Nina Wu : critique #MeToo

Christophe Foltzer | 6 janvier 2020 - MAJ : 06/01/2020 12:20
Christophe Foltzer | 6 janvier 2020 - MAJ : 06/01/2020 12:20

L'affaire Harvey Weinstein n'a évidemment pas été qu'un traumatisme américain, il a touché le cinéma international. Et d'ailleurs, plus que le cinéma, ses secousses se font sentir dans la plupart des sociétés du monde. Ce que Nina Wu de Midi Z nous prouve aujourd'hui.

PAS TOUCHE !

Pour son cinquième film, le réalisateur taïwanais Midi Z décide d'aborder un sujet d'une actualité des plus brûlantes, que l'affaire Harvey Weinstein a mis sur le devant de la scène : le harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes dans le monde du cinéma. Une affaire contemporaine certes, mais qui n'est pas neuve et qui était muselée par une certaine idée de la loi du silence jusqu'à présent, que la chute d'un ponte tel que Weinstein libère aujourd'hui.

 

Nina WuFace au miroir de ses propres ambitions

 

En l'occurrence, l'histoire de Nina Wu, jeune comédienne provinciale qui, depuis son installation à Taipei, n'a que peu tourné et survit grâce à des streams aguicheurs. Quand son agent lui trouve enfin une vraie audition, elle hésite parce que le film concerné fait la part belle aux scènes de nu et de sexe, et qu'elles promettent d'être particulièrement éprouvantes à tourner. Mais, ambitieuse et déterminée à tirer son épingle du jeu, elle décide de se rendre au casting, dans une chambre d'hôtel, en pleine nuit.

Attendu et conventionnel, Nina Wu ne l'est que dans son histoire puisque, d'un point de vue formel, le film de Midi Z tranche immédiatement avec toute forme de logique narrative en multipliant les sauts dans le temps et les ruptures de ton propres à perdre le spectateur dans une chronologie pas vraiment évidente à suivre.

 

Nina WuUn prix à payer, mais pas forcément celui auquel on pense

 

NINA QUI ?

Un procédé qui pourrait porter atteinte à la cohérence de l'ensemble, mais qui, pourtant, constitue une grande qualité puisqu'il nous connecte immédiatement au coeur du film : il sera moins question du récit d'un harcèlement sexuel que des séquelles sur l'esprit déjà fragilisé d'une jeune comédienne.

Et c'est en cela que Nina Wu tire son épingle du jeu, dans cette propension à nous faire plonger dans le monde intérieur éclaté du personnage principal, conditionné par son ambition tout autant que ses carences et ses frustrations, morcelé par le traumatisme au point de confondre ses désirs (même inavoués) et la réalité en nous transportant dans un entre-deux fantasmagorique saisissant et hypnotique.

 

Nina WuHallucinations, mensonges à soi, pétage de plombs, le quotidien de Nina Wu

 

Tout le mérite en revient évidemment à l'actrice principale, Wu Ke-Xi, également auteure du scénario puisqu'elle s'est inspirée d'un épisode particulièrement perturbant de son propre parcours. Rien d'aussi terrible que ce nous voyons dans le film, heureusement, mais qui porte en lui tout le discours qui nous est présenté aujourd'hui.

Nina Wu brasse beaucoup de thèmes dans son récit, un peu trop peut-être. Il mêle les histoires sans aucune compassion pour son spectateur, ce qui en fait un film exigeant et nécessite une grande concentration tout autant qu'une confiance en lui qu'il acquiert assez facilement grâce à la haute teneur de sa mise en scène, son interprétation exemplaire et sa succession de scènes inspirées. Il n'en reste pas moins que le film subit d'importantes baisses de rythme par endroits tout autant que des circonvolutions qui, de prime abord, paraissent inutilement complexes.

 

Nina WuUne séquence réellement hallucinante

 

Pourtant, le film se tient de bout en bout, tout comme il fait corps avec son sujet, le déni au profit de l'ambition ; la trahison personnelle pour la gloire. Il remet certains concepts en perspective et ne se révèle jamais totalement manichéen, allant même jusqu'à suggérer une complicité induite et inconsciente des victimes.

À la croisée de David Lynch et de Perfect Blue, Nina Wu est un objet particulièrement étrange et fascinant qui, s'il est loin d'être parfait, mérite clairement qu'on s'y intéresse, ne serait-ce que pour l'importance de son message et l'intensité de son expérience.

 

affiche

Résumé

Film important dans la période actuelle, Nina Wu pêche par une complexité mal maitrisée par instants. Mais cela ne lui enlève en rien ses très grandes qualités, qui en font un film fort, perturbant, mystérieux et hypnotisant comme on n'en voit pas souvent. Un film clairement à découvrir.

commentaires

Constantine
07/01/2020 à 14:39

La parole n’est pas plus libéré qu’avant à Hollywood...l’affaire Weinstein c’est de la poudre aux yeux ! Comme si ce gros porc était le seul à en profiter ! Franchement c’est un système qui existe depuis la création même de Hollywood et cela se sais depuis très longtemps. Mais bon il existe une grosse hypocrisie dans ce domaine. Et également de la part d’une grande majorité d’actrices qui on bon ton de critiquer et dénoncer un producteur en fin de carrière qui avait professionnellement extrêmement perdu de sa superbe ! Par contre pour critiquer les vrais puissants actuels d’Hollywood il n’y a plus personnes ! ( chez les hommes et les femmes) Certaines personnes déclarent le savoir depuis longtemps mais n’ont jamais rien fait et d’autres bien sûr ne sont au courant de rien ! Avec des carrières pour certains et certaines de plus de 20 ans voire 30 ans ! C’est extrêmement crédible.... Ces mêmes acteurs et actrices qui on d’ailleurs choisi de coucher dans le but de s’enrichir mais qui maintenant passent pour des saints et saintes ( petit rappel être un acteur ou actrice c’est pas une obligation non plus ...) . Tous le système est moisi ( et en France c’est pas loin d’être pareil) et malheureusement c’est dû à la nature humaine et un système basée sur des rapports de forces cela ne changera jamais. Juste il y a plus de discrétion actuellement, comme cela l’est la plus part du temps , et puis de temps en temps il y’a un mec moins discret, plus bourrin ce sentant intouchable....et l’histoire recommence. Le mouvement Metoo n’y changera rien et est complètement artificiel ( pour le moment) .

Koala
07/01/2020 à 11:03

de toute façon, avec un tel sujet, sur EL, ce film était assuré d'une note minimale de 3/5.
Si m. Riaux avait été à la manœuvre, il récoltait un 4,5/5 d'office.

Christophe Foltzer - Rédaction
07/01/2020 à 08:54

@Ben :

Chacun a le droit de dire ce qu'il pense ici, dans la mesure où cela reste respectueux, ouvert d'esprit et convivial. C'est un principe de base du site.

Quant à la critique de Roubaix, une lumière, elle est ici :
https://www.ecranlarge.com/films/1083398-oh-mercy/critiques

Ben
07/01/2020 à 00:12

@Philip merci d'être passer donner ton sentiment sur la question de ce qu'est ou pas une tragédie et au passage comparer entre elles des choses qui n'ont aucun rapport et de parler sans savoir de ce qu'est la crise des Gilets jaunes. Apparemment, il fallait absolument que quelqu'un nous rappelle que quand même, les hommes aussi ils souffrent....

Pour information, la crise des Gilets jaunes à fait ressortir que les femmes en France sont plus victimes de la précarité que les hommes. Que c'est d'abord elles qui seront le plus durement impactées par la réforme de l'assurance chômage et encore elles qui vont d'abord avoir des retraites minables grâce à la dernière réforme Macron sur la question.

Ensuite qu'est-ce que tu sais de la différence entre le monde du spectacle et ce que tu appelles la réalité ? Le monde du spectacle n'est pas un monde imaginaire. Les rapports de force et de domination y sont les mêmes, ils y sont peut-être mếme plus dur étant donné les enjeux. Comme dans la presse, comme dans les écoles de commerce ou les écoles où l'on forme les "élites", comme dans le supermarché du coin.

Ensuite ton ressenti personnel sur si #metoo sera favorable aux femmes dans le monde du spectacle à long terme... Tu parle d'où exactement ? Tu es qui, en fait ? Qu'est-ce que tu connais à la question ? Pourquoi ne vas-tu pas te rencarder sur toutes ces questions sur web, par exemple ?

Tu y trouveras si tu cherches un peu tout un tas d'informations sur ce que la libération de la parole des femmes a déjà changer. Rien que le fait que systématiquement dés qu'un article sur ce site aborde la question et que ça attire les virilistes de tout poil pour venir pleurer et rappeler qu'un homme ça souffre aussi, est un symptôme nouveau.

Et sinon, le film, tu as quelque chose à dire dessus ? Et la critique, elle t'inspire quelque chose ?
Non ?

Moi, ça m'a donné envie de voir ce film.

En passant, Écran large, quelqu'un chez vous a vu Roubaix, une lumière ? Peut-être en avez-vous fait une critique, je n'ai pas cherché. Mais franchement, ce n'est pas si souvent qu'un film français est aussi bon. Le Bluray vient de sortir, je crois.

Christophe Foltzer - Rédaction
06/01/2020 à 13:44

@Philip :

Tout est évidemment question de remise en perspective, mais, à son niveau, cette affaire appelle à de gros changements à venir. Dans une direction ou dans l'autre.

Philip
06/01/2020 à 12:57

"L'affaire Harvey Weinstein n'a évidemment pas été qu'un traumatisme américain, il a touché le cinéma international. Et d'ailleurs, plus que le cinéma, ses secousses se font sentir dans la plupart des sociétés du monde."

Vous y allez un peu fort, mon cher Christophe. Ce n'est tout de même pas une tragédie façon 11 Septembre ou Charlie/Bataclan; le monde est resté le même. Les choses ont en réalité beaucoup moins changé que vous ne le pensez; la société fonctionne d'une manière radicalement différente de l'univers du strass et des paillettes. La récente crise des gilets jaunes est venu rappeler qu'il y a des problématiques bien plus aiguës et qui touchent indifféremment hommes et femmes. En outre, je ne crois pas que l'évènement #MeToo soit si favorable au femmes dans le cinéma (ou à la télé) à long terme...

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