Joker : critique radicale sans spoilers

Alexandre Janowiak | 1 septembre 2019 - MAJ : 09/10/2019 17:24
Alexandre Janowiak | 1 septembre 2019 - MAJ : 09/10/2019 17:24

D'abord projet très critiqué, redouté voire méprisé, le Joker de Todd Phillips est devenu l'une des plus grosses attentes des fans de l'univers DC et du célèbre clown depuis la divulgation de sa première bande-annonce très prometteuse. Sa sélection en compétition à la Mostra de Venise 2019 (auréolée d'un Lion d'or) n'a fait qu'augmenter l'impatience des spectateurs. Alors que vaut ce Joker porté par l'incroyable Joaquin Phoenix ?

RENAITRE DC CENDRES

Avec la sortie de Man of Steel en 2013, Warner Bros et DC se lançaient dans une nouvelle aventure sur grand écran en instaurant un DCEU à l'image du MCU de Marvel lancé cinq ans plus tôt.

Hélas, après un premier film au succès correct, l'univers DC Comics n'a jamais réussi à convaincre pleinement les spectateurs et la critique. Ainsi, le DCEU a subi plusieurs échecs critiques (Batman v Superman : L’Aube de la justice, Suicide Squad) et un énorme couac commercial avec son Justice League fin 2017, remettant en cause l'ensemble de la franchise super-héroïque au cinéma (malgré le succès de Wonder Woman).

Depuis, le navire a été remis à flot grâce à l'aventure solo d'Aquaman, appréciée de la critique et devenue le plus gros succès public du DCEU. Cependant, si le long-métrage sur l'homme-poisson a marqué un tournant pour Warner et DC, ce n'est rien à côté du tremblement de terre qu'est le Joker de Todd Phillips (qui ne fait pas partie du DCEU cela dit).

 

photoQue la fête commence...

 

GODDAMN CITY

Ce Joker raconte l'histoire d'Arthur Fleck, homme méprisé par la société qui va devenir progressivement le Joker que le monde des comics connaît parfaitement. Difficile d'en dire plus sur l'ascension dans l'horreur et la folie du personnage culte sans spoiler les multiples séquences. Tout juste pourra-t-on confier que l'histoire qui y est dépeinte s'inspire en partie de deux des comics phares du Joker : Killing Joke et The Man Who Laughs (dont on vous parlait ici).

Pour autant, le film écrit sa propre légende en n'en piochant que quelques éléments pour mieux créer sa propre voie. Ainsi, le nouveau projet DC surprend voire stupéfie dans ses choix scénaristiques (un twist très marquant) et assurément, il y a aura un avant et un après Joker. En se détachant de l'arc de Killing Joke (celui dont il se rapproche le plus), le film de Todd Phillips s'offre une liberté créative dingue et sans limites.

S'ouvrant avec une certaine poésie, le long-métrage s'enfonce au fur et à mesure au coeur d'une danse macabre et sinistre inédite. Pour la première fois dans l'histoire du cinéma, un film de comic book sombre dans une sociopathie choquante et radicale, où la brutalité n'est jamais cachée et la folie mise en avant (bien plus que dans The Dark Knight oui).

 

photo, Joaquin PhoenixCe rouge qui lui colle à la peau

 

On reprochait souvent aux films du genre de manquer de profondeur et de se contenter d'user des pouvoirs de leur super-héros pour créer un spectacle simple et efficace. Force est de constater que le Joker n'en a pas (des super-pouvoirs) et qu'avec des effets spéciaux invisibles et une action extrêmement rare, la force du film se trouve ailleurs. En cela, Joker est un séisme dans le cinéma de comics tant l'origin story du célèbre clown de Gotham sort de l'ambiance pop, décontractée, spectaculaire et frivole des films du genre (Marvel et les derniers DC en tête) pour nous plonger dans un cauchemar noir, sanglant, violent et pertinent.

Au contraire des derniers films de comics super-héroïque, Joker offre une réflexion poussée et profonde sur la société américaine, le pouvoir des médias et les élites politiques. Le film est un violent brûlot qui retourne le rêve américain pour mieux le transformer en cauchemar anarchique. À ce niveau, le film est de fait, comme ses bandes-annonces le sous-entendaient, très proche de deux chefs d'oeuvre de Martin Scorsese : Taxi Driver et La Valse des pantins. Le Joker de Joaquin Phoenix pourrait d'ailleurs être vu comme un hybride des deux anti-héros qui les composent avec une radicalité tirée à l'extrême.

 

photo,  Joaquin PhoenixUn rire incontrôlé terrifiant

 

VERY MACABRE TRIP

Par ailleurs, on pouvait légitimement avoir des craintes en voyant Todd Phillips, le réalisateur de la trilogie Very Bad Trip au CV bien peu glorieux, aux commandes d'un projet si ambitieux. Bien mal nous en a pris tant il offre un long-métrage bluffant de maitrise dont plusieurs séquences marqueront longtemps par leur sens du rythme et de la narration. La première scène du métro est ainsi une petite leçon de mise en scène, jouant parfaitement des lumières, du découpage et de la musique imposante de Hildur Guðnadóttir pour créer une tension allant crescendo avant de finir par exploser dans une rage salvatrice pour son personnage principal. 

Bien sûr, Todd Phillips ne réalise pas un sans-faute et on pourrait pointer du doigt plusieurs de ses choix. Ainsi, sa mise en scène est parfois trop poseuse et joue excessivement des ralentis. Au-delà, un arc du récit, même s'il n'est pas totalement dénué d'intérêt sur ce qu'il dit de l'Amérique et d'Arthur Fleck, se révèle également très superflu au fil de son avancée. Enfin, sans doute rongé par le dilemme de clôturer fermement son film ou d'ouvrir au contraire la possibilité à une franchise, le réalisateur a également du mal à terminer son métrage sans zigzaguer.

De menues stries qui empêchent le Joker d'être un film totalement parfait malgré la performance impeccable de son interprète principal : Joaquin Phoenix.

 

Photo Joaquin PhoenixÀ quelques minutes d'une scène mémorable

 

THE MASTER

En effet, impossible de ne pas s'attarder sur la prestation remarquable du comédien dans la peau d'Arthur Fleck et futur Joker, tant il est le souffle, l'âme et la raison d'être du long-métrage. Avec la carrière impressionnante qu'il s'est forgée en plus de 20 ans, Joaquin Phoenix n'a plus rien à prouver au monde sur ses qualités d'acteurs. Pourtant, encore une fois, il réussit un tour de force.

Si la comparaison avec Heath Ledger sera inévitable avec le temps, le Joker de Joaquin Phoenix est bien différent. Ce dernier se révèle avant tout un homme pathétique et méprisable qui ne prend de l'ampleur que par accident. Ainsi, le comédien offre une interprétation jonglant entre la pitié et la démence, portée par des envolées dansantes hypnotisantes ainsi qu'un rire incontrôlable provoquant simultanément un sentiment de compassion et de terreur chez le spectateur.

Et ce n'est finalement qu'après une ultime apparition de l'anti-héros que ce dernier plongera définitivement dans un sentiment de dégoût et d'horreur, lorsqu'Arthur Fleck disparaît à jamais sous les traits et l'esprit d'un Joker cruel et macabre. Fort.

 

Affiche US

Résumé

Malgré ses imperfections, Joker est un véritable séisme pour les films du genre. Un brûlot radical contre les médias, les élites politiques et la société retournant le rêve américain en cauchemar brutal, sanglant et macabre. Un film puissant mené par un Joaquin Phoenix habité et monstrueux.

Autre avis Geoffrey Crété
On entend souvent que le cinéma hollywoodien des studios n'a plus de courage et d'audace, que tel ou tel film corrosif des années 70-80 ne pourrait plus être produit, et qu'en 2019 on ne peut plus rien dire ni montrer. Joker est la réponse parfaite et inattendue : noire, sèche, brutale, qui ne cherche ni excuse ni amour.
Autre avis Simon Riaux
Todd Philips récite son bréviaire du petit Scorsese illustré, mais le fait avec un brio et une intelligence qui imposent le respect. Phoenix et la caméra peuvent dès lors entamer une danse macabre qui adresse à l'époque un réquisitoire implacable.
Autre avis Arnold Petit
Un film doté d'une profonde noirceur, avec un discours corrosif à souhait. Dans les tréfonds d'un Gotham aussi malade que lui, un homme humilié, moqué et avili se change petit à petit en une force incontrôlable du chaos, jusqu'à devenir un ouragan séditieux qui renverse tout sur son passage. Joaquin Phoenix est habité par le Clown Prince du Crime.
Autre avis Déborah Lechner
Un drame social très sombre au discours intemporel qui suit un homme malmené par la société qui se laisse entraîner dans une spirale de violence que les habitants de Gotham n'auront de cesse de légitimer, politiser et donc nourrir jusqu'à un dénouement chaotique. Le film a ses défauts, mais qui n’entachent en rien la puissance du récit.
Autre avis Lino Cassinat
Joker jongle avec une témérité folle avec quantité de thèmes et de représentations qui affolent notre époque. C'est bien, mais c'est dommage que son amoralisme semble camoufler ses impensés - c'est probablement d'ailleurs ce qui explique la polémique ridicule qui l'entoure. Pourtant, c'est l'évidence, Joker résonne terriblement avec notre temps.

commentaires

Cap
23/12/2019 à 18:36

En cogitant sur ce film qui a plusieurs apparences trompeuses , Joker vit dans le mensonge
pour échapper à la réalité il a des problèmes psychiatriques depuis l'enfance et très bien
interprété par Joaquin Phoenix . Au final Joker sombre dans sa folie .

Orion
31/10/2019 à 14:47

J'ai toujours détesté batman , j'ai toujours trouver ce personnage stupide et ridicule , en revanche j'adore le Joker .

flock
30/10/2019 à 15:07

@drocmerej je suis allé lire la critique avoiralire, et je n'ai pas apprécié du tout, completement en désaccord avec eux, à croire qu'ils n'ont rien compris au film...

Ronnie
26/10/2019 à 22:40

WOW ! Completement dingue ce film j'ai adoré ! Un mélange de super héros sans pouvoir comme les films Batman de Nolan avec du vrai cinéma : les plans super bien travaillé, la mis en scène au top (les danses psychotique, ma scène de fin apres l accident ...), la BO qui est ouf aussi et qui fait mouche a chaque fois.
Joaquim Phoenix est ouffisime tout au long du film pour les danses, le rire, la folie et en plus il a un charisme de malade quand on le voit en vrai Joker, j ai été complètement bluffé par sa prestation !

drocmerej
26/10/2019 à 06:48

Assez déçu pour ma part. La morale à deux sous qu'on voit arriver à des kilomètres et qui permet à Hollywood de s'acheter une conscience , l'explication de la folie du Joker manquant vraiment de subtilité, une réalisation tape à l'œil (on pourrait y voir les même défauts que chez Dolan) m'ont fait sortir du film. Je reprends ici quelques éléments lus dans la critique du film sur le site avoiralire, dont je conseille la lecture.

Mr
22/10/2019 à 09:56

On est dans taxi driver .
Ça fait du bien qu'il y ait des films de '' genre '' comme ça.
Très bon film.
J'aurai aimé que ça aille plus loin cependant. Pour relier un peu plus ce psychopathe qui s' assume au personnage machiavélique qu'il devient plus tard.
Des défauts certes mais le film n'en reste pas moins marquant dans la description d'une vie brisée et de la fureur naissante.
J' ai eu peur que ce soit l arnaque de film pseudo auteur qui se regarde le nombril mais ça va . Ça fonctionne.
J achète !

Mils 07000
17/10/2019 à 01:10

J avais pour habitude de m ennuyer après le visionnage de Marvel et DC...mais fort est de constater que ce film est d'une intelligence rare, qui brise la cohérence des scénarios de super-héros, qui prend des libertés sur le temps et qui remet les personnages au centre de leurs histoires, non le contraire. Le brûlot est constant, le personnage ce consume dans la folie d un bûcher géant appelé Gotham city ..la critique du système de santé américain, de la vente libre d arme, de l omniprésence des médias rendent le Joker acteur cruel malgré lui...la société américaine dans l'interprétation cinématographique de ce comics semble plus malade que le personnage lui même...un très beau film visuellement et des acteurs planifiés dans un environnement noir... splendide

EddieFelson
15/10/2019 à 06:59

Hier soir, j’ai vu un chef d’oeuvre, ce genre de film, rare, une poignée par décennie, qui te rappelle que le cinéma est un art et que les comédiens peuvent parfois t’impressionner au point que tu sais, au bout de quelques minutes de métrage, que toujours, tu te souviendras de cette oeuvre, de cette prestation, de cette soirée et de celui qui était assis à côté de toi!Un classic instantané, et, plus que cela, un film culte qui rentrera dans la culture populaire tellement il épouse les coins & recoins les plus sombres de notre époque, anxiogène et désespérée.

captp
14/10/2019 à 08:58

un film auquel on continu de penser 3 jours après l'avoir vu est une réussite.
Ce que j’apprécie c'est qu'il satisfait dans l'ensemble ,les amateurs des comics (donc de batman) ainsi que les autre qui n'ont pour certain jamais été voir d'adaptation de comics.
plus qu'un simple hommage grossier au nouvel Hollywood des années 70 ,Todd Phillips à réussi à faire un des ces films, qui ironiquement à l'époque avait changé tout le cinéma face aux super-production hollywoodienne au budget pharamineux.
une plongée dans la folie d'un homme à l'étroit partout et en décalage (comme son rire) dans un gotam crade étouffant et sinistre scindé entre les puissants et les autres.
Un Joaquim Phoenix magistral qui à du mettre Jared Leto en dépression .
Tout n'est pas parfait bien sur (scénario super prévisible,plans magnifiques trop vite cutés,pas si subversif que ça) mais joker est assurément un film puissant a la photographie sublime qui prouve qu'une histoire où l'émotion et le personnage sont mis au 1er plan vaut tout les blockbusters au service unique des cgi du monde.
Peut on rêver que ce succès apporte un meilleur équilibre dans l'industrie à l'avenir ? j'y crois :)

blackflag57
13/10/2019 à 22:27

Bonsoir.
C'est la première fois, et peut être la dernière, que je laisse un commentaire sur ce site que je découvre aujourd'hui au hasard de recherches sur ce film étrange et pénétrant que j'ai vu hier soir. Difficile, et sans doute hâtif, d'en parler à chaud mais je ressens le besoin de m'exprimer.
Je vais peu au cinéma et ne connais pas grand chose à l'univers des comics américains. Je ne savais rien hier encore de ce personnage du "Joker".
J'ai donc vu ce film comme une entité autonome et détachée, (débarrassée ?), de ses références multiples et apparemment omniprésentes. La bande-annonce m'avait accroché mais je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi radical.
Ce film est une plongée douloureuse dans le monde des troubles psychiques, doublée d'une évocation brutale, qui n'est déjà plus prémonitoire, des fractures irréversibles de notre temps.
Il y a comme une fascination vénéneuse à voir ce type se libérer de ses chaînes mentales en basculant dans la folie et la violence. L'esthétique du film est trouble, puissante.
Les danses hypnotiques du personnage sur cette bande-son incroyable, c'est vraiment quelque chose à voir et à entendre. L'interprétation de Joaquin Phoenix est hallucinante. Il a du voyager loin.
Je ne savais pas avant de voir "Joker" que Todd Pillips est aussi l'auteur des trois "Very bad trip", que j'ai bien aimé, et dont le propos est bien plus profond qu'il en avait l'air. Cette fois la référence aux comics, comme je l'ai lu quelque part, n'est sans doute qu'un prétexte. Les amateurs du genre ont du être surpris.
Je vais revoir "Joker". Pour savoir si mon impression se confirme d'avoir eu affaire à un truc rare.
Bye everybody.

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