Ouvert la nuit : Critique à guichet fermé

Mise à jour : 17/09/2017 22:15 - Créé : 10 janvier 2017 - Simon Riaux

Difficile de cerner Edouard Baer, capable de mettre en scène une œuvre aussi éthérée et rêveuse que La Bostella, sans tourner le dos au rire épais et conventionnel d’un Turf. Tour à tour clown triste ou croque-mort hilare, il traîne depuis plus d’une décennie son verbe tour à tour et flottant et vibrionnant. Avec Ouvert la Nuit, il propose une formidable synthèse de son univers.

 

Sabrina Ouazani Edouard Baer
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Au Théâtre ce Souar

Le film démarre pourtant à la manière d’un cauchemardesque abime pour qui n’habite pas dans le Vème arrondissement de Paris et s’est déjà levé pour travailler avant 16h du matin. On suit pendant les premières minutes du film un Baer aussi flamboyant qu’à l’accoutumée, dans la peau d’un directeur de théâtre désargenté et dilettante, qui tente tant bien que mal d’amener sa (mauvaise) troupe jusqu’au soir de la première.

On craint la dilatation des dialogues, on redoute la tirade de trop, on anticipe le portrait déjà vu mille fois d’un petit microcosme artistique boboïde, bien-pensant, consanguin et bouffi de suffisance, moralisateur et déréalisé. Bref, on sent venir le film pour prof de français en rodage de ménopause à trois kilomètres. Et c’est justement là qu’Edouard Baer nous prend à revers pour nous emmener ailleurs.

 

Sabrina Ouazani Edouard Baer

 

Apparaît soudain l'électrique Sabrina Ouazani, dont l’arrivée transforme le récit en un curieux alliage de buddy movie et de road trip au ralenti. Dans le rôle d’une stagiaire sortie de Sciences-Po, elle sera le poil à gratter du réel, le grain de sable chargé de gripper la mécanique Baer. En résulte une narration qui devient soudain imprévisible, mute constamment au gré des gifles, réelles et symboliques, infligées au personnage principal. Toujours drôle et porteur d’une logorrhée ivre stupéfiante, Baer continue d’amuser, mais remplace progressivement la gouaille par la mélancolie, le brio par l’amertume, à l'image de la séquence, où Michel Galabru, dans son dernier rôle s'adresse un hommage aussi grinçant que funèbre.

 

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Ouvert la Nuit devient alors le portrait désenchanté, tantôt hilarant, tantôt profondément touchant, d’un homme inadapté, irresponsable et égoïste, souvent pathétique dans son volontarisme poétique, son absolu refus d’assumer ses responsabilités et le monde qui l’entoure. Au fur et à mesure de cette course-poursuite désabusée, la mise en scène s’éveille au fur et à mesure que la posture de l’auteur se met en sourdine.

 

Sabrina Ouazani Edouard Baer

 

De jeux de contrastes en punchlines, de plans séquences en images habilement composées, Edouard Baer égratigne son milieu. Lorsque le personnage de Luigi tapine mollement pour une clone de Liliane Bettencourt, que son anti-héros se dérobe une ultime fois devant sa famille ou quand le choix même des costumes révèle la persistance d’une lutte des classes qui ne dit pas son nom, le métrage nous rappelle qu’il est bien un pur film de cinéma et pas un énième songe de ménestrel subventionné. En témoigne la bascule qui fait de Luigi le séducteur, un dragueur concupiscent glauque au possible, malmenant simultanément le public d'Edouard Baer et les personnages qui l'entourent.

Certes Ouvert la Nuit demeure de bout en bout une œuvre bavarde, qui a trop vouloir jouer sur les détails manque parfois d’articulations solides. Mais c’est aussi dans la légèreté apparente de son dispositif que le film puise son élégance. Une élégance teintée d’une douleur sourde, qui concoure à faire du film l’expérience cinématographique la plus aboutie et gracieuse de son auteur.

 

Sabrina Ouazani Edouard Baer

Résumé

Edouard Baer torpille le programme attendu du petit théâtre fantaisiste qu'il proposait jusqu'à présent pour accoucher d'un récit sensible et amer, drôle et déroutant.

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