La Douleur : Critique bouleversifiée

Créé : 10 janvier 2018 - Simon Riaux

Il y a quelques mois, Emmanuel Finkiel nous avait tapé dans l’œil avec Je Ne Suis pas un Salaud, drame social impeccablement mis en scène et interprété. Avec La Douleur, le cinéaste relève un sacré défi de cinéma et s’impose comme un créateur de formes passionnant.

 

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ALLÔ LACAN BOBO

Publié en 1985, La Douleur est un texte de Marguerite Duras navigant entre autobiographie et fiction. Elle y revient sur la Seconde Guerre mondiale, et sur la souffrance provoquée par l’attente de l’hypothétique retour de son époux, fait prisonnier et déporté en Allemagne à la fin du conflit. Marguerite vit alors une liaison passionnée avec Dionys Mascolo, tout en cherchant à aider son époux, ce qui l'amènera à se lier à un policier français collaborateur particulièrement trouble. Sur le papier, La douleur accumule les pièges ou handicaps : une période vue et revue sur grand écran, un sujet universel mais pas forcément engageant, et l’adaptation d’un texte dont la dureté et l’aridité ne sont plus à démontrer.

 

Photo Mélanie Thierry

Mélanie Thierry livre une prestation ahurissante

 

Mais Emmanuel Finkiel ne se démonte jamais devant la complexité de la tâche et appréhende avant tout La douleur comme une matière première qu’il doit tordre et transformer pour en extraire un substrat cinématographique. Désireux de coller au plus près des sentiments complexes de son héroïne, le film doit jouer sur deux tableaux : rendre compte de la violence des émotions qui l’étreignent tout en donnant à sentir le formidable esprit littéraire de Duras, et la capacité de distanciation induite par sa langue, son style.

La douleur mêle ainsi des séquences plastiquement impressionnantes, qui jouent en permanence de la focale et de la profondeur de champ, saturent l’image ou la sur-découpent, avec de longs plans, plus « descriptifs » et dénués de voix off, où Mélanie Thierry peut déployer une partition affolante. Les escalades émotionnelles qu’elle provoque sont le plus souvent stupéfiantes et provoquent instantanément des décharges dévastatrices que l’on pensait justement réservées aux textes de Duras. Enfin, le metteur en scène ne s'interdit aucun dispositif, allant jusqu'à dédoubler sa protagoniste, faire dérailler complètement certaines séquences ou verser dans un symbolisme inattendu pour rendre compte des allers-retour de la pensée et de son écriture.

 

Photo Benjamin Biolay

Benjamin Biolay et Mélanie Thierry

 

INTIME GUERRE MONDIALE

Avec une audace qu’on n’attendait pas, Finkiel mélange des genres à priori bien peu compatibles, qui vont du thriller historique, à la chronique existentielle et s’aventure parfois dans un pur kaléidoscope mental d’une épatante richesse formelle. La Douleur devient ainsi une proposition de mise en scène souvent d’une grande intelligence, toujours imprévisible dans ses soubresauts.

 

Photo Benoît Magimel

Benoît Magimel, inquiétant

 

Capable de manier le divertissement badin (l’intrigue excitante portée par Magimel, impeccable en collabo ambigu et roublard), ou de représenter le temps d’un plan intentionnellement flou la violence des corps suppliciés, La Douleur est d’une richesse qui touche l’âme et le cœur dans un même mouvement déchirant. Ainsi, il suffit parfois d’un geste infime, d’une inflexion balbutiante, pour que la puissance du lien qui lie Marguerite à Dionys nous éclate au visage.

Et si le film est trop long, s’il se répète parfois, si la gravité des sentiments qu’il représente et répand peut heurter, voire oppresser par endroit, c’est paradoxalement parce son réalisateur atteint précisément son but. Donner à voir le monde à travers les yeux et le verbe d’une immense écrivaine, qui aura fait de La Douleur le prisme lumineux à travers lequel observer un monde en ruines.

 

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Résumé

Sans doute une des adaptations de Duras les plus intelligentes et formellement abouties, dont les décharges émotionnelles dévastent régulièrement le spectateur.

commentaires

Bob 17/01/2018 à 22:38

Je viens de voir le film et j'ai quitté la salle avant la fin. Pas aimé du tout. Des postures, des gestuelles...pas facile d'adapter Duras au cinéma surtout cet ouvrage qui avait scandalisé les proches de l'auteur. Peut-être ai-je tort ? Mais c'est mon avis.

Ded 11/01/2018 à 16:37

Sans oublier la trop rare surdouée Mélanie Thierry (merci au casting de nous épargner l'omniprésente et crispante Léa Seydoux, sa succédanée) !...

Starfox 10/01/2018 à 20:13

Ah la vache... Biolay... Magimel... que des bons.

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