L'Aiguille : critique qui pique

Christophe Foltzer | 30 janvier 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Christophe Foltzer | 30 janvier 2020 - MAJ : 09/03/2021 15:58

On pense à tort que certains cinémas sont moins intéressants que d'autres, parce qu'ils viennent de contrée dont on ne maitrise pas forcément l'histoire ou le langage artistique. Mais il arrive que certains films venus de très loin remettent en question notre propre modernité. C'est évidemment le cas de L'aiguille de Rachid Nougmanov.

LE BON GOÛT D'ANTAN

Qu'on le veuille ou non, un film est toujours le reflet de son époque, dans ses bons comme dans ses mauvais côtés. Mais, dans le cas de L'aiguille de Rachid Nougmanov c'est un peu particulier puisqu'il apparait rapidement évident que le film entier a été fait contre son époque. Réalisé en 1987 et sortie en URSS en 1989, L'aiguille est rapidement devenu un film culte pour toute la jeune génération de l'époque, il a réuni 15 millions de spectateurs en URSS, tout comme un brûlot contestataire corrosif ainsi qu'une lecture prophétique de la chute du bloc soviétique.

Pourtant, sur le papier, il ne semble pas plus subversif qu'un autre film. Nous y suivons en effet Moro, jeune rebelle qui, de retour dans la ville où il a vécu, retrouve son ancienne petite amie, Dina, tombée dans l'enfer de la drogue. En tentant de la soigner, il va se confronter au gang du mystérieux Docteur tout autant que rechercher un avenir meilleur.

 

L'aiguilleUn héros un peu désenchanté

 

ELECTRIC DRAGON

Pourtant, dès les premières secondes, il apparait évident que nous aurons droit à un film "autre", résolument à part. Ce n'est pas pour rien que Rachid Nougmanov est devenu le chef de file de la Nouvelle Vague kazakhe avec cette oeuvre énergique, électrique, survoltée. L'aiguille est un cri lancé à la face du bloc de l'Est pour réclamer sa liberté.

 

L'aiguilleQui ne se laisse pas faire

 

Oeuvre de commande contre la drogue dans un premier temps, Nougmanov la pervertit rapidement en en faisant un témoignage vibrant et engagé d'une révolte jeune et underground qui n'accepte plus le modèle qu'on lui impose. À travers le personnage de Moro, incarné par l'extraordinaire Viktor Tsoy (leader du groupe Kino, qui signe la bande-son, et disparu tragiquement peu de temps après la sortie du film), le film assume pleinement sa dimension subversive avec une énergie que l'on retrouvait à l'époque chez de jeunes réalisateurs comme Jan Kounen, Shin'ya Tsukamoto ou encore Takashi Miike. Même si la comparaison ne vaut que pour le fond et non pour la forme.

Du cinéma de sale gosse, fort en gueule, à la limite du punk, nourri de multiples références et épris d'une liberté que rien ne pourra réprimer. Bien sûr, L'aiguille ne se limite pas qu'à cela puisqu'il montre aussi de façon admirable la fin programmée d'un régime tout autant qu'une jeunesse révoltée pour qui tout semble déjà perdu d'avance.

 

L'aiguilleHorizons Lointains

 

DU POISON DANS LES VEINES

À travers son histoire, Nougmanov va déjà bien loin dans la dénonciation d'un système répressif, mais il magnifie encore plus son propos dans la forme qu'il donne à son film. Par son format 1:33 étouffant, L'aiguille montre déjà l'enfermement de sa société, qui va jusqu'à limiter les paysages les plus ouverts et désertiques ce qui, ironiquement, les rend encore plus profonds et infinis. La photographie, établie par le frère du réalisateur, s'avère elle aussi magnifique, mettant bien en valeur la froideur architecturale de la ville, ses murs sales et décrépis, tout en y trouvant une certaine poésie fascinante. 

Par son travail sonore aussi, qui laisse peu de place au silence. Qu'il s'agisse de la radio ou de la télévision, le gouvernement enferme ses personnages et semble dicter leur trajectoire. La rencontre des héros et du discours officiel nous vaut d'ailleurs quelques séquences admirables. Par son travail sur l'image et le montage enfin, capital et entre-deux qui permet une vraie liberté. L'aiguille ressemble en effet régulièrement à une bande dessinée qu'on aurait transposée en film, il utilise certains procédés visuels qui confinent parfois au comique et au surréalisme irrésistibles et totalement signifiants dans ce qu'il raconte, ce qui lui donne une allure de long clip parfois halluciné, mais toujours hypnotisant.

 

L'aiguilleDebout, jusqu'au bout

 

Il est impossible de ne pas tomber sous le charme de L'aiguille. De par ce qu'il nous raconte à coups d'influences diverses bien digérées (Bruce Lee en priorité et les gangs à l'américaine), via son propos réellement subversif et révolutionnaire tout autant que désenchanté, par son dynamisme et l'énorme énergie de ses acteurs, par sa mise en scène audacieuse et incroyablement moderne, le film de Rachid Nougmanov est un coup de poing qui semble ne pas subir les affres du temps qui passe. On serait même tenté de penser qu'il redevient d'actualité.

En tout cas, que vous connaissiez Viktor Tsoy et le cinéma kazakhe, ou pas, L'aiguille est un petit chef-d'oeuvre à ne surtout pas manquer. Et ça tombe bien, il est disponible chez nous dans une très belle édition combo Blu-ray et DVD chez Badlands dans la collection 1Kult. Achat obligatoire.

 

L'aiguille

Résumé

Fou, jeune, libre, révolutionnaire et vraiment underground, L'Aiguille est le symbole éclatant d'une génération opprimée par un système destiné à mourir et qui fait tout pour broyer son avenir contestataire. Une expérience rock saisissante doublée d'un film techniquement très abouti. On aurait tort de se priver.

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commentaires
Satan LaTeube
31/01/2020 à 09:28

Ca fait longtemps qu'il est dans mon panier Amazon, mais 25 euros j'hésite toujours.

Birdy
31/01/2020 à 00:26

merci pour cette découverte ( incroyable ce chanteur )

MystereK
30/01/2020 à 13:19

Voilà qui donne bien envie.

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