Paranoïa : critique iFolle

Créé : 8 juillet 2018 - Geoffrey Crété

Sexe, mensonges et vidéosErin BrockovichSolarisOcean's ElevenThe Good GermanMagic MikeMa vie avec LiberaceContagion, Logan Lucky : en trois décennies, une Palme d'or et un Oscar du meilleur réalisateur, Steven Soderbergh a façonné une carrière pas comme les autres. Jonglant avec les genres, jouant avec et contre le système, le cinéaste ne cesse de questionner l'industrie qui l'a adoubé. Dernière preuve en date : Paranoïa (Unsane en VO), un thriller avec Claire Foy (The CrownMillenium : Ce qui ne me tue pas), tourné à l'iPhone.

Affiche française
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MAGIC STEVE

Impossible d'appréhender Paranoïa sans le replacer dans la filmographie et les ambitions de Steven Soderbergh. Auréolé d'une Palme d'or historique à 26 ans pour son premier film, Sexe, mensonges et vidéos, il est revenu d'une traversée du désert qui s'est étalée sur les années 90 en s'implantant au coeur du système. Il a puisé dans les stars et les films de genre tout ce qui lui a permis de donner un second souffle à sa carrière, jusqu'à une double nomination à l'Oscar du meilleur réalisateur pour Erin Brockovich, seule contre tous et Traffic (il l'aura pour ce dernier).

Arrivé au soit-disant sommet hollywoodien, Soderbergh entreprend sa propre déconstruction, voire sa chute. Expérimentations plus ou moins obscures, boulimie filmique qui a donné cinq films entre 2011 et 2013, retraite annoncée, retour à la télévision avec The Knick puis au cinéma avec Logan Lucky : Soderbergh est insaisissable.

Il le rappelle avec Paranoïa, thriller classique dans le fond (une femme se retrouve enfermée dans un hôpital psychiatrique, mais est-elle vraiment folle ?) mais pas dans la forme (il a été intégralement tourné à l'iPhone). Un essai bien étrange qui, sans ce choix technique ou le nom de Soderbergh, aurait probablement fini enterré dans des montagnes de séries B dispensables.

 

Photo Claire Foy La Reine Claire Foy 

 

PIÉGÉ

Ce n'est pas le scénario de James Greer et Jonathan Bernstein qui va sauver Paranoïa : il est d'une bêtise à peine amusante. Parce qu'il résiste un peu trop à l'appel évident et vital de la série B à tendance Z, il n'offre même pas le plaisir un peu régressif d'Effets secondaires. Parce qu'il s'éternise en situations attendues et bavardages, il se prend trop au sérieux pour son propre bien. L'intrigue ne joue même pas longtemps la carte de la santé mentale de l'héroïne, s'articule autour d'une idée bien ridicule, et ne pousse pas très loin le curseur de la paranoïa. Le film est mou, tiède, porté par un suspens famélique.

Ce n'est pas non plus le dispositif filmique qui sauve Paranoïa. Filmer à l'iPhone et déclarer que c'est l'avenir du cinéma a beau être un pavé dans la marre hollywoodienne, il n'y a rien ou si peu qui brille à l'écran. Soderbergh, ici encore réalisateur, directeur de la photographie et monteur, a rarement donné l'impression de si peu s'amuser avec la matière, la musique, le son, les couleurs et la lumière. Hormis quelques soubresauts à l'image, et une distorsion au fisheye qui insiste sans surprise sur les mines hallucinées des personnages, le film est bien sage, voire impersonnel.

 

Photo Claire Foy, Juno Temple Juno Temple avec des dread  

 

STEVEN'S ANATOMY 

Le vrai sens de Paranoïa est sans nul doute en dehors du film lui-même, qui devrait décevoir à peu près tous les publics - les fans du réalisateur, les amateurs de thriller bien troussés. Ce qu'il illustre, c'est le rapport ambigü qu'a Steven Soderbergh au métier, à l'industrie et au système. Lui qui n'a pas tenu sa retraite annoncée plus de quelques mois, affirme constamment qu'il en a fini avec les films de studios et les contraintes liées à ce business.

En sortant Logan Lucky via le distributeur Fingerprint Releasing (qu'il a créé), le cinéaste avait clairement annoncé son intention de court-circuiter le système, défendre sa liberté et ouvrir une brèche dans le paysage du marketing massif et de la dépendance malsaine aux studios. En filmant Paranoïa à l'iPhone, avec un budget ridicule (1,5 millions) et une actrice en pleine ascension (Claire Foy, propulsée par The Crown et attendue dans Millenium : Ce qui ne me tue pas), il enfonce le clou.

 

Photo Claire Foy Une certaine idée du travail à Hollywood, en toute liberté ?

 

Et si Claire Foy est incontestablement l'un des atouts du film, qu'elle porte sur ses épaules avec une foi et une force de tous les instants, c'est finalement ce que ce cauchemar raconte sur Soderbergh lui-même qui fascine. Comme Sawyer Valentini (un nom très masculin), le réalisateur a été dans une maison de fou de son plein gré (Hollywood), pensant y trouver le remède à ses maux (les échecs de KafkaKing of the HillÀ fleur de peauSchizopolisGray's Anatomy). Déterminer qui était le plus fou, de lui ou ses interlocuteurs/bourreaux, a certainement été une question. Il a fini par trouver une issue, mais comme Sawyer, il est hanté par la chose depuis.

Soderbergh semble incapable de quitter ce cinéma qui, un temps, le repoussait selon ses propres mots. Après avoir exploré les facettes les plus belles et les plus laides du système, avoir lutté pour défendre ses projets (Ma vie avec Liberace a été refusé par différents studios avant d'être sauvé par HBO), avoir tenté le petit écran avec brio (The Knick) avant de se heurter aux mêmes obsctacles (The Knick, annulée suite à des luttes artistiques pour une saison 3), il semble également incapable de baisser les armes. Paranoïa, avec toutes ses limites, en est une nouvelle démonstration. Bancale, fragile, grotesque et extrême peut-être, mais vivace. Et guerrière, presque.

 

Affiche française

Résumé

Paranoïa est moins intéressant pour ce qu'il est (un thriller très mou) que pour ce qu'il représente (un autre coup de pied dans la fourmilière hollywoodienne). C'est trop peu pour en faire une réussite ou une expérience satisfaisante, mais suffisant pour lui donner un sens, dans la carrière de Steven Soderbergh.

commentaires

Théo 08/07/2018 à 20:00

sûr que le capteur modeste d'un Iphone ne peur rivaliser avec les mega capteur 6/8K des cameras Arri, REd, Sony, etc....des cameras entre 40 et 80 000 $...mais j'ai hâte d'aller le voir pour voir le rendu d'une image Iphone pour voir ce qu'un pro peut tirer d'un petit capteur

Pepe 08/07/2018 à 17:14

Vu l'autre jour, en effet le suspense tient une petite demi heure avant de s'effriter, dommage le pitch annoncé + iphone only + Soderbergh m'attirait bien.

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