Roma : critique qui a les dents du fond qui baignent

Mise à jour : 14/12/2018 15:06 - Créé : 14 décembre 2018 - Simon Riaux

Roma se dévoile, alors qu’il cristallise toutes les passions. Netflix, assumant d’être une voie de garage virtuelle pour productions en péril et un El Dorado auto-proclamé pour auteurs ostracisés par des distributeurs et exploitants supposément trop frileux, se paie ici un Lion d’Or convoité. Et c’est forcément, auréolé de tous les questionnements consécutifs à sa distribution et aux métamorphoses industrielles du 7e Art, que surgit le nouveau film d’Alfonso Cuarón, cinq ans après Gravity.

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LE FILM DE L’HOMME

Un contexte qui n’aide pas à appréhender Roma, œuvre autobiographique dans laquelle le réalisateur revient sur son enfance mexicaine à travers la chronique de l’année remuante d’une famille bourgeoise mexicaine. Dès l’ouverture du film, le metteur en scène dévoile clairement la portée de ses ambitions, et les forces créatives qu’il met dans la formidable bataille esthétique qui se livrera sous nos yeux.

Ce n’est pas un hasard si le cinéaste assure ici lui-même la photographie du film (somptueuse de bout en bout). Le projet est non seulement personnel, mais paraît mû par le désir de condenser tous les savoirs et accomplissements qui ont émaillé la carrière de son auteur, aussi bien en termes d’écriture que de pure mise en scène ou maîtrise plastique.

 

photo Roma, ou l'histoire de Cleo, perpétuellement tenue à distance d'une famille dont elle est pourtant partie prenante

 

On retrouve ainsi les plans séquences funambules des Fils de l'homme (la volonté d’ébahissement en moins), les échafaudages de lumières infiniment complexes de Gravity, la carte du tendre de Et... ta mère aussi !, tous réordonnés par l’immense cinéphilie de Cuaron, qui hybride avec générosité La Grande Vadrouille avec Rossellini, l’incandescence de Tarkovski et le charme d’Ophüls.

Le résultat est un festin souvent grandiose, un bonheur de spectateur, et parfois un choc, tant le réalisateur parvient dans un premier temps, avec une acuité hors-normes, à aiguiser notre regard sans le diriger, apprivoiser nos sentiments sans les soumettre.

 

photoUne tentation surréaliste souvent sur le point de submerger le film

 

Y TU ROMA TAMBIEN

Mais cette abondance de chaque instant, cette profusion de cinéma qui cherche à transcender chaque plan étouffe parfois la grâce que traque sans fin la caméra du réalisateur. On a parfois le sentiment que cette orgiaque richesse ne permet pas au sujet de totalement se déployer, Roma procédant par des successions d’effets, tous brillants, mais parfois trop démonstratifs. Le sentiment de trop plein, de quasi-déséquilibre pointe alors le bout de son nez.

On pense souvent au cinéma de son compatriote et ami Alejandro González Iñárritu et son obsession de la monstration, du tour de force (The Revenant, Birdman). Oui, Roma provoque une réelle ivresse des sens et s’impose incontestablement comme une parenthèse de beauté souvent enchanteresse. Mais son faste oublie parfois la matière première de son sujet : ses personnages.

 

photoUn terrible jeu entre premier et arrière-plan

 

À multiplier les effets pour souligner combien les protagonistes oublient de véritablement considérer Cleo, la domestique ballotée entre amours déçues et classe qui ne peut lutter, Cuarón lui-même la relègue au rang de levier émotionnel de luxe. Et quand, entre deux scènes splendides qui lui sont consacrées, il intercale un intermède, entre auto-citation et justification esthétique, sur l’existence de Gravity, on sent son Arche de Noé cinématographique sur le point de rompre, à la manière d’une Tour de Babel, fascinante mais instable.

De même, à l'occasion d'une puissante scène d'accouchement, l'artiste, pourtant parfaitement maître des mécaniques qu'il convoque (ici les échanges entre premier et arrière-plan), traite l'héroïne de son film, au nom de l'impact émotionnel, avec la même froideur que les individus qui l'entourent. Et le film de perdre en humanité ce qu'il gagne en habileté cinématographique.

 

Affiche

 

 

Résumé

Chronique intime virant à l'orgie plastique, Roma manque parfois d'humanité.

commentaires

JoPP 10/01/2019 à 23:13

Film très intéressant. Très réaliste; il faut juste savoir interpr"ter le regard de Cléo qui dit beaucoup.
Après,il y a quelquesscènes que je ne comprends pas bien.

pero 26/12/2018 à 17:44

Cuaron ne se contente pas de montrer la "solidarité féminine", il montre que malgré un rapprochement circonstanciel (le sauvetage d'un enfant) le fossé entre les classes demeure comme le montre le plan final magistral du film.

folavril 19/12/2018 à 16:04

Non, vous permettez, mais j'y vis au Mexique et avoir 2 bonnes à domicile + chauffeur + 3 bagnoles dans les années 70, ce n'est pas classe moyenne mais RICHES. Ça se voit quand la faille part en week-end dans l'Hacienda familiale = grande bourgeoisie d'origne étrangère (allemands, suédois et américains). Cuarón essaye de se faire passer pour ce qu'il n'a jamais été, une espèce de Ruffin, alors qu'il appartient à la caste la plus néfaste et prédatrice de ce pays - ce qui ne l'empêche pas de faire de beaux films qui s'arrêtent, hélas, aux bons sentiments.
Dans la vraie vie, Cléo a été recrutée à 12 ans dans son village mixtèque de Oaxaca (où elle envoie la moitié de son maigre salaire), n'a pas la sécu, pas de retraite et pas de congés payés. Elle sera violée par les charmats bambins qu'elle torche deuis leur naissance dès q'ils auront 14 ou 15 ans. Inutile de préciser que, toujours dans la vraie vie, les bonnes qui tombent enceintes sont mises à laporte séance tenante (et sans indemnités).

La prédation de cete caste est bien montrée au travers des massacres et trophées de chasse das l'Hacienda. Les têtes des chiens de la maison symbolisent la façon dont les domestiques sont traités. Mais on veut ous faire croire que ça se passe différemment chez Cuarón. Mettons. Mais c'es l'exception qui confirme la règle, il n'y a aucune sorte de solidarité féminine entre les bourgeoises et leurs bonnes contrairement à ce qu'on veut nous fare croire dans ce film. L'aliénation de domestiques, appelées "críadas" justement parce que les bourges estiment qu'ils "élèvent" (au sens d'élevage) ces filles enlevées à 12 ans de leur faille, de leur village et de leur culture est une tragédie que Cuarón ne fat qu'effleurer....

Simon Riaux - Rédaction 14/12/2018 à 16:46

@Gilet jaune

Le synopsis officiel du film emploie les termes "classe moyenne".
Et ça se discute, oui.
On peut aussi soutenir qu'une famille Mexicaine dont le père est médecin, vivant dans un certain luxe et avec une domestique appartient, par définition, à la (petite) bourgeoisie, quand bien même elle n'est pas riche à mourir.

Euh 14/12/2018 à 16:41

"On pense souvent au cinéma de son compatriote et ami Alejandro González Iñárritu et son obsession de la monstration, du tour de force"

Ah ça serait dommage, j'ai toujours de loin préféré Cuaron à Iñárritu, justement parce que ce dernier, contrairement à Cuaron, en mettait souvent plein la vue pour éblouir et impressionner, en étant trop démonstratif, et oubliant le fond et surtout, les émotions. Hâte de découvrir le nouveau Cuaron quoi qu'il en soit.

Gilet jaun 14/12/2018 à 15:39

Ou " la classe laborieuse " comme le dit un certain Jupiter

Gilet jaune 14/12/2018 à 15:37

Ç est surtout un film sur "la classe moyenne " au Mexique mais bon

Geoffrey Crété - Rédaction 14/12/2018 à 15:04

@Flash

On aurait bien aimé le voir, mais on ne nous l'a pas montré.
On aurait bien aimé le rattraper, mais pas le temps en cette fin d'année chargée.

Flash 14/12/2018 à 14:59

Ok, c'est bien beau tout ça, mais ou est la critique de Hunter killer avec notre Chuck Norris des années 2000?

Number6 14/12/2018 à 14:18

Vivement que je le vois celui la. Il me tarde aussi l'amie prodigieuse

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