Pentagon Papers : Critique médiatique

Mise à jour : 26/04/2018 03:00 - Créé : 8 janvier 2018 - Simon Riaux

Steven Spielberg aura largement contribué dès les années 70 à la métamorphose de l’industrie hollywoodienne (et participé à tuer le Nouvel Hollywood, selon certains de ses détracteurs), avant de progressivement retourner à des formes en apparence plus classiques depuis Cheval de guerrePentagon Papers participe de ce mouvement, en cela que son sujet rappelle immanquablement Les Hommes du président d'Alan J. Pakula, tandis que son regard sur les institutions n’est pas sans rappeler celui de Frank Capra.

 

Affiche
99 réactions

PROFESSION FILMMAKER 

Il est ici question des évènements qui amenèrent le Washington Post à publier en 1971 des documents confidentiels, levant le voile sur les mensonges de l’administration américaine quant à sa responsabilité dans la Guerre du Viêtnam. Un tremblement de terre journalistique qui devait révolutionner les rapports de force politiques, et qui préfigura le Watergate. 

Bien sûr, Steven Spielberg ne s’est pas lancé dans Pentagon Papers par hasard. S’il éprouve aujourd’hui le désir d’ausculter les notions de vérité et d’investigation tout en fustigeant les conflits d’intérêts qui minent les élites américaines, sans oublier de dresser un portrait implacable du patriarcat occidental, c'est pour adresser directement les manquements du gouvernement Trump.

 

Photo Tom Hanks

Tom Hanks

 

Steven Spielberg est né en 1946. Il aura donc logiquement baigné et mûri dans une atmosphère de contre-culture, et appris d’elle le nécessaire questionnement du bien-fondé de l’action publique. C’est cet héritage qu’il entend ressusciter et il y parvient avec beaucoup de justesse, grâce au travail de Liz Hannah et Josh Singer (déjà à l’œuvre sur Spotlight, sur un sujet similaire), ici à la production et au scénario. Ils sont parvenus à capter l’énergie et la hargne d’un cinéma où créativité et contestation se nourrissaient mutuellement.

 

Photo Tom Hanks, Meryl Streep

 Le duo de stars hollywoodiennes à l'affiche du film

 

FILMEUR D'ALERTE

Mais si Pentagon Papers n’était qu’une visite touristique du monde révolu d’Alan J. Pakula, une Conversation secrète bis ou un Profession : Reporter en charentaise, il n’aurait pas tant d’impact ; et ne serait justement qu’un Spotlight de plus, respectable et stimulant, mais aisément oubliable. Ce qui fait la force du film de Steven Spielberg, c’est justement l’impressionnante maîtrise du réalisateur, et l’héritage qu’il est désormais capable de manier pour mieux le façonner.

 

Photo Tom Hanks, Meryl Streep, Carrie Coon, Bradley Whitford

La rédaction du Washington Post

 

On est dans un premier temps frappé par l’apparente sobriété du récit qui établit ses enjeux, orchestre ses dialogues et ses différentes intrigues, avec une économie et une concision qui feraient passer Le Pont des espions pour une fête du Godiveau filmée par Zack Snyder. Puis, progressivement, Spielberg déploie l’étendue des figures stylistiques qu’il maîtrise, jusqu’à conférer à son métrage une véritable dimension épique.

Ici, c’est une conversation téléphonique sur-tendue qui vire à la joute hitchcockienne ; là, une confrontation entre Meryl Streep et Bruce Greenwood qui prend des airs de louvoiements circulaires dignes d’un Brian De Palma. Sans jamais les singer, le metteur en scène fait siennes des figures de styles qui propagent rapidement une puissance inattendue à l’ensemble, jusqu’à une séquence déjà vue mille fois ailleurs, mais jamais avec une semblable intensité, au cours de laquelle la presse du Washington Post se mue soudain en Tables de la Loi. Jusqu’à en faire trembler littéralement l’institution dans ses fondations.

 

Photo Meryl Streep

Meryl Streep, le retour de la Reine

 

CARRIE AU BAL DU STREEP

Pentagon Papers  est dans son filmage une œuvre d’une virtuosité harassante, jusqu’à sa double conclusion au cours de laquelle il rend ses héros au peuple, redevenus simples quidams, tandis qu’il se met visuellement dans les pas des Hommes du président avec malice. Mais le métrage est aussi un coup de génie en matière de casting. Inutile de s’attarder sur Tom Hanks, fin et gouailleur en diable, tant c’est la performance de Meryl Streep qui étonne. On ne l’attendait guère, impératrice hollywoodienne trop honorée pour avoir encore à se battre ? C’est précisément le coup de génie de Spielberg, qui lui confie le rôle d’une aristocrate mondaine et médiatique, que ses pairs masculins (dé)considèrent négligemment.

Et le spectateur de s’identifier malgré lui au parterre de mâles paniqués à l’idée de voir une propriétaire de média se piquer d’investigation, surpris par la vélocité du jeu de Streep, et l’empire émotionnel qu’elle impose au film. Choix osé et brillant, performance incandescente : il y a dans cette alliance entre deux monstres sacrés une réussite bouleversante. Enfin, c’est également dans l’écriture de ses seconds rôles (interprétés par Carrie Coon, Bradley Whitford, Alison Brie, Sarah Paulson, Tracy LettsMatthew Rhys ou encore Jesse Plemons), ainsi que dans l’attention que leur accorde le découpage, que Pentagon Papers achève de nous sidérer.

 

Photo Meryl Streep

Streep et les hommes de Pentagon Papers

 

De la fille de Tom Hanks dont la brève apparition comique rappelle que si l’investigation et la démocratie avancent, le capitalisme n’attend pas, à Bob Odenkirk, qui célèbre la lutte discrète des reporters comme il en annonce la fin embrumée de spleen, tous sont impeccables. Spielberg lui-même court-circuite au passage les « bons sentiments » qu’on lui a souvent reprochés.

Autant de qualités qui font de son dernier film (avant Ready Player One, qui débarquera en mars 2018) un joyau de vivacité, de maturité, d’intelligence et de célérité.

 

Affiche

Résumé

Spielberg déploie une mise en scène d'une ampleur invraisemblable et un casting stupéfiant pour ce thriller journalistique qui convoque aussi bien Hitchcock, que Frank Capra ou Alan J. Pakula.

commentaires

Sylvain PASSEMAR 20/04/2018 à 08:08

Pentagone papers nous parle d’un événement peu connu en dehors des Etats-Unis et qui pourtant nous parle toujours un scandale qui divisa la rédaction Washington Post. Alors que le journal venait d’entrer en bourse, pouvait-il se permettre de sortir une Une qui allait à l’encontre du gouvernement en place. Le film explore deux thématiques actuelles le sexisme et de la liberté de sortir des affaires même si cela doit déranger le gouvernement en place. Le parallèle est évident entre Trump et Nixon et si on peut ne pas trouver ça très subtil, ça a le mérite de nous réveiller. Il n’est pas le premier à éloigner les journalistes parce qu’ils le dérangent. Si la forme est classique, on ne peut qu’applaudir les performances de Meryl Streep et Tom Hanks. Ces deux acteurs portent le film sur leurs épaules. Ils font parfaitement ressortir leurs combats intérieur. Certaines décisions ne sont pas facile à prendre et changer les règles du jeu n’est pas toujours facile. Tourmentés chacun d’eux l’a été, mais au final ils ont pris les bonnes décisions. Spielberg nous gratifie d’un excellent film avec Pentagon papers, un film très hollywoodien, mais qui fait passer un message politique fort. Les journalistes sont là servir les gouvernés, non les gouvernants.

Movie06 27/01/2018 à 10:22

C vrai que ça donne envie d'aller le voir.....mais avec un peu de réticence car comme le note un autre commentateur je trouve que spielberg c'est inégal. ...par exemple dans la mise en scène de la liste de Schindler j'avais été étonné par les vêtements des déportés tous impeccablement propres tout juste sortis de l'usine hollywoodienne. ...in fine j'ai plus tendance à considérer les films de Clint Eastwood comme des valeurs sûres. ...sur la route de Madison. ...avec la même Merryl Streep ou gran Torino. ....mais j'irai peut être voir pentagon papers au vu de la critique faite par Simon Riaux. .....en espérant qu'il ne s'agit pas d'une critique sur commande....

ceci/cela 15/01/2018 à 20:42

ça donne envie...

Raoul 09/01/2018 à 15:50

@maxleresistant
J'ai adoré War Horse. Que lui reproches-tu?

maxleresistant 09/01/2018 à 14:25

Spielberg enchaine un excellent film sur 2 depuis quelques années.

War Horse, naze
Lincoln, excellent
Bridge of Spies Excellent
BFG, naze
Pentagon papers, Excellent

Du coup Ready Player One va falloir s'attendre au pire ^^

Ichabod 09/01/2018 à 13:04

Spielberg « surestimé »...mein Gott ! C’est quoi ici, le dépotoire des cinéphiles ? C’est juste le Taulier, qui, sans forcer, continue de distribuer des mandales.
Bridges of Spies était déjà de haut vol ; un film dans lequel il était si confortable de se laissé aller, mise en scène d’une efficacité et d’une élégance folle, et un Tom Hanks impérial, etc.
Si Pentagon Papers est de cet acabit, on (les gens qui aiment le Cinéma en tout cas) va se régaler.

sylvinception 09/01/2018 à 11:52

@Bogoss : pas "le" réal le plus surestimé, mais il fait partie du lot, c'est clair.

Raoul 09/01/2018 à 11:22

Spielberg qui renoue avec les sujets et l'époque les plus intéressants de l'histoire du cinéma (à mon humble avis); Je fonce.

Simon Riaux - Rédaction 09/01/2018 à 10:08

@Bogoss

LAWL

BôGoss 09/01/2018 à 09:13

Spielberg, le réalisateur le plus surestimé de l'histoire.

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