Doctor Sleep : critique post-Shining

Geoffrey Crété | 11 septembre 2020 - MAJ : 15/09/2020 10:04
Geoffrey Crété | 11 septembre 2020 - MAJ : 15/09/2020 10:04

En quelques années et films comme Oculus et Ouija 2 : Les Origines, Mike Flanagan s'est imposé comme un des petits artisans les plus malins et doués de sa génération. Après avoir adapté une première fois Stephen King avec Jessie puis marqué un grand coup avec la série Netflix The Haunting of Hill House, il s'attaque à Doctor Sleep, suite de ShiningEwan McGregor incarne Danny Torrance adulte, confronté à des fantômes de son passé.

Notre critique de la version longue est à lire par ici.

READY PLAYER TWO

Après Ready Player One l'année dernière, l'Overlook rouvre encore ses portes pour une nouvelle visite nostalgique. Signe ultime des temps tournés vers le passé pour occuper le présent, le décor du film culte de Stanley Kubrick est donc remis en scène dans Doctor Sleep, où Ewan McGregor incarne le fiston Danny Torrance, qui survivait avec sa mère au cauchemar engendré par cet hôtel hanté qui réveillait la bête en son père.

Le film a beau être adapté du livre éponyme de Stephen King qui fait suite à son Shining, le retour de l'Overlook est significatif. Détruit à la fin du premier livre, il n'était plus là dans le suivant, où l'action se contentait de revenir sur les lieux transformés entre temps. Cette liberté d'adaptation (parmi d'autres) est symptomatique d'un film qui erre comme dans les couloirs de la bâtisse. Entre hommage appuyé, mais limité au film de Kubrick, exploration timide d'une mythologie bancale, et volonté avouée de réconcilier livres et films, l'ambitieux Stephen King's Doctor Sleep se révèle étonnamment lisse et fragile.

 

photo, Ewan McGregorPromenons-nous dans les voix du passé

 

EWAN MAIS-ENCORE

Si Doctor Sleep commence d'emblée dans le bain de la nostalgie, avec des notes de musique bien connues, un retour sur les tapis orange de l'Overlook et même la présence de Wendy Torrance (interprétée par Alex Essoe qui tente d'imiter Shelley Duvall), le réalisateur et scénariste Mike Flanagan a choisi de prendre quelques grosses distances avec le livre. Le lien de sang entre Danny et Abra est oublié, tout comme le rôle de Jack Torrance est réduit et même effacé du climax. C'est peut-être ce qui explique en grande partie la tiédeur morose du héros incarné par le sinon excellent Ewan McGregor : vidé de sa substance et privé de sa quête intime de paix, le môme devenu homme est un protagoniste mou, qui n'aide pas une intrigue déjà très molle (et la durée absurde de 2h32 n'aide pas).

L'acteur a beau être solide, et saisir subtilement quelques rares moments pour imprimer fragilité et profondeur au personnage, Danny reste étonnamment figé, comme si Flanagan lui refusait toute émotion. Qu'un moment de faiblesse potentiellement tragique soit réglé en littéralement cinq secondes, ou que des retrouvailles puissantes soient traitées en surface et sans laisser le héros en être retourné, et Doctor Sleep semble admettre son échec cuisant sur le plan émotionnel. Venant de celui qui avait insufflé une telle sensibilité et attention aux personnages dans The Haunting of Hill House, c'est presque tragique.

 

photo, Ewan McGregorUn autre moment purement cosmétique et tourné vers le passé

 

Cette faiblesse centrale dans le récit plombe le film, et le traitement d'Abra Stone n'est pas mieux. Kyliegh Curran porte le rôle avec énergie et maturité, mais l'écriture de cette enfant dotée de capacités extraordinaires, qui entre en connexion avec Danny, manque terriblement de nuances. Difficile de s'attacher à une fillette à laquelle est quasi refusée toute humanité, qui verse à peine quelques larmes face à un drame, et semble déjà confiante et puissante dès le départ au point de devenir une petite super-héroïne dans le final.

Le duo de héros est une belle idée sur le papier, mais Doctor Sleep a bien du mal à lui donner vie, et se prend là encore les pieds dans le tapis dès qu'il s'agit de susciter la moindre émotion. Le film a beau se traîner sur près de 2h30 sans raison, il n'offre pas de vrais beaux moments de dialogues à Abra et Danny, ce qui pose sérieusement problème vu que l'attention n'est pas non plus portée sur la peur et les frissons.

 

photo, Rebecca Ferguson, Kyliegh CurranAbra vs Rose

 

MILIEU HOSTILE

Inutile donc d'espérer retrouver un peu de cette maîtrise de l'angoisse à l'œuvre dans The Haunting of Hill House, ou même Oculus, Jessie, et Ouija 2 : Les Origines. Mike Flanagan semble ici opérer dans un cadre où sa liberté est restreinte, si bien que hormis une poignée de scènes où il s'amuse avec l'apesanteur et le découpage, ce Doctor Sleep est très sage, dénué de toute folie stylistique.

C'est à l'image de la bande du Nœud vrai, menée par Rose. Rebecca Ferguson est de loin l'un des éléments les plus forts du film, et elle apporte une sensualité, une étrangeté et un charme fou à ce monstre. Mais ses acolytes sont grossièrement caractérisés, même Andi et Crow qui ont pourtant plus de temps et d'impact à l'écran. Et toute la mythologie autour de cette bande de clochards qui arpente les routes pour se shooter à l'essence vitale d'enfants ramassés à droite à gauche, frôle le Z.

Flanagan a bien sûr tiré tout ça du livre de Stephen King, considéré par à peu près tout le monde comme un morceau mineur de sa longue carrière ; mais la menace que le Nœud vrai représente est à la fois trop peu fouillée et trop triviale pour véritablement inspirer l'angoisse voulue à l'écran. Et les incessants allers-retours entre eux et les héros, réunis dans la dernière ligne droite, n'aident personne - ni les personnages ni le film.

 

photo, Rebecca FergusonLe village des clodos damnés

 

Ne restait alors plus que le climax pour redresser la barre, et donner une raison d'être à cette aventure. Mais lorsque Danny, Abra et Rose se retrouvent à l'Overlook, tiré de son hibernation comme un ogre, Doctor Sleep confirme tous ses défauts et ses limites. Il n'y a qu'à voir la manière dont Flanagan rejoue l'inoubliable flot de sang des ascenseurs : un coup d'œil amusé d'un personnage, et un montage simpliste qui traduit bien la mécanique rouillée de cet hommage.

Mike Flanagan s'est lui-même piégé dans ce couloir de références faciles, qui va du labyrinthe enneigé aux jumelles, en passant par la chambre 237 et le hall avec la machine à écrire, les escaliers et la hache. Non seulement tout ça flirte avec le fan service le plus vain, mais ce grand final se résume en plus à une suite de vignettes montées les unes après les autres. L'Overlook est un dédale de couloirs, chambres, et monstres, mais jamais Flanagan ne l'utilise comme autre chose qu'une suite d'arrière-plans déconnectés, prétextes à une résolution plate et bien trop rapide - surtout dans un film si long. Qu'il ait choisi de boucler ici le récit Shining avec la fin du bouquin changée par Kubrick, en dit long sur l'ambition étrange de cette suite molle et lisse, qui a du mal à savoir où aller, et pourquoi.

 

Affiche française

Résumé

Une suite qui invoque le Shining de Kubrick était une idée aussi intrigante que risquée, et Mike Flanagan s'y casse les dents. Doctor Sleep se cherche dans un labyrinthe, entre mythologie élargie et hommages appuyés, et ne trouve rien d'autre qu'une aventure molle et lisse, qui manque cruellement d'émotion et sensation.

Autre avis Simon Riaux
Etrange film que ce Doctor Sleep, écartelé entre le texte de King et le chef d'oeuvre de Kubrick, qui aimerait engendrer une nouvelle mythologie mais n'ose jamais rompre avec la précédente. Heureusement que Flanagan parvient par endroit à injecter un peu de vie dans ce cadavre qui commence à méchamment renarder.

Lecteurs

(3.5)

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commentaires

Louna lucie
12/09/2020 à 20:43

Le film est superbe à voir et à revoir, se tient bien au livre, aussi prenant, même si la fin est très peu changée cela n'est pas embêtant .
J'ai adoré et oui je suis fan de stephen king

CRUZ
12/09/2020 à 13:11

J'ai adoré ce film

À voir et revoir

Rebecca Ferguson est géniale encore une fois

À l'époque je m'étais fait Shining à la maison avec mon fils et le lendemain Doctor Sleep au ciné avec lui aussi... Pure kiff

LCR
12/09/2020 à 09:51

J'ai tellement, mais tellement adoré Doctor Sleep

Ray Peterson
11/09/2020 à 22:41

Assez d'accord avec Kyle Reese.
La version longue réhabilite la vision de Flanagan et touche du bout des doigts ce que King a écrit.
Pour moi, le poids du Kubrick n'entache pas ce film qui par moment reste assez hard (la scène avec Bradley Trevor notamment) tout en gardant une certaine poésie.
A ré-évaluer.

Kyle Reese
11/09/2020 à 22:14

Pour ceux qui ont bcq aimé le livre, comme moi et aient été déçu de la version ciné comme moi, regardez la version longue ça passe bcq mieux. Du coup même si je préfère toujours le livre pour sa fin différente je considère maintenant ce film comme une réussite.

Batou
20/05/2020 à 20:39

Perso j'ai adoré le livre, colle j'ai adoré Shining en bouquin.
Les films sont ratés comparés aux bouquins.
Plutôt déçu donc, car j'espérais que Flanagan remonte le niveau de Shining

Tractopelle
06/04/2020 à 22:31

Une sacré déception entre Ewan McGregor que j'ai toujours trouvé nul comme acteur il n'a aucun charisme et ne maîtrise que deux ou trois expression et que dire de la belle Rebecca Ferguson qui cabotine jusqu'au ridicule ... La petite fille qui joue alma aucun charisme aucune émotion même quand son père ce fait assassiner . Le film est un sacré ratage aucune émotion , une réalisation mollassonne , aucune scènes de tension on a jamais peur . Le pire c'est la petite qui voit des morts mais n'est jamais effrayé c'est juste pas crédible . Allez tous n'est pas a jeté il y a quand même deux ou trois scènes quand même bien faite et bien. Réalisé . Mais trop de fan service tue le fan service c'est incroyable ils vont jusqu'à modifier la moitié du bouquin pour en faire un truc encore plus nul en Sachant que le bouquin est déjà très moyen . Bref 11/20

Flo
29/01/2020 à 13:27

"Doctor Sleep", si classique dans le déroulé de son récit, est un objet très "fabriqué": il essaie évidemment de réconcilier les lecteurs fans de Stephen King, sans oblitérer pour autant l'oeuvre de Stanley Kubrick. Une fusion entre 2 livres, et un film de 1980, dont il reprend la musique entêtante, l'esthétisme, ainsi que certains points cruciaux du roman mais qui n'intéressaient pas Kubrick.
Mais - et ce n'est pas trop spoiler que d'en parler - il faut aussi avertir que dans sa réalisation plus classique, "DS" ne cède pas aux possibilités du cinéma numérique actuel.
C'est à dire que non seulement Warner ne réutilise pas des extraits du film de 1980 (alors que contrairement à "Ready Player One", ils en possèdent normalement les droits)... mais en plus, le réalisateur Mike Flanagan y fait le choix de remplacer certains des acteurs de l'original par d'autres, presque sosies, à coups de maquillages simples. On est loin des dé-agings habituels de Marvel par exemple (quoique "Black Panther" ne l'a pas fait lui non plus).
Ce n'est pas comme si Kubrick lui-même n'utilisait pas les faux raccords et erreurs de continuité dans ces films, les rendant ainsi plus "multiples". Ici, ça permet surtout une meilleure réappropriation par le réalisateur.
Du coup, en renonçant aux techniques modernes permettant de ne pas pas casser l'homogénéité d'une oeuvre à l'autre - libérer les limites de l'Image est un leitmotiv continue dans le Cinéma...
et bien ça nous ramène à un temps où le Cinéma arrivait à s'en sortir sans ces artifices hyper sophistiqués. Et à l'heure où un "Gemini Man" convainc peu, et que Scorsese en est réduit à aller sur Netflix pour avoir la technologie la plus haut de gamme (sans prendre en compte la manière de bouger particulière des comédiens "rajeunis")... DS a plus l'ait d'un objet inédit, exotique, plus crédible... alors qu'il est juste fait de manière plus simple de ce côté là - mais le reste de la mise en scène contient tout de même des moments numériques très bien fichus, avec notamment des battles télépathiques bien costaudes, à faire rougir Charles Xavier.
On peut ainsi préciser qu'on a un film à la fois Intimiste (dans la droite ligne du travail d'auteur de Mike Flanagan). Et aussi Épique... se permettant une Introduction à l'Univers Étendu du Shining de... 40 Minutes !?
Le genre de prélude qu'on aurait pu facilement couper et/ou bien disséminer dans le reste du film, en guise de flashbacks, apportant un rythme plus soutenu... Mais du coup, ça aurait fait perturbé surement l'équilibre, d'abord assez lent, montrant bien l'importance des 3 factions en place qui vont s'affronter...
Puis s'accélérant au fur et à mesure que cette guerre entre "Shines" en Quête de rédemption et de sens, et "Vampires" cherchant leur survie, augmente en puissance. Sans compter des scènes de meurtres, dont une qui apparaît assez prévisible à cause de l'acteur qui y joue la victime (l'intrigue du film n'est pas vraiment étourdissante, à la limite de la chronique)... mais qui reste une scène impressionnante, très dérangeante et osée dans le Cinéma de divertissement actuel. Bref, c'est du King.
Et si cela nous donne un troisième rôle de méchante à Rebecca Ferguson (impressionnante et sexy) cette année... McGregor y est très bon et très investi (c'est vrai qu'il a un peu du sourire carnassier de Nicholson), dans un rôle ayant l'air d'une répétition avant son retour en Obi Wan... après tout, le Shining, c'est un peu comme la Force... pas étonnant pour le côté épique: les histoires de King sont donc aussi des histoires de chevaliers servants, modernisées.

Deny
28/01/2020 à 02:45

Je pense qu'il ne faut pas avoir lue le livre. Car, je ne l'ai pas lue et j'ai beaucoup aimé ce film. Rien que pour voir la séquence de vol astral de Rose, cela vaut le coup. Un peu longuet peut-être. NB: ouf, ils n'ont pas fait un Nicholson en image de synthèse!

RonnyBoy
21/01/2020 à 19:16

@Jtlancer....tu en as fumé du bon.

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