Seules les bêtes : critiques à crocs

Simon Riaux | 22 novembre 2019 - MAJ : 22/11/2019 12:48
Simon Riaux | 22 novembre 2019 - MAJ : 22/11/2019 12:48

On retrouve la voiture abandonnée d'une riche propriétaire, et soudain, c'est tout un causse dont les habitants se déchirent. Les mensonges et les secrets se font jour, alors que chacun se sait intimement lié à cette disparition. Voilà le point de départ de Seules les bêtes de Dominik Moll, qui nous embarque dans une enquête aussi imprévisible que retorse.

 

NOIR C'EST NOIR

Dominik Moll nous a habitués à ses rêveries déviant invariablement vers le cauchemar, de Harry, un ami qui vous veut du bien au Le Moine. Avec Seules les bêtes, il renverse le principe actif de son cinéma, partant du roman éponyme de Colin Niel, épousant son réalisme pour y distiller très progressivement le sens de l’étrange que nous lui connaissons. Et contre toute attente, cette orientation n’a rien d’un renoncement, tant elle permet au réalisateur de faire montre d’une maîtrise narrative et stylistique qu’on ne lui connaissait pas.

Au fur et à mesure que se déploie son intrigue, Seules les bêtes dévoile un cœur noir, aux pulsations imprévisibles et profondes. Ce qui démarre comme une recension de fait divers assez banal braque soudain vers une poésie glauque, alors qu’un homme perdu se prend d’amour et d’affection pour un cadavre, avant de soudain virer vers le pur romanesque, jusqu’à ce que le spectateur réalise qu’il assistait depuis le début aux prémices d’une tragédie totale, jouant avec le registre du pathétique avec une intelligence rare.

 

photo Laure Calamy

 

Dominik Moll se révèle très à l’aise dans le registre du bizarre, ce qui ne surprendra personne, mais il se sert ici de l’ancrage à priori réaliste de son intrigue pour ausculter des personnages passionnants. Sur le causse, tout le monde courbe l’échine, en rêvant de se redresser. Misère, pression économique, rapports de domination et humiliations sociales écrasent chaque protagoniste à sa manière. Jusqu’à la rupture, la transcendance ou la chute. Alors que cette boule à facette funèbre prend de la vitesse et provoque une certaine ivresse chez le spectateur, c’est le portrait d’une France rurale en état d’asphyxie qui apparaît, par petites touches, discrètes, mais décisives.

 

PARTIE DE CAMPAGNE

Si le cinéaste a toujours été un excellent directeur d’acteurs, ses personnages, notamment dans Lemming ont parfois été un peu écrasés par sa mise en scène, ou renvoyés à une dimension un peu artificielle, car totalement soumis aux exigences du découpage et de la narration. Dans Seules les bêtes, Moll laisse ses comédiens s’approprier la chair de chaque personnage, et insuffler en chacun une humanité qui vient toujours nuancer leurs actions.

 

photo Damien Bonnard

 

Au centre du dispositif, Laure Calamy et Denis Ménochet génèrent une dynamique étonnante. Couple qui se délite au point de ne plus partager que ses mensonges, l’entité monstrueuse qu’ils créent s’avère le centre de gravité de tout le métrage, une matrice émotionnelle forte. L’une est visiteuse pour une mutuelle, l’autre est un agriculteur que le désamour et la crise rongent progressivement. Ennemis de film noir, tous deux pourraient former les anti-héros magnifiques d’un certain cinéma social. Devant la caméra de Dominik Mollces deux univers se marient et se nourrissent, avec force et gravité.

Ainsi, les circonvolutions du récit et ses nombreux twists, pour saisissants qu'ils soient, demeurent toujours cohérents et portés par les traumas ou névroses des figures qui peuplent le film. Autant d'âmes délaissées, progressivement contaminées par un mal banal, un ennui insondable, soit les poisons que Giono décrivait avec génie dans son Roi sans Divertissement. Cette équation prend forme lors de la grande bascule de Seules les bêtes, alors que l'éleveur interprété par Damien Bonnard contemple un gouffre sans fond, que le scénario et la mise en scène parviennent miraculeusement à fracturer, pour y laisser poindre un peu de lumière.

 

affiche

Résumé

Démarrant comme un thriller social, Seules les bêtes se mue progressivement en une tragédie imprévisible et pathétique, dont chaque facette dévoile un nouveau piège. Le meilleur film de Dominik Moll.

commentaires

Dutch Schaefer
23/11/2019 à 10:19

Voilà une de mes prochaines séances! ;-)

guizmo
22/11/2019 à 16:06

J'ai rencontré l'auteur et avais acheté son livre, que j'avais trouvé très bien construit. je conseille la lecture des ses autres romans policiers se déroulant en Guyane d'ailleurs. Mais bref si le film est aussi réussi que le roman ça me va, en plus avec ce réal et ses acteurs, je pars confiant

Sanchez
22/11/2019 à 15:42

Très hâte. Et cette critique fait envie

votre commentaire