JSA - Joint Security Area : critique démilitarisée

Lino Cassinat | 15 octobre 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Lino Cassinat | 15 octobre 2017 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Aux origines de la popularité actuelle du cinéma sud-coréen à l’internationale, il y a un réalisateur nommé Park Chan-wook. Son Grand prix du jury au Festival de Cannes pour le très réussi Old Boy a en effet agi comme un coup de projecteur au début des années 2000 sur le pays du matin calme. Mais aux origines de la popularité de Park Chan-wook, il y a un autre film : JSA - Joint Security Area, son premier film majeur. C’était déjà une franche réussite à l’époque, et 18 ans après, il est peut être encore meilleur.

GOOD MORNING KOREA

JSA - Joint Security Area a été immédiatement salué pour son aisance à raconter une enquête complexe dans un contexte réel extrêmement tendu : le long de la frontière (très) surveillée entre les deux Corées, deux soldats nord-coréens meurent et un troisième est blessé par balles sur le sol nordiste, tandis que la même nuit, deux soldats du sud fuient le sol du Nord et regagnent la base du Sud. Le Nord accuse le Sud d’avoir mené un commando meurtrier, les deux soldats du Sud prétendent avoir été kidnappés et s’être échappés. Evidemment, le ton monte très vite et pour éviter que l’incident diplomatique majeur ne vire à l’escalade totale, un conseil de nations neutres commande une enquête.

Sur le papier, JSA est à mi-chemin entre À la poursuite d'octobre rouge (pour les dynamiques de personnages, répartis entre deux nations antagonistes) et Rashômon (pour les enchâssements et enchevêtrements de temporalités et de points de vue), avec un soupçon d’Hitchcock pour le sens aigu du suspense et un petit goût pour le twist. On pourrait s’arrêter là et se satisfaire d’un récit rondement mené, aux tenants et aboutissants tour à tour charmants, drôles, désespérants et tragiques. Mais c’est en y revenant que JSA révèle qu’il est bien plus qu’une simple enquête bien ancrée dans le réel.

 

photoLee Byung-hun et Song Kang-ho

 

THIS TOWN NEEDS (NO) GUNS

Car ce qui fait tout la pertinence de Park Chan-wook, c’est qu’au delà de son histoire qu’on pourrait résumer bêtement à « c’est qui qu’a tué qui », le réalisateur livre avec ce film une fable humaniste mais extrêmement pessimiste et rageuse, contre l’absurdité de la guerre et anti-militariste, mais plus encore que ces lieux communs, contre l’idée même de nation voire d’autorité tout court.

Sans aller jusqu’au brûlot anarchiste (on attendra Sympathy for Mr Vengeance pour ça, mais si vous en voulez un plus récent voyez Dernier train pour Busan d'un autre coréen), JSA est sans aucun doute un des films les plus chargés de poésie politique de son auteur, où de chaque action impliquant une figure d’autorité résulte une injustice ou une tragédie. Comme le veut la réplique culte de Old boy, ce qui importe n'est pas de savoir qui a fait quoi, mais bien de comprendre pourquoi les tragédies surviennent.

 

Photo Park Chan-wook, Lee Young-AehPark Chan-wook sur le tournage avec son actrice Lee Young-aeh

 

On sera malheureusement interdit d’aller plus loin dans l’analyse pour ne pas spoiler la clé du film, mais même en dehors du strict premier degré de l’intrigue, chaque plan du film est signifiant, car Park Chan-wook use ici avec une grande habileté de l’ironie (« un art perdu » d’après Paul Verhoeven), tragique ou comique. Parfois, les deux en même temps lors de scènes mélangeant les tons (également un ressort narratif trop rare et pourtant extrêmement employé dans le cinéma coréen, voyez The Strangers ou n’importe quel Bong Joon-ho).

Cette ironie donne naturellement aux images du film une richesse symbolique folle et permet au cinéaste non seulement de soulever beaucoup plus de sujets qu'attendus, mais en plus d'avoir un début de propos sur ces sujets (au hasard, même l'occupation américaine, pourtant non-sujet du film, passe à la moulinette).

 

photoLee Byung-hun et Lee Young-aeh (oui ça fait beaucoup de lits, non ne faites pas cette blague)

 

ALIÉNATION 101

Ce qui rend ce JSA plus brillant d’humanité encore, c’est de ne pas dépeindre la Corée du Nord comme un bloc gris composé et habité par des esclaves au cerveau lavé. Ce sont des êtres humains aux aspirations, aux désirs et même aux corps (c’est tout le sens des scènes de cigarettes et d’alcool, et des nombreux jeux enfantins à base de sécrétions et de bruits corporels) en tout point semblables aux nôtres, victimes d’un Etat autoritaire au fond pas si différent d’un Etat occidental, qui produit aussi des automates de mort. JSA est d'une clarté limpide à ce niveau : dans la nature, loin des chefs et des nations, deux hommes qui se rencontrent jouent ensemble, deux soldats se tuent.

C’est un geste extrêmement fort de la part de Park Chan-wook d’aller chercher au delà des images de propagande et/ou d’épinal et de rendre son humanité à une population meurtrie et diabolisée. La Corée du Nord ne passe plus alors pour une espèce de Grand Satan moderne (et encore, on n’était qu’en 2000, avant Trump et Jong-un), mais plutôt au contraire comme un parent éloigné dont on espère le retour après une brouille idiote, et le miroir tendu à nos propres cultes de la nation et de la hiérarchie est si perçant que cela en devient presque obscène, comme le montre l’ultime image du film, à la fois gag visuel un peu bouffon et vestige d’un drame humain inepte.

 

photoUn peu de tension



Là où le bât blesse légèrement, c’est que JSA a tellement bien ficelé son récit qu’il manque parfois un peu d’air. On regrette au détour de quelques scènes que le film soit un brin construit comme une démonstration, et que donc tout soit dirigé vers le résultat de cette dernière et vers la fin du film. Rien de bien méchant en soi, on est loin d’un cours sur Michel Foucault en amphi et JSA ne manque pas de folie (à nouveau, les gags enfantins) ou même de scènes cryptiques et libres d’interprétations (la rencontre dans la neige), mais de fait cela diminue l’espace alloué aux personnages pour exister pleinement.

Par contre, ce qui est vraiment triste dans l’affaire, c’est que la première à déguster soit notre enquêtrice principale, qui doit à peine se contenter de la portion congrue, à la limite du personnage fonction qui n’est même pas sur l’affiche du film. C’est d’autant plus compliqué pour Lee Young-Aeh (qui brillera plus tard en Lady Vengeance) d’exister en étant coincée entre les deux boules de charisme que sont Lee Byung-hun et surtout Song Kang-ho, deux acteurs extrêmement magnétiques et intenses dans leur jeu, surtout le second.

Dernier regret, si la photographie est de bonne facture et contient en germe le sens du cadre fabuleux dont Park Chan-wook nous régalera à l’avenir au détour de quelques plans, JSA souffre d’une image parfois un peu atone. On ne doute pas du fait qu’il soit difficile de donner un peu de vie à un décor de base militaire, mais même les scènes en extérieur manquent de caractère plastique. Fort heureusement, le reste du film est d’une qualité telle qu’on ne peut que le recommander chaudement. Et si cela ne suffit pas à vous convaincre, John McTiernan lui même reconnaît s'en être ouvertement inspiré pour son film Basic. Simple.

 

Affiche

Résumé

Message de paix entre les peuples et retour de la question humaine au centre des réflexions, JSA transmet une triste joie de vivre et une électricité rageuse. Park Chan-wook se sert ici de son pessimisme pour alimenter l'énergie de l'indignation, et s'il voit encore la lumière de l'espoir au bout du tunnel de noirceur, celle-ci ne tardera pas à devenir un véritable brasier quasi-nihiliste dans ses prochains films. Profitez de l'espoir, tant qu'il y en a encore.

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commentaires
Zapan
16/10/2018 à 02:18

Bien vu, c'est son 3ème film, autant pour moi. pas vu les 2 premiers qui ne sont pas sorti de Corée d'après ce que je comprends

holol
15/10/2018 à 21:53

Vu sur Arte, sur vendu.

MEREJ
02/07/2018 à 16:55

C'est son troisième film pas son premier.


MEREJ

Zapan
02/07/2018 à 15:59

Un premier film, une premier essai réussi. Très bon film où on reconnait bien la patte des premiers Park Chan

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