Nous sommes l'humanité : critique primitive

Christophe Foltzer | 21 avril 2018
Christophe Foltzer | 21 avril 2018

Le cinéma, ce n'est pas que des super-héros, des films d'action ou des films d'horreur. Il sert aussi à parler de la vraie vie, avec de vrais gens. Mais, encore plus important, il arrive que, parfois, il nous montre quelque chose que nous n'aurions jamais dû voir.

IL ETAIT UNE FOIS L'HOMME

Dire que le monde va mal actuellement n'est pas une parole audacieuse. Ni même une nouveauté. D'aussi loin qu'on se souvienne d'ailleurs, il en a toujours été plus ou moins ainsi. Guerres, massacres, famines, épidémies, obscurantisme et économie désastreuse, autant de facteurs qui nous impactent constamment, au jour le jour, sans même que nous en ayons forcément conscience. Si la période semble plus délicate que jamais et que l'on voit partout s'élever de pseudos sirènes apocalyptiques, couplées à l'accélération de nos modes de vie, il est évident que nous ne sommes plus vraiment humains. Ou peut-être que si justement : nous ne l'avons jamais autant été et c'est bien ce qui constitue le problème, parce qu'au fond nous ne sommes pas fait pour vivre ainsi. Pourtant, c'est un mode de vie que nous acceptons implicitement. Pire encore, que nous choisissons, tous les jours, et que nous alimentons par nos silences. Mais il n'est pas dit que ce soit, au final, la bonne solution.

 

Photo nous sommes l'humanité

 

La sortie d'un documentaire comme Nous sommes l'Humanité arrive donc à point nommé pour nous rappeler qu'une autre vie existe, qu'à l'origne tout était plus simple et qu'il faut obligatoirement en prendre conscience. C'est un document d'exception que nous offre aujourd'hui le grand reporter et réalisateur Alexandre Dereims (lauréat du prix Albert Londres en 2009) en nous invitant, pendant 90 minutes, à partager la vie de la tribu des Jarawas. Probablement, les derniers descendants des premiers êtres humains, ceux des origines, venus d'Afrique et d'Asie il y a plus de 70.000 ans et qui n'ont pas changé leur mode de vie depuis.

A l'heure actuelle, ils ne sont plus que 400, retranchés sur une ile paradisiaque au large de l'Inde, menacés par un gouvernement dictatorial qui souhaite leur disparition, et dont les forces militaires les surveillent 24 heures sur 24. Isolé du reste du monde, ce peuple n'avait jamais accepté qu'un "étranger" ne l'approche dans son quotidien, ni ne le filme, et encore moins qu'il ne partage, le temps d'un tournage, son mode de vie. C'est pourtant l'exploit accompli par Alexandre Dereims, au terme de 5 années de travail en totale indépendance, bravant les interdits et le danger d'une lourde peine de prison puisque le gouvernement indien condamne quiconque s'approche de la tribu de 7 ans de prison. Alexandre Dereims et son équipe y sont allés 4 fois pour ramener ces images. On vous laisse faire le calcul.

 

Photo nous sommes l'humanité

 

THIS IS US

Nous sommes l'Humanité nous montre donc, sous un axe anthropologique, le mode de vie et les coutumes de cette tribu perdue. Pacifistes mais très conservateurs de leur culture, les Jarawas exposent sans aucun secret leur quotidien et leur philosophie de vie : pêche, cueillette, chasse et artisanat, tout autant qu'ils nous mettent face à une évidence particulièrement simple : au fond, nous sommes tous pareils et nous cherchons tous la même chose : une vie paisible, un amour partagé, une communauté. Ce qui impressionne, c'est bien sûr la sagesse simple (mais pas simpliste) et évidente qui se dégage des nombreux témoignages. Une évidence que nous avons visiblement perdu avec le temps et le progrès et qu'il ne serait pas inintéressant de retrouver.

 

Photo nous sommes l'humanité

 

D'un point de vue formel, le film est magnifique. Qu'il s'agisse de crépuscules envoûtant sur une plage, d'une jungle dense et vivante, le film entier transpire la vie, couplé à une bande-son toute aussi riche. On y retrouve clairement des inspirations visuelles et picturales héritées de Werner Herzog et Terrence Malick et Alexandre Dereims aime visiblement ses sujets tant il les filme avec douceur et bienveillance. Cela dit, il ne faut pas se méprendre : Nous sommes l'Humanité ne profite pas de son sujet pour nous asséner un discours passéiste ou moralisateur (le piège le plus facile) par rapport à nos sociétés modernes. Il n'y a pas d'un côté les gentils Jarawas et les méchants autres. Si la menace "civilisée" est bien présente (et clairement exprimée par les Jarawas eux-mêmes) elle est acceptée comme un état de fait et la mort programmée de cette société tribale ne fait aucun doute. Ce qui rend le film encore plus émouvant, et important.

 

Photo nous sommes l'humanité

 

Nous sommes donc bien en présence d'une rencontre entre deux mondes au sein d'une même planète, des retrouvailles avec une racine commune et oubliée, tout autant que d'un témoignage exceptionnel que nous ne reverrons plus. Et c'est en cela que Nous sommes l'Humanité est de la plus haute importance. Par un effet d'ironie typique, le film n'a bénéficié d'aucune aide officielle pour se monter et doit son existence à plusieurs campagnes de financement participatif. Sa sortie en salles, calée au 2 mai prochain, est elle aussi problématique puisque c'est à l'équipe du film de payer elle-même les salles dans lesquelles le film pourra être projeté, puisqu'aucun distributeur ne soutient le projet. Il est donc de notre devoir de soutenir et d'aller voir un tel film, document inédit et bouleversant sur notre propre humanité perdue. Et après, si vous le voulez bien, on laisse les Jarawas tranquilles, d'accord ?

 

Affiche française

 

Résumé

Magnifique, touchant, troublant et émouvant, Nous sommes l'Humanité est un document d'exception et précieux sur un peuple qui se sait condamné. Une façon de nous rappeler notre humanité tout comme une manière de nous poser des questions cruciales sur notre devenir. Et tout ça, grâce à des mecs à moitié à poil dans une jungle. Balèze.

commentaires

marie
27/06/2018 à 14:10

J'ai assisté à une séance débat; ce film est exceptionnel tant sur le plan cinématographique (travail de l'image comme du son etc), que sur le sujet humain évoqué; des êtres vivant en harmonie totale avec la nature, des êtres de pensée rationnelle à la sensibilité fine, il y a beaucoup d'amour et de respect dans cette société, pour l'autre, pour la nature , on est heureux d'exister sans convoitise, sans esprit de possession , sans esprit de domination et pourtant on est lucide sur son propre devenir, les Autres ogres dits civilisateurs ne veulent qu'une chose l'emprisonner, la détruire et en faire une bête de cirque. Allez voir ce film et soutenez le combat du grand reporter.

Julien D.
01/05/2018 à 09:38

"[...]ce peuple n'avait jamais accepté qu'un 'étranger' ne l'approche dans son quotidien, ni ne le filme, et encore moins qu'il ne partage, le temps d'un tournage, son mode de vie[...]"

L'ethnologue Patrick Bernard a filmé les Jarawas au milieu des années 90 et 2000, son immersion parmi eux a donné lieu à un documentaire formidable intitulé "Jarawas, entre ciel et mer". Cela n'enlève rien au travail tout aussi exceptionnel d'Alexandre Dereims mais ce passage de l article présentant celui-ci comme une première est factuellement faux.

Ps: en espérant que mon commentaire sera publié cette fois-ci...

Anne
23/04/2018 à 21:14

La critique de ce documentaire "Nous sommes l humanité "est bouleversante.je l'ai vu et je partage la même émotion

Ded
21/04/2018 à 19:56

Je ne manquerai pas de le visionner. Une petite leçon d'humanité est toujours bonne à prendre. Merci pour votre plaidoyer sincère et impliqué...

Christophe Foltzer - Rédaction
21/04/2018 à 14:44

Spoilers :
Chez Cameron, c'étaient pas des vrais gens...

Cloclo
21/04/2018 à 14:33

"Et tout ça, grâce à des mecs à moitié à poil dans une jungle. Balèze"
Cameron a réussi cet exploit, mais encore plus fort ils étaient bleu.

corleone
21/04/2018 à 12:28

Et voilà t'es arrivé à me faire chialer, Christophe.

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