Films

High Life : critique du vide intersidéral

Par Simon Riaux
7 novembre 2018
MAJ : 12 novembre 2018
24 commentaires

C’est auréolé d’un parfum de polémique et de choc stellaire que nous parvient High Life de Claire Denis, avec Robert Pattinson et Juliette Binoche, qui a chauffé à blanc la critique américaine lors du Festival de Toronto. Le film y a provoqué moult débat, mais c’est porté par une rumeur d’expérience de science-fiction radicale que nous le recevons.

photo, Robert Pattinson

LOST IN SPACE

Sur le papier Claire Denis aura embrassé bien des genres, de la body horror cannibale de Trouble Every Day, au thriller psycho-nauséeux des Salauds en passant par la chronique romantique germanopratine avec Un beau soleil intérieur. Et pourtant, le sentiment de voir la cinéaste ne jamais s’intéresser aux formes qu’elle convoque demeure.

Il en va de même pour High Life, récit chaotique et éclaté d’une expédition scientifique vouée à la catastrophe, où des condamnés à mort sont envoyés dans les confins de l’espace pour mettre en pratique les principes théorisés par le physicien Penrose. Autant prévenir les amateurs de science-fiction, le métrage se moque éperdument de l’univers où il évolue (au propre comme au figuré) et pourrait tout aussi bien se dérouler dans les toilettes d’un club branchouille, ou le boudoir d’un appartement du 5e arrondissement.

 

photo, Robert PattinsonRobert Pattinson (à droite)

 

Tout au plus les mordus de hard-SF apprécieront-ils le fruit de la collaboration entre la réalisatrice et le physicien Aurélien Barreau, visible dans une poignée de plan. On en restera là pour l’invitation au voyage, le dépaysement, l’expérience des limites, bref, tout ce qui constitue le tremplin métaphysique qui fait de la SF un terrain de jeu intellectuel, symbolique et conceptuel inépuisable est resté au garage.

 

UN GRAND TROU NOIR INTÉRIEUR

Il en ira de même pour tous les autres aspects du récit de High Life. En l’état, il est difficile de comprendre ce qui aura motivé l’existence de cet objet, dont la pauvreté formelle n’a d’égale que sa philosophie fumeuse, ses rodomontades vieillottes. On sent ici une ritournelle antique, dite d’auteur, à l’érotisme compassé et doloriste, sûre de sa finesse et de son impact. Il n’est pas interdit d’y voir plutôt une embarrassante enfilade de clichés, d’une spectaculaire ringardise.

 

photo, Robert Pattinson, Juliette BinocheJuliette Binoche et Robert Pattinson

 

La photographie, plus confortable à l’oeil que jolie, a cela d’indulgent avec le public, qu’elle l’autorise à dériver dans un nuage ouaté, aux relents mordorés, où il aura tout le loisir de ressasser et perfectionner ses listes de courses, tout en se demandant qui, des protagonistes expédiés dans l’espace pour y mourir d’ennui ou lui, souffre le plus d’une aliénation évidente. Reste, au cœur de ce dispositif d’une pauvreté thématique et formelle à peu près totale (mais qui autorise le spectateur à projeter n’importe quoi pour remplir le vide qui tient lieu de discours), une réussite essentielle et constante dans les travaux de Claire Denis : la direction d’acteurs.

Pour qui conserve un souvenir ému de la confrontation entre Robert Pattinson et Juliette Binoche sur fond de toucher rectal (Cosmopolis, David Cronenberg), High Life pourra éventuellement avoir des airs de happening masturbatoire pas foncièrement désagréable. Les deux comédiens évoluent l’un et l’autre avec un mélange de grâce et d’animalité que capte ponctuellement la caméra, infusant un indiscutable magnétisme à certaines séquences.

 

Affiche

Rédacteurs :
Résumé

Improbable best-of des tropismes d'un cinéma d'auteur ringard et incapable de penser les genres qu'il investit, High Life a le mérite de proposer une version doloriste et inédite du porno soft dominical.

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Matt

Hé bien chère rédaction de EL, je ne peux que être d’accord avec votre (rigolote et malheureusement tellement vraie) critique.

Je veux bien qu’on détourne les genres, ici Claire Denis s’attaque à la SF, mais à condition d’y apporter du fond et aussi à défaut de la forme.
Pourtant le début m’avait assez séduit avec ce cosmonaute seul qui répare son vaisseau tout en parlant à son bébé.

Puis pouf, le soufflet est retombé pour moi.
Plus je m’enfonçais d’ennui dans la séance plus je commençais sincèrement à penser que ce film avait été tourné dans le salon de Claire Denis.
Quant au scénario dévoilé déstructuré afin de camoufler la vacuité du propos, ben non, moi ça m’endort.

Typiquement le genre de projet qui m’agace et dont je ne comprends toujours pas comment on peut y trouver un financement. Et Wild Bunch distribue ça ?
A oui, un grand merci à la réalisatrice d’avoir prêter son siège à gode pour la Binoche.
N’imp’

Cahiers

Méfiez vous : les Cahiers l’ont aimé, mais pas tant que ça : JP Tessé, le redacteur en chef adjoint ne lui a mis que 2 étoiles sur 4.
Vous verrez à la fin de l’année : ce film ne figurera certainement pas dans leur top 10

Simon Riaux

@Constantine

Bah vous voyez quand vous voulez !

Constantine

Bah c’est vrais que les Cahiers du Cinéma ne sont absolument pas une référence mondiale dans le milieu et n’ont eu aucunes influences sur l’histoire du cinéma ( avec des critics inconnues et sans légitimité)…alors qu’Ecran Large c’est des légendes, c’est des cadors…

Simon Riaux

@alpacino

Oh autant on pourrait légitimement avoir un petit complexe d’infériorité vis à vis de Positif par exemple.
Mais alors Les Cahiers, non je ne vois pas. Et si vous pensez qu’ils sont vaccinés contre la vulgarité, c’est sans doute que votre connaissance de leurs écrits est parcellaire. Au minimum.

@Firyadan
C’est un film, donc c’est intéressant.