Joker : critique radicale sans spoilers

Alexandre Janowiak | 1 septembre 2019 - MAJ : 09/09/2019 10:23
Alexandre Janowiak | 1 septembre 2019 - MAJ : 09/09/2019 10:23

D'abord projet très critiqué, redouté voire méprisé, le Joker de Todd Phillips est devenu l'une des plus grosses attentes des fans de l'univers DC et du célèbre clown depuis la divulgation de sa première bande-annonce très prometteuse. Sa sélection en compétition à la Mostra de Venise 2019 (auréolée d'un Lion d'or) n'a fait qu'augmenter l'impatience des spectateurs. Alors que vaut ce Joker porté par l'incroyable Joaquin Phoenix ?

RENAITRE DC CENDRES

Avec la sortie de Man of Steel en 2013, Warner Bros et DC se lançaient dans une nouvelle aventure sur grand écran en instaurant un DCEU à l'image du MCU de Marvel lancé cinq plus tôt. Hélas, après un premier film au succès correct, l'univers DC Comics n'a jamais réussi à convaincre pleinement les spectateurs et la critique. Ainsi, le DCEU a subi plusieurs échecs critiques (Batman v Superman : L’Aube de la justice, Suicide Squad) et un énorme couac commercial avec son Justice League fin 2017, remettant en cause l'ensemble de la franchise super-héroïque au cinéma.

Depuis, le navire a été remis à flot par à l'aventure solo d'Aquaman, appréciée de la critique et devenue le plus gros succès public du DCEU. Cependant, si le long-métrage sur l'homme-poisson a marqué un tournant pour Warner et DC, ce n'est rien à côté du tremblement de terre qu'est le Joker de Todd Phillips (qui ne fait pas partie du DCEU cela dit).

 

photoQue la fête commence...

 

GODDAMN CITY

Ce Joker raconte l'histoire d'Arthur Fleck, homme méprisé par la société qui va devenir progressivement le Joker que le monde des comics connaît parfaitement. Difficile d'en dire plus sur l'ascension dans l'horreur et la folie du personnage culte sans spoiler les multiples séquences. Tout juste pourra-t-on confier que l'histoire qui y est dépeinte s'inspire en partie de deux des comics phares du Joker : Killing Joke et The Man Who Laughs (dont on vous parlait ici).

Pour autant, le film écrit sa propre légende en n'en piochant que quelques éléments pour mieux créer sa propre voie. Ainsi, le nouveau projet DC surprend voire stupéfie dans ses choix scénaristiques (un twist très marquant) et assurément, il y a aura un avant et un après Joker. En se détachant de l'arc de Killing Joke (celui dont il se rapproche le plus), le film de Todd Phillips s'offre une liberté créative dingue et sans limite.

S'ouvrant avec une certaine poésie, le long-métrage s'enfonce au fur et à mesure au coeur d'une danse macabre et sinistre inédite. Pour la première fois dans l'histoire du cinéma, un film de comic book sombre dans une sociopathie choquante et radicale, où la brutalité n'est jamais cachée et la folie mise en avant (bien plus que dans The Dark Knight oui).

 

photo, Joaquin PhoenixCe rouge qui lui colle à la peau

 

On reprochait souvent aux films du genre de manquer de profondeur et de se contenter d'user des pouvoirs de leur super-héros pour créer un spectacle simple et efficace. Force est de constater que le Joker n'en a pas (des super-pouvoirs) et qu'avec des effets spéciaux invisibles et une action extrêmement rare, la force du film se trouve ailleurs. En cela, Joker est un séisme dans le cinéma de comics tant l'origin story du célèbre clown de Gotham sort de l'ambiance pop, décontractée, spectaculaire et frivole des films du genre (Marvel et les derniers DC en tête) pour nous plonger dans un cauchemar noir, sanglant, violent et pertinent.

Au contraire des derniers films de comics super-héroïque, Joker offre une réflexion poussée et profonde sur la société américaine, le pouvoir des médias et les élites politiques. Le film est un violent brûlot qui retourne le rêve américain pour mieux le transformer en cauchemar anarchique. A ce niveau, le film est de fait, comme ses bandes-annonces le sous-entendaient, très proche de deux chefs d'oeuvre de Martin Scorsese : Taxi Driver et La Valse des pantins. Le Joker de Joaquin Phoenix pourrait d'ailleurs être vus comme un hybride des deux anti-héros qui les composent avec une radicalité tirée à l'extrême.

 

photo,  Joaquin PhoenixUn rire incontrôlé terrifiant

 

VERY MACABRE TRIP

Par ailleurs, on pouvait légitimement avoir des craintes en voyant Todd Phillips, le réalisateur de la trilogie Very Bad Trip au CV bien peu glorieux, aux commandes d'un projet si ambitieux. Bien mal nous en a pris tant il offre un long-métrage bluffant de maitrise dont plusieurs séquences marqueront longtemps par leur sens du rythme et de la narration. La première scène du métro est ainsi une petite leçon de mise en scène, jouant parfaitement des lumières, du découpage et de la musique imposante de Hildur Guðnadóttir pour créer une tension allant crescendo avant de finir par exploser dans une rage salvatrice pour son personnage principal. 

Bien sûr, Todd Phillips ne réalise pas un sans-faute et on pourrait pointer du doigt plusieurs de ses choix. Ainsi, sa mise en scène est parfois trop  poseuse et joue excessivement des ralentis. Au-delà, un arc du récit, même s'il n'est pas totalement dénué d'intérêt sur ce qu'il dit de l'Amérique et d'Arthur Fleck, se révèle également très superflu au fil de son avancée. Enfin, sans doute rongé par le dilemme de clôturer fermement son film ou d'ouvrir au contraire la possibilité à une franchise, le réalisateur a également du mal à terminer son métrage sans zigzaguer.

De menues stries qui empêchent le Joker d'être un film totalement parfait malgré la performance impeccable de son interprète principal : Joaquin Phoenix.

 

Photo Joaquin PhoenixA quelques minutes d'une scène mémorable

 

THE MASTER

En effet, impossible de ne pas s'attarder sur la prestation remarquable du comédien dans la peau d'Arthur Fleck et futur Joker, tant il est le souffle, l'âme et la raison d'être du long-métrage. Avec la carrière impressionnante qu'il s'est forgé en plus de 20 ans, Joaquin Phoenix n'a plus rien à prouver au monde sur ses qualités d'acteurs. Pourtant, encore une fois, il réussit un tour de force.

Si la comparaison avec Heath Ledger sera inévitable avec le temps, le Joker de Joaquin Phoenix est bien différent. Ce dernier se révèle avant tout un homme pathétique et méprisable qui ne prend de l'ampleur que par accident. Ainsi, le comédien offre une interprétation jonglant entre la pitié et la démence, portée par des envolées dansantes hypnotisantes ainsi qu'un rire incontrôlable provoquant simultanément un sentiment de compassion et de terreur chez le spectateur.

Et ce n'est finalement qu'après une ultime apparition de l'anti-héros que ce dernier plongera définitivement dans un sentiment de dégoût et d'horreur, lorsqu'Arthur Fleck disparaît à jamais sous les traits et l'esprit d'un Joker cruel et macabre. Fort.

 

Affiche US

Résumé

Malgré ses imperfections, Joker est un véritable séisme pour les films du genre. Un brûlot radical contre les médias, les élites politiques et la société retournant le rêve américain en cauchemar brutal, sanglant et macabre. Un film puissant mené par un Joaquin Phoenix habité et monstrueux.

commentaires

Amesephis
02/09/2019 à 21:38

BvS un échec ? on en reparle dans 10 a 20 ans quand la trilogie de nolan aura pris de l'age et mal vieilli mais BvS toujours au top ... et que dire des scenars moisis de Nolan par rapport a un Luhtor crédible... c'est un echec parce que ceux qui attendais de l'avenger marvel disney n'ont pas eu de jolis poney avec plein de couleurs... pour une partie fan de DC BvS est un chef d'oeuvre... peu être un peu trop méta pour être compris par le tout public...

MadMcLane
02/09/2019 à 17:31

Intéressante critique, qui à l'air de correspondre à ce que la ba annonçait. Une approche non fidèle aux comics me paraît justifié avec un tel personnage qui permet des variations multiples selon les sensibilités des auteurs, réalisateurs, etc... Comme dit dans un autre commentaire, un petit risque pour Warner qui va sans doute bien rentabiliser ses dépenses. Je salue tout de même leur initiative de proposer un film différent de ce que les super-héros movies nous servent maintenant, qui deviennent très banals à mon goût, sans aucuns risques ni saveurs. J'irai me faire mon avis dans tout les cas.

Bob57
02/09/2019 à 15:32

C'et quand même dommage de ne pas citer wonder woman, et seulement aquaman. Je n'ai pas aimé le film, pas du tout, mais c'est plutôt celui ci qui a donné un éclair d'espoir à Dc en premier lieu.

Opale
02/09/2019 à 11:28

@mikegyver bah, oui, il en faut pour tous les goûts mais là c'est assez inédit ce type traitement de personnage issu d'un comic, surtout par les temps qui courent, c'est même un (petit) risque que prends la Warner. C'est assez rare et donc curieux, ne boudons pas notre plaisir.

mikegyver
02/09/2019 à 10:56

en gros les puristes voulaient un film d'auteur avec une base super-heros ? perso l'acteur me laisse de marbre, ses films sont chiants, et je laisse ca au jury de cannes (et de venise aussi).

mais en fait y'a aucun rapport aux super-heros, le mec a pas de supers pouvoirs, c'est juste un traitement different.

Si ca vous fait plaisir, mais apres essayer de comparer aux autres films est ridicule, et c'est ni mieux ni moins bien, juste une approche totalement differente, et opposée au concept original des comics.

c'est pas ce que je recherche, m'en fous royal de le voir 15mns devant la glace a faire des rictus ou le voir pleurer sa fille morte suite au trafic de drogue a l'insu de son plein gré etc etc....

Asher
02/09/2019 à 10:13

Votre article confirme mon idée du film. Et ce ne sera pas pour moi, qui préfère voir un joker proche des comics, dans une adaptation fidèle aux BD américaines. Et non un exercice de style, autour d un héros emprunté à cet univers et n en garder rien d'autre. Sans fantastique mais réaliste, je n y verrai qu'un exercice de style d'un real (comme pour the dark knight), un nouveau film traitant le constat psychologique d'un parias dans une société aux codes dévastateur de l'humanité d'un individu.
Ce n est pas ce que j attends d un film sur le Joker. Une adaptation de killing joke aurait respectée l univers de Gotham, la follie pop du personnage, et la descente vers la follie n'en serait pas l unique intérêt...ce sera pour une autrefois.

Andarioch
02/09/2019 à 09:55

@Bob

On peut apprécier les Marvel à tout âge et pour différentes raisons, de même que l'on n'est pas obligé d'apprécier TOUT les Marvel, la qualité étant quand même très variable. Et surtout on peut aimer globalement Marvel et avoir adoré les Batman de Nolan et avoir très très envie de voir un des meilleurs acteurs du monde incarner un Joker plus malsain que jamais.
C'est mal de vouloir forcement mettre les gens dans des cases, et pas très mature.

Gemini
02/09/2019 à 08:59

Un grand acteur et un très bon film en perspective! Ça va nous changer des teen movies de Marvel/DC

Slaine
02/09/2019 à 03:00

Cette condescendance parmis les premiers posts: Parlons du film plutôt que de vos vies de bobos.
De base j'avais peut d'une origon story qui trainait trop en longueur, mais maintenant je deviens très intéressé par ce film !

Fab
02/09/2019 à 01:07

J’ai toujours évité les films de super héros, trouvant leur manichéisme caricatural (et le mot est faible), l’idée même de super-héros navrante de puérilité, et je ne parle pas de leurs rocambolesques scènes d’action qui ne peuvent satisfaire qu’un ado exalté.

Je vais peut-être faire une exception pour le joker après vous avoir lu. Pas de « supers pouvoirs », pas d’effets spéciaux, scènes d’action extrêmement rares, une réflexion sur la société ? Cela semble prometteur d’autant que J. Phenix est effectivement un acteur remarquable.

(vous auriez pu expliquer ce qu’est le DCEU et le MCU, mais je suis peut-être le dernier de la planète qui ne savait pas ce que c’était...)

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