Razzia : critique dans la rue

Simon Riaux | 14 mars 2018
Simon Riaux | 14 mars 2018

Nabil Ayouch a prouvé avec Les Chevaux de Dieu puis Much Loved, qu’il était prêt à embrasser les démons de la société marocaine et capable de les convertir en fresques à la dramaturgie surpuissantes. De retour avec Razzia, il n’a pas revu ses ambitions à la baisse.

 

SOCIAL, QUAND TU NOUS TIENS

Entre 1982 et 2015, cinq destins naviguent dans les eaux tumultueuses d’un pays en perpétuelle reconfiguration. Autant d’opportunités de prendre le pouls d’un corps social qui se contracte et se boursoufle au rythme de l’irruption dans l’enseignement d’une tutelle coranique, ici de fractures sociales de plus en plus béantes, là d’une liberté qu’on refuse à celles qui la revendiquent ou pulse quand toutes ces interrogations s’emparent de la rue, en un magma humain fascinant.

 

PhotoMaryam Touzani

 

Nabil Ayouch embrasse les tensions et les interrogations marocaines avec un mélange de frontalité et de dignité qui force le respect. Qu’il entame une séquence de foule, navigue au gré d’un découpage faussement syncopé dans un groupe dense ou s’arrime au corps d’un de ses héros, il trouve toujours le centre de gravité de la scène, nous ménage des bascules tonales et thématiques bouleversantes, à l’image de Nezha Tebbai et Maryam Touzani, auxquelles il suffit d’un regard pour transformer une chaleureuse cession de danse en une douloureuse introspection féministe.

 

SOUS LES PAVÉS LA RAGE

Si Razzia est une fresque aux ambitions romanesques impressionnantes, il n’en oublie pas moins de nous proposer un récit organique. Nabil Ayouch prend ainsi garde, malgré une structure complexe et sacrément bien huilée à laisser la narration respirer. Conscient du mouvement parfois presque épique qui le traverse, le métrage se permet des digressions, des allers-retours, pour se pencher sur ses personnages secondaires.

 

PhotoAbdelilah Rachid

 

Qu’il ausculte les préjugés d’une prostituée de rue, observe la naissance d’un amour impossible chez une adolescente de bonne famille ou confronte un artiste à la violence de classe qu’il s’échine à ne pas voir, le cinéaste offre à chaque vie qui traverse son film une centralité, une humanité, qui impose le respect.

C’est qu’une fois encore, la caméra est aussi à l’aise avec la rugosité des manifestations qu’avec la menace ouaté d’un appartement luxueux dévoué à la satisfaction de son propriétaire masculin, aussi terrassante quand Yto chante son désespoir face à l’Atlas que quand Salima fend une foule manifestant contre les droits des femmes. Et il en va ainsi du montage, qui à force d’équilibre et d’élégance, maintient, de justesse mais avec réussite l’équilibre entre le film choral, la tragédie sociale et une déclaration d’indépendance esthétique qui puise certaines de ses plus tristes et mélancoliques idées dans le Casablanca de Curtiz.

 

Affiche officielle

Résumé

Plus tendre, optimiste et électrique que ses précédents films, Razzia est une fresque riche de l'acuité et de l'humanité de Nabil Ayouch.

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