The King of Staten Island : critique Freaks and Weed

Geoffrey Crété | 14 juillet 2020
Geoffrey Crété | 14 juillet 2020

Cinq ans après le succès de Crazy Amy, en grande partie grâce à Amy Schumer, le réalisateur Judd Apatow est de retour avec The King of Staten Island. Là encore, il puise l'énergie de son film dans un talent du comédien : Pete Davidson, notamment connu avec le Saturday Night Live. Et le réalisateur et scénariste a peut-être signé là son meilleur film. En salles le 22 juillet.

L'ÂGE DE RAISON

Et si Judd Apatow arrêtait de faire le con à l'instar de ses personnages ? C'est le sujet de fond de tous ses films, depuis 40 ans, toujours puceau jusqu'à 40 ans mode d'emploi, en passant par sa série Freaks and Geeks et Funny People : l'homme doit grandir et accepter les règles du jeu de la vie, pour le meilleur et pour le pire. Mais The King of Staten Island a quelque chose de plus affirmé et mature, et donc paradoxal. Un retour en arrière, mais un bon en avant, un film de vieux, mais sur la jeunesse, un film sur un comique, mais qui donne envie de pleurer.

Pas de grosse recette de comédie, de gags alignés pour la victoire du rire, ou d'histoire d'amour comme rédemption et issue de secours. The King of Staten Island, c'est l'histoire d'un garçon et lui-même, qui ne va trouver nulle part ailleurs qu'en lui un moyen de ne pas sombrer. C'est l'histoire quasi vraie de Pete Davidson, comédien célébré au Saturday Night Live, qui a perdu son père pompier dans les attentats du 11 septembre, a souffert de dépression en plus de la maladie de Crohn, et a un amour revendiqué pour la fumette. Tout ça est plus ou moins là à l'écran, dans un film-thérapie doux et amer, où Davidson est acteur et co-scénariste, au milieu d'une belle équipe (Marisa Tomei en mère, Bel Powley en copine, Bill Burr en beau-papa, et Steve Buscemi et Pamela Adlon quasiment dans leurs propres rôles de gentils râleurs).

Gentil loser de 24 ans accroché au nid familial, qui remplit ses journées dans les nuages de weed avec ses amis tout aussi paumés, et rêve de vivre de ses tatouages, il se prend une double baffe de la vie avec le départ de sa petite sœur pour la fac, et sa mère qui refait sa vie avec un pompier. Il est l'heure de sortir, il est l'heure de grandir, et il est l'heure d'ouvrir les yeux et les horizons.

 

photo, Pete DavidsonSaturday Night Fever

 

LES POSSIBILITÉS D'UNE ÎLE

Ici, Judd Apatow retrouve un peu de la mesure si souvent perdue dans l'héritage du SNL, où l'improvisation outrancière règne en maître autour des comédiens, et où contrôler un tel moteur à combustion comique relève parfois d'un exploit en termes de timing de cinéma. The King of Staten Island ne court pas désespérément avec les éternels bons mots, n'étire pas les scènes pour le plaisir de filmer un acteur flirter avec ses propres limites, et n'empile pas les seconds rôles et apparitions inutiles. Le film est drôle, parfois très drôle ("C'est un cocker anglais ?" "Non, c'est Claire, ma fille"), mais avec une sobriété qui donne de l'air aux personnages, et à l'histoire.

Cette simplicité s'accorde aux ficelles très familières de l'intrigue. Complicité avec deux mômes, reflet du paternel disparu dans la moustache du nouveau copain de la mère, refus de s'engager avec la petite amie parfaite, jusqu'à la libération qui permettra de déployer ses ailes : le scénario de Judd Apatow, Pete Davidson et Dave Sirus (lui aussi venu du Saturday Night Live) reprend les codes du film indé classique sur la recette de la coming of age story. Comme son protagoniste, le film est un livre ouvert, et jamais ce n'est nié ou camouflé derrière un cirque poussif.

The King of Staten Island a la hauteur des petits films sur les petites gens, et le choix du décor de Staten Island est parfait pour illustrer à quel point ce grand garçon est isolé, à la dérive, coincé avec lui-même. Les rues, les maisons, les terrains vagues et les cafés habités par cet incroyable accent local, donnent une couleur particulière à cette histoire, et tout le point de vue sur cette île coupée de la frénésie new-yorkaise, et considérée avec mépris, apporte une tendresse et une drôlerie bienvenues. Mention spéciale à Bel Powley, arme de séduction massive, irrésistible en fausse pouffe pur jus Staten Island. Révélée dans The Diary of a Teenage Girl, elle prouve discrètement depuis qu'elle est une des actrices les plus talentueuses de sa génération.

 

photo, Pete Davidson, Bel PowleyLa Bel et le bête

 

PETE ET PITRE

The King of Staten Island est entièrement dédié à Pete Davidson, et c'est d'abord sa grande force. L'acteur a un charisme énorme, et une énergie faussement calme irrésistible. Ce cynisme doucement désespéré allié à cette tête d'adolescent éternel crée instantanément un personnage attachant et intrigant. Aligné sur la simplicité du film, il se tient sur une ligne sobre et solide, qui s'accorde à merveille au décor, surtout lorsqu'il dénote face aux autres acteurs.

La limite de ce coup de projecteur est l'ombre où restent les autres. Marisa Tomei, Bill Burr et Bel Powley ont beau être excellents, et avoir chacun de belles occasions d'exister pour le rire ou l'émotion, il manque un peu de place à ces personnages pour véritablement prendre vie, et gagner en dimension et humanité. Il aurait suffi de quelques scènes, répliques ou simples moments dédiés, pour que cette mère qui se réapproprie sa vie, ce père divorcé et cette copine d'enfance aient plus de valeur et servent mieux l'histoire. Même chose du côté des amis de Scott, incarnés par Moises Arias et Ricky Velez, et qui restent trop en retrait malgré leur importance dans l'existence du héros.

 

photo, Pete Davidson, Bill BurrudUn duo de comédiens habitués au stand up, ça fait des étincelles

 

Ce déséquilibre n'est pas aidé par la longueur du film qui, avec plus de deux heures au compteur, souffre des défauts habituels chez Judd Apatow - Funny People durait encore plus longtemps. Avec des seconds rôles plus forts et approfondis, The King of Staten Island aurait justifié cette durée. En l'état, il semble parfois trop s'étirer pour son propre bien, quitte à enchaîner beaucoup de péripéties attendues, et perdre un peu de sa dynamique en cours de route.

Malgré ça, le règne du King est mérité. Et discrètement, Judd Apatow a peut-être signé son meilleur film, où il manie avec le plus de finesse et tendresse l'humour et la tristesse, tout en rappelant son talent dans la direction d'acteur.

 

Affiche française

Résumé

Peut-être le meilleur film de Judd Apatow, où il raconte avec le plus de tendresse, sincérité et simplicité l'éternelle histoire d'un grand gamin (l'excellent Pete Davidson) qui doit grandir, dans le rire et les larmes.

Lecteurs

(2.1)

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commentaires

Mil
17/07/2020 à 10:50

Sympa, mais un peu long, ça tourne en rond rapidement et l'acteur principal ne joue pas tjrs très bien et il est malheureusement trop présent. Il y a un manque d'équilibre dans ce film.
This is 40 reste pour moi le meilleur Apatow.

MIL
14/07/2020 à 15:48

Ultra fan depuis quelques années, pour ceux qui ne connaissent pas Bill Burr, foncez regarder ces stand-up, surtout les premiers. Rarement vu un type aussi bon.
Un génie du stand-up

Gonzo
14/07/2020 à 15:03

Vu, absolument génial. Drole et attachant

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