Films

Le Roi : critique en armure

Par La Rédaction
1 novembre 2019
MAJ : 8 avril 2021
21 commentaires

Le cinéma de David Michôd est traversé de figures solitaires, en butte à un monde de prédation (Animal Kingdom, The Rover, War Machine). On était donc très curieux de le voir revenir chez Netflix, avec Le Roi, production consacrée à l’avènement de Henry V et son triomphe à Azincourt. Et en bon archer, l’artiste a encore visé juste.

Affiche française

KING OF THE CHALAMET

Le Roi est le deuxième film de David Michôd à être distribué par Netflix. Et si on peut se réjouir que la plateforme donne au metteur en scène les moyens de s’atteler à des projets aussi ambitieux que celui qu’il vient de mener à bien, la relative indifférence du cinéma « traditionnel » à son endroit paraît chaque jour un peu plus absurde. Après avoir littéralement déshabillé l’appareil de guerre américain dans War Machine, Michôd s’attaque aujourd’hui au règne guerrier et triomphal de Henry V, dégommant son incarnation Shakespearienne au passage.

 

Photo Joel EdgertonJoel Edgerton

 

Les affiches du film ont beau claironner qu’il s’agit là d’une nouvelle adaptation du dramaturge britannique, Le Roi n’a que faire de proposer une nouvelle transposition et ne s’appuie jamais sur son glorieux aîné. La psychologie de personnages, comme leurs motivations, s’en retrouvent modifiées en profondeur, Falstaff passe de bouffon grandiose à vieux maître de guerre alcoolique, tandis que la réalité historique en prend aussi pour son grade. Les origines de la bataille d’Hazincourt sont altérées, et il faudra pas attendre du film qu’il supplée la fastueuse reconstitution longtemps planifiée par Michael Mann.

Le propos de David Michôd est ailleurs. A ce titre, le choix de Timothée Chalamet vaut note d’intention. Sans doute conscient de l’image du jeune et brillant comédien, à priori bien éloignée de celle d’un seigneur et guerrier de la fin du moyen-âge, le cinéaste se sert de lui et de son jeu tout en nuances et en passions contrariées pour proposer une vision nuancée, particulièrement noir, d’un jeune leader idéaliste, promis à reproduire les erreurs de ses ancêtres, se faire la proie d’une Histoire assoiffée de sang et de mensonge.

 

Photo Timothée ChalametTimothée Chalamet

 

MORT IS MORE

Le métrage s’ouvre sur une scène de désolation, alors que les chevaliers de la couronne exécutent des rebelles écossais en déroute, à l’issue d’une bataille qu’on devine sauvage. Au loin, le soleil rougeoie, répandant partout une lumière de fin du monde, où éclats mordorés et fumet de sang se mêlent. Un jeune chevalier titube, comme ivre de la bouffée de violence à laquelle il vient de participer et à laquelle il lui semble bien difficile de renoncer. Cette séquence introductive, exemplaire en matière de composition du cadre, de rythme mais aussi de photographie, rappelle instantanément combien David Michôd est un des formalistes les plus sous-estimés à l’heure actuelle.

 

Photo Robert PattinsonRobert Pattinson

 

Ce n’est pas Hal, le futur Henri V, ainsi que le spectateur le croit un instant. Il s’agit au contraire de sa première victime, ambassadeur d’une chevalerie que la modernité du jeune souverain, son appétit pour la rationalité et l’efficacité, vont pulvériser. Il est souvent considéré que la bataille d’Hazincourt est à l’origine du renouvellement des techniques guerrières, en cela qu’elle poussa la France, après sa terrible défaite, à investir massivement dans l’artillerie. Cette politique visant à surpasser les archers anglais devait précipiter le Moyen-Âge vers la technicité, la modernité et, semble dire David Michôd, une mort plus froide, assénée avec méthode.

Le Roi entend ainsi faire de on héros le véhicule involontaire du Mal, une cible idéale pour la corruption, si parfaite que l’Histoire retiendra de lui une figure victorieuse, héroïque. Pour attaquer ainsi de front pas tant le personnage que le concept du héros militaire, du triomphateur, le réalisateur jette toutes ses forces dans la bataille.

 

photo, Timothée ChalametThimothée Chalamet

 

A LA COUR DES TENEBRES

On pourra reprocher au métrage sa longueur, tant il est vrai qu’à vouloir maîtriser l’entièreté du sujet, verrouiller chaque dimension de son discours, Joel Edgerton et David Michôd (qui co-scénarisent le tout) s’étalent.

Mais leurs quelques baisses de régime importent finalement assez peu devant la réussite globale de l’entreprise. Toujours aussi doué pour filmer les atmosphères putrescentes, le réalisateur retrouve le sens de l’espace qui assurait sa gravité à The Rover. Des cloaques Australiens à la campagne française, sa caméra capture un même sentiment d’enfermement, de claustration, qui confère aux explosions dramaturgiques ou guerrières une puissance remarquable. Cette noirceur a l’intelligence de ne pas refuser au film la dimension épique qu’appelait son sujet, et les 2h 20 du film ne manquent ni de joutes, ni de déferlement de matières organiques.

Au fur et à mesure que la potentielle leçon d’histoire s’éloigne, c’est un portrait fascinant de la démence inhérente au pouvoir et à la guerre qui se profile. Ainsi, ce n’est pas un hasard si l’unique personnage à proférer un conseil sensé, humain, à Henry V n’est autre que Charles VI, dit le Roi Fou. Les hommes sont voués à être engloutis dans le cinéma de David Michôd. Par l’institution, par l’Histoire, par le pouvoir. Ne survivent que leurs émotions, ultime planche de salut pour qui entend conserver un peu d’humanité dans le maelström qui couve.

 

Affiche française

 

Rédacteurs :
Résumé

Malgré une longueur un peu excessive, Le Roi impressionne par l'ambition de la vision de Michôd, la force de son propos, et sa réussite esthétique.

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Aurélie

Une très bonne surprise. À voir en VO pour apprécier les accents et le jeu de Pattinson notamment. Dommage que ce film ne soit pas dispo en dvd-br.

Andarioch1

Pattinson, que j’apprécie par ailleurs, est le point faible de ce magnifique film. Son dauphin est trop caricatural et il le joue comme s’il voulait concurrencer le Joker de Ledger, ce qui est tout à fait hors de propos.
Pour les reste rien à redire. Un casting impeccable, des dialogues intelligents, et une bataille dans la boue qui semble nous renvoyer dans la soupe primordiale. J’adore.

Thierry

Il faut voir ce film plus comme l’adaptation de la pièce de Shakespeare que comme la réalité historique. Le film démarre un peu lentement mais après il trouve son rythme. Thimothé Chamalet joue une jeune Roi frêle physiquement mais charismatique. J’ai bien aimé le personnage plein d’humour noir, méchant et cynique de Robert Pattinson ainsi que son accent français très réussi. Une belle performance. J’ai bien aimé aussi l’interprétation de Lilly Rose Depp. Je recommande de voir ce film en VO vu l’alternance entre l’anglais et le français ainsi que les accents.

Bob 57

Je viens de voir ce film, et je l’ai trouvé tout simplement grandiose. Lumières, sons, acteur, scénario. C’est extrêmement puissant. Je ne l’ai pas trouvé trop long du tout, au contraire, chaque scène est posé. Très formaliste, Michod termine son film sans trop traîner, avec un perfectionnisme agréable. C’est très encourageant de voir Netflix produire des films si complexes. Les rares défauts sont pour moi qu’on y retrouve quelques petit clichés ( le discours d’encouragement avant la bataille, plutôt bien fait cela dit ), et Robert pattinson. J’ai énormément de respect pour cet acteur, mais son « accent français », et sa présence m’on un petit peu sorti du film, sans rien gâcher pour autant.

MystereK

Un n film excellent avec un discours puissant sur la guerre, la paix, le mal, la vérité. Des acteurs tout à fait crédibles malgré les appréhensions de certains. Un grand film !