Tout l'argent du monde : critique dévorante

Geoffrey Crété | 27 octobre 2017 - MAJ : 29/10/2018 16:10
Geoffrey Crété | 27 octobre 2017 - MAJ : 29/10/2018 16:10

Ridley Scott aura été incontournable en 2017. D'abord en mai, avec un Alien : Covenant qui a violemment divisé le public et mis en danger (au moins d'un point de vue financier) la franchise ; puis en décembre avec Tout l'argent du monde, un thriller sur l'enlèvement du petit-fils du milliardaire J. Paul Getty dans les années 70. Un film à Oscar qui a été pris dans un tourbillon médiatique lorsque la production a décidé de remplacer Kevin Spacey par Christopher Plummer un mois avant la sortie, suite aux accusations contre l'acteur de House of Cards. Derrière le scandale, y a t-il un film réussi ?

TOUTE LA MISÈRE DU MONDE

Tout l'argent du monde était destiné à suivre le chemin classique des films à Oscars tirées d'histoires vraies, avec une sortie en décembre, des nominations aux Golden Globes (trois citations, pour meilleur réalisateur, meilleure actrice et meilleur acteur dans un second rôle), puis aux Oscars. Le 29 octobre, lorsque Kevin Spacey est accusé d'agression sexuelle, la machine continue à avancer : la campagne pour les Oscars est ralentie, tandis que Ridley Scott et le studio décident de retourner toutes ses scènes avec Christopher Plummer, quelques semaines avant la sortie.

Impossible de ne pas avoir ces données en tête lorsque le nom puis le visage de Christopher Plummer apparaissent à l'écran. L'acteur oscarisé en 2012 pour Beginners incarne J. Paul Getty, multimilliardaire controversé des années 70 et figure centrale du film, focalisé sur l'enlèvement de son petit-fils à Rome en 1973. Impossible également de s'arrêter à cette crise en coulisses dans la dernière ligne droite. Si Tout l'argent du monde a de grosses faiblesses, Plummer n'est en pas une, et constitue même l'un des aspects les plus fascinants et réussis du film.

 

Photo Christopher PlummerChristopher Plummer en J. Paul Getty

 

GETTY OUT

Il y a deux films dans Tout l'argent du monde. L'un est ténébreux, passionnant et dans les cordes de Ridley Scott : la figure de l'ogre Getty, dans son antre obscure, en est au cœur, face à sa belle-fille incarnée par Michelle Williams qui se débat contre ses névroses de puissant retranché sur lui-même, enivré mais également paralysé par sa fortune. L'autre film est plus ordinaire, peu voire pas incarné, et presque encombrant au final : il s'éparpille du côté des kidnappeurs de John Paul Getty III, avec des péripéties bien dispensables.

L'impression d'un rendez-vous manqué est de plus en plus forte à mesure que le cinéaste déroule ses 2h15, étirées entre ces deux pôles qui cohabitent mal. Car s'il filme toutes les scènes avec sa maîtrise habituelle (et donc à l'impact modéré), Ridley Scott semble clairement plus intéressé par le demi-dieu Getty que par sa progéniture. Il est lui-même otage de son argent et aucune rançon ne pourra l'en libérer, tandis que sa belle-fille est prisonnière de cette famille monstrueuse.

 

Photo Christopher Plummer, Mark WahlbergChristopher Plummer et Mark Wahlberg

 

Le film n'est jamais plus puissant et fascinant que lorsqu'il filme le vieux Getty dans sa tour d'ivoire, notamment face à Gail. Son rapport à l'argent et au monde, parfaitement énoncé dans le titre, est exploré dans une poignée de scènes fantastiques, où le scénariste David Scarpa (le mauvais remake du Jour où la Terre s'arrêta), qui adapte le livre de John Pearson, prend un malin plaisir à mettre en lumière ce personnage incroyable de milliardaire qui envisage chaque interaction humaine comme une transaction.

Christopher Plummer est parfait dans ce rôle terriblement Scottien, que le réalisateur refuse d'humaniser, excuser ou même expliquer. Getty est un spectre glacial, à la perversité jamais camouflée, rongé par un démon (l'argent) qu'il a passé une vie à élever. La manière dont l'acteur joue l'homme avec simplicité, sans insister sur sa dimension monstrueuse, en accentue justement toute la violence sourde. Et hormis un plan d'incrustation qui reste techniquement très solide, l'absence de Kevin Spacey est invisible. Difficile de comprendre pourquoi Ridley Scott n'a alors pas recentré tout le récit sur Getty, plutôt que de laisser l'intensité se diluer ailleurs.

 

Photo Michelle Williams

 Michelle Williams

 

LE RANÇON DE LA GLOIRE 

Dès lors qu'il s'attarde sur autre chose que Getty, Tout l'argent du monde se montre bien plus classique. Le personnage de Romain Duris, plutôt solide en gangster italien, illustre parfaitement la tendance du film à développer des axes très plats (le kidnappeur à l'humanité grandissante, plein d'empathie pour sa victime) sans éclat dans l'écriture. 

Stratégie de fuite, petits conflits entre kidnappeurs, faux suspense sur le sort du petit-fils : Ridley Scott a beau déployer ses talents habituels, avec notamment une superbe photo de Dariusz Wolski (son directeur de la photo depuis Prometheus), il ne peut tirer grand chose de palpitant de cette partie. Le film donne alors l'impression de marchander pour gagner du temps et s'acheter une fausse noblesse, en rallongeant une histoire sur plus de deux heures pas désagréables mais finalement trop lourdes.

 

Photo Charlie Plummer, Romain DurisRomain Duris et Charlie Plummer

 

Tout l'argent du monde est alors un film empêtré et frustrant, incapable d'aller au bout de ses ambitions. Et ce dès le plan d'ouverture qui, avec ses mouvements amples, rappelle un hommage à La Soif du mal avant de retomber comme un soufflé. Lorsqu'il a de l'or entre les mains, notamment sur les affrontements entre Gail et Getty, Ridley Scott coupe trop vite, et ne laisse pas suffisamment d'espace à ses acteurs et personnages.

Un grand moment censé prendre la forme d'un noeud dramatique majeur, se retrouve ainsi expédié dans le montage, et tristement privé de l'ampleur tragique indispensable. Même le climax laisse une impression d'occasion manquée, surtout devant la caméra d'un cinéaste qui a si bien filmé l'Italie dans le mésestimé Hannibal. La fantastique musique de Daniel Pemberton, qui retrouve Scott après Cartel, semble elle aussi bien trop sous-exploitée.

 

Photo Mark Wahlberg, Michelle Williams

 

Mark Wahlberg est l'autre problème du film. L'interprétation désespérément plate de l'acteur, qui semble peu à l'aise face à ses collègues, et l'écriture grossière de cet d'espion censé être expert en négociations, tirent le métrage vers le bas. Qu'il crache verbalement à la face de Getty dans une scène aux piètres dialogues, ou qu'il offre un regard de cocker à Gail dans une sous-intrigue sentimentale aussi bête que non assumée, n'aide certainement pas à donner une quelconque harmonie au film. 

Tout l'argent du monde souffle ainsi le chaud et le froid, alterne dialogues savoureux et situations éculées, excellence et sombre banalité dans l'interprétation des acteurs et les thématiques. Il laisse rêver d'un autre film, aussi noir et radical que les meilleurs Ridley Scott. Difficile de ne pas imaginer que s'il n'avait pas enchaîné Alien : Covenant et celui-ci si rapidement, le cinéaste aurait certainement pu peaufiner son travail, et le laisser mûrir pour en tirer l'essence suprême, si perceptible dans une poignée de superbes scènes.

 

Affiche française

Résumé

Tout l'argent du monde est un film fascinant et majestueux lorsqu'il se concentre sur la figure de l'ogre Getty, interprété par un fantastique Christopher Plummer. Ailleurs, dans les rouages classiques du kidnapping, le sens et la puissance se diluent. D'où une impression de rendez-vous manqué et frustrant.

commentaires

Matt
09/01/2018 à 18:52

On peut reprocher beaucoup de chose à Ridley Scott. Il intéressant de voir que le monsieur brosse un thématique assez intéressante depuis pas mal de film sur le pouvoir et la solitude qui l'accompagne notamment à travers la figure du vieil homme isolé dans sa tour d'ivoire tel Mason Verger (Hannibal) ou bien sûr Peter Weyland (Prometheus).

Abon
05/01/2018 à 13:15

1. content de voir qu'Ecran Large remonte dans le fil actu de Google sur la recherche J. PAuL Getty : c'est bon signe pour la longévité du site
2. Pas d'accord avec le rédacteur. Le suspens sur le sort du petit fils est total.
3. Christopher Plummer est extraordinaire et glaçant tout du long. Exceptionnel. On ressort de là tout tendu. 5.Oscar à venir ?
L'esthétique des années 1970 est toujours aussi télégénique (Argo, la série The Americans, etc.)
4. Après, c'est vrai qu'il y a des ratés : Wahlberg et son histoire avec la maman, son duel avec Getty, entre autres).

Lise
02/01/2018 à 22:20

C'est un bon film Christopher Plummer est excellent

The Moon
28/12/2017 à 17:10

@ Satan,

Kevin Spacey n'a pas encore été condammnées certes mais franchement, le rôle n'était pas pour lui.

A la base le 1er choix de Ridley Scott était Christopher Plummer.

Et il faut reconnaitre que le rôle lui va à merveille...

Nicotine46
23/12/2017 à 22:07

Critique intéressante et qui attise la curiosité finalement.

J'irai de toute façon le voir car je ne manque jamais un Scott.

Geoffrey Crété - Rédaction
23/12/2017 à 11:33

@trashyboy

Elle est bien, sans surprise, et sans grand éclat non plus.
Tout semble indiquer qu'elle sera nommée oui.

trashyboy
23/12/2017 à 10:21

Et Michelle Williams dans tout ça? On peut espérer la voir nommée aux Oscars pour ce rôle ou non?

Satan LaTeube
23/12/2017 à 10:05

Par respect pour Kevin Spacey je n'irai pas voir ce film.

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