Red Sparrow : critique contre-espionnage

Geoffrey Crété | 29 mars 2018

Jennifer Lawrence dans le rôle d'une espionne russe sexy, dans un film réalisé par Francis Lawrence, réalisateur de ConstantineJe suis une légende et trois Hunger Games : sur le papier, Red Sparrow n'est pas forcément le projet le plus raffiné et alléchant qui soit. Et pourtant, derrière ses airs de film à formule pas bien excitant se cache un petit thriller d'espionnage old school et stylé.

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RED WIDOW, BLONDE SPARROW

D'une version bis d'Atomic Blonde, où l'agent secret Charlize Theron tapait de l'Allemand, à une vague ressemblance au personnage de Black Widow, l'espionne russe et ex-danseuse interprétée par Scarlett Johansson dans les AvengersRed Sparrow a été servi par de nombreuses comparaisons. Force est de constater que le film s'est bien gardé de rentrer dans ce jeu des sept erreurs pour maintenir sa couleur véritable : celle d'un thriller d'espionnage sec, sobre, raffiné, absolument pas écrasé par un cahier des charges de film d'action classique, ou de romance de bas étage.

Adapté du roman de Jason Matthews, Red Sparrow est l'histoire de Dominika Egorova, ballerine émérite du Bolchoï qui, après un accident qui la prive de ses rêves et ambitions, se laisser guider par son oncle (Matthias Schoenaerts) sur les territoires opaques et dangereux de l'espionnage, face à un agent de la CIA (Joel Edgerton). De la formation extrême aux missions de séduction, du double jeu aux combines silencieuses, le film de Francis Lawrence, qui retrouve l'héroïne des trois Hunger Games qu'il a réalisés, avance sur des sentiers balisés. Red Sparrow est le prototype du projet dont la valeur dépend en très grande partie des talents réunis. Avec ceux conjugés du cinéaste et Jennifer Lawrence, il s'en tire avec les honneurs.

 

Photo Jennifer Lawrence Jennifer Lawrence, de ballerine à espionne 

 

ALIAS

Dès l'ouverture, Francis Lawrence énonce ses ambitions stylistiques. Il ne sera pas question d'assembler un nouveau film d'action autour d'une super-héroïne qui tape à tout va, mais de s'inscrire dans l'héritage d'un certain cinéma d'espionnage old school où la mise en scène est au service de la tension, de l'atmosphère, plutôt que du spectacle pur. Le montage alterné qui présente les deux protagonistes (la ballerine et l'agent de la CIA, tous deux détruits) n'a rien de fou, a été vu mille fois ailleurs, mais témoigne d'un vif désir de donner à ce Red Sparrow des allures de bon cinéma.

Si Francis Lawrence a démontré un certain talent en matière de mise en image avec ConstantineJe suis une légende, et au moins un très bon épisode de Hunger Games avec L'embrasement, il signe avec Red Sparrow son film le plus solide et soigné. Fort d'une absence notable d'effets spéciaux et d'obligations de superproduction (le film a coûté à peine 70 millions, dont 20 pour Jennifer Lawrence), il s'épanouit avec un plaisir manifeste, aidé par la lumière glaciale de Jo Willems. Qu'il retrouve un Rated R, auquel il ne s'est pas frotté depuis Constantine, lui permet de donner une belle ampleur aux scènes de violence, qui sont comme des coups de poignard dans le tissu du récit.

Car si l'histoire se déroule sur une scène attendue, entre intérieurs dénudés et motifs urbains, Francis Lawrence ne semble aucunement le subir. Au contraire : il assemble ces éléments pour donner un caractère intemporel à l'histoire (le film devait d'ailleurs à l'origine prendre place dans les années 70), avec quelques belles impulsions. D'une vision troublante d'une route à travers les glaces de la Russie à une séance de torture saisissante autour d'une table, Red Sparrow a du style. Et du style plutôt raffiné. Les numéros de Jeremy IronsMatthias Schoenaerts et Charlotte Rampling, parfaite en marâtre machiavélique et asséchée, renforcent ce sentiment.

 

Photo Jennifer LawrenceUne Jennifer Lawrence à 20 millions se cache sur cette image

 

AGENT DORMANT

Red Sparrow a néanmoins une faille, de taille : ne pas être aussi intelligent et tordu que son héroïne, et être capable de satisfaire pleinement l'amateur du genre. Au jeu des manipulations et contre-manœuvres, le film se révèle ainsi bien trop poli et didactique, malgré ses efforts pour complexifier une intrigue cousue de fil blanc et de l'emballer dans une atmosphère mystérieuse. 

La trajectoire de l'héroïne, dont les motivations et décisions ne sont ni cachées ni laissées opaques, sera donc aussi efficace que classique, sans la part d'ombre attendue. Et lorsque le film entre dans la phase inévitable des petites surprises et résolutions, c'est à coup de flashbacks plats et autres énonciations. L'intérêt ne réside pas dans cette facette du film, qui a le bon goût de déplacer sa valeur ailleurs, mais la mécanique pourra sembler gentiment simplette, et très loin du trouble annoncé.

 

Photo Jennifer Lawrence, Joel Edgerton Jennifer Lawrence et Joel Edgerton

 

Trouble qui grandira néanmoins autour du corps et du visage de Jennifer Lawrence. Star érigée en l'espace de quelques années, propulsée sous le feu de projecteurs et sous le regard d'une génération d'adolescents, l'actrice construit une carrière particulièrement intéressante et riche. Et sous ses airs de film impersonnel, Red Sparrow enfonce le clou : son étonnante et violente scène de nudité, après celle du fantastique Mother ! de Darren Aronofsky, témoigne d'une passionnante conscience de son corps et son pouvoir, mais également de sa popularité.

Celui qui pensait voir Jennifer Lawrence sagement soumise à une production hollywoodienne qui utilise son corps comme la Russie exploite celui son héroïne, se trompe. Si Red Sparrow est surtout un thriller bien ficelé sans aucune autre prétention que d'offrir un divertissement plus mature que la petite moyenne, c'est aussi une nouvelle preuve, discrète mais réelle, des choix de carrière de l'actrice. Choix ni évidents, ni sans risque. Mais c'est tout ce qu'on peut attendre, ou du moins apprécier, d'une comédienne si haute dans la chaîne alimentaire hollywoodienne.

 

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Résumé

Malgré ses faiblesses scénaristiques et sa formule convenue, Red Sparrow bénéficie d'un savoir-faire évident côté mise en scène et distribution, qui en fait un film d'espionnage old school parfaitement distrayant.

commentaires lecteurs votre commentaire !

Sylvain PASSEMAR
19/04/2018 à 23:35

Ce film d'espionnage est avant tout un thriller psychologique, certaines scènes sont vraiment dures. Mais elles sont nécessaires (peut être pas à ce point là malgré tout) pour façonner le personnage de Jennifer Lawrence. Les retournements de situation sont nombreux, et les jeux de dupe, importants, à tel point qu'on peu s'y perdre un peu. Le milieu du film traîne toutefois un peu en longueur, avec un dénouement qui peine à se dessiner. Heureusement, la scène finale est réussie, et tout s'explique.

drocmerej
04/04/2018 à 00:12

@Boddicker
Oui et il a été bien accueilli chez d'autres comme le aussi très sérieux avoir-alire : "une réussite éminente qui, après sa sortie, pourra compter sur un statut de film culte ou d’œuvre maudite". Et il y'en a beaucoup des films descendus quasi-unanimement à leur sortie pour devenir respectés/redécouverts/cultes des années plus tard. A tort ou à raison pour tout un chacun.

Je ne crois pas qu'on puisse qualifier un critique de "fiable" ; ce serait tenter de rendre objectif le subjectif. En revanche c'est vrai que c'est pratique de trouver un critique dont on partage le plus souvent les avis. Enfin je crois, je ne veux pas imposer mon avis lol

Boddicker
30/03/2018 à 14:38

Mmmmhhh, gros doutes, le film s'est fait totalement pourrir par un grand nombre de très sérieux et fiables youtubeurs ricains comme IGN, Stuckmann, Jeremy Jahns...

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