 21:10

Je l'avais prédit... un produit opportuniste qui surfe sur un combat actuel et légitime... Rien de nouveau chez les studios malheureusement

Moixavier58
09/09/2020 à 18:32

Rien a voir avec le film, mais Grizzlly 2 la revenge dispo courant fin d'annee, suite du film des annees 70

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