Premier contact : critique du troisième type

Geoffrey Crété | 30 octobre 2017 - MAJ : 07/11/2018 13:07

Il fera l'événement en octobre 2017 avec Blade Runner 2049, mais Denis Villeneuve plonge déjà dans la science-fiction avec Premier contact. Le réalisateur de PrisonersEnemy et Sicario filme Amy Adams et Jeremy Renner dans une rencontre du troisième type, avec l'espoir pour beaucoup d'un grand film de science-fiction qui s'imposera face à Rogue One : A Star Wars Story et Passengers, en salles le même mois. Pari réussi ?

Photo Amy Adams
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Difficile de ne pas lire dans Premier contact un message crypté lié à Blade Runner 2049, la suite du film culte de Ridley Scott qui sortira un an après. Ayant gravi les échellons pour devenir un cinéaste de premier plan en six ans, après la révélation Incendies en 2011, Denis Villeneuve entre pour de bon sur les territoires du film de studio, avec une question primordiale : saura t-il conserver son identité et son âme au sein du système ?
 
Adapté du livre Story of Your Life de Ted Chiang, Premier contact avec Amy Adams et Jeremy Renner offre quelques éléments de réponse en livrant un spectacle à cheval entre le mainstream et le film d'auteur. Un vrai numéro d'équilibriste, en grande partie réussi.
 
 

Photo Amy AdamsAmy Adams

 

(PREMIER) CONTACT

Le mal-aimé Sphère de Barry Levinson, Contact de Robert Zemeckis, ou encore Solaris, le fabuleux livre de Stanislaw Lem adapté par Andrei Tarkovski et Steven Soderbergh : cette histoire de vaisseaux aliens qui rencontrent l'humanité pour de mystérieuses raisons résonnera dans l'esprit de beaucoup de fans de science-fiction. Une science-fiction qui s'intéresse plus aux esprits qu'aux corps, avec une réflexion sur le temps et le déterminisme, centrée sur le facteur humain dans un paysage et un genre d'ordinaire associés au grand spectacle.
 
Au coeur du film, il y a ainsi le personnage d'Amy Adams, linguiste enrôlée par le gouvernement américain lorsque l'un des nombreux OVNI apparus sur Terre s'installe sur le territoire. Silencieux, majestueux, imposant : le vaisseau ovoïde flotte comme un gigantesque point d'interrogation. Une énigme venue d'ailleurs, posée à une humanité démunie face à cette non-menace qui chamboule leur système de pensée. Cette rencontre du troisième type n'est ni un danger, ni un cadeau. C'est un mur blanc sous forme d'épreuve, dont l'opacité cache un gigantesque miroir.
 
 

PhotoDans le vaisseau... ou dans l'esprit ?

 

STRANGER THING

Premier contact est sans surprise une réflexion sur l'Homme, plus qu'un film sur l'Alien et l'Ailleurs. Le très grand (l'espace, les vaisseaux, la dimension étourdissante de la résolution) renvoie au très petit (la fragile héroïne, la nature humaine, et l'utérus, comme un vaisseau). De la même manière que l'héroïne se bat pour empêcher les gouvernements de passer à l'action, le film préfère les mots et les silences graves à toute forme de spectacle ou démonstration visuelle gratuite.
 
Denis Villeneuve emballe une oeuvre à la noblesse double. La place de la communication et de la réflexion à l'échelle de l'espèce humaine, au-delà des frontières et des cultures, a un sens particulièrement fort dans le monde d'aujourd'hui. L'idée d'antagoniser l'Autre, par principe et par sécurité, prend également un lourd sens, dans la grande tradition de la science-fiction qui offre un miroir tourné vers la réalité. Le scénario met l'accent sur l'importance du langage et la précision des mots, notamment en opposant la légèreté d'un murmure qui résonne jusqu'à renverser le cours des événements pour stopper le métal militaire et la bureaucratie. 
 
Et c'est parce qu'il filme ce faux film d'invasion (qui aura en partie été vendu comme un thriller haletant au public) en prenant soin de résister aux travers du genre, qu'il lui donne toute sa cohérence. Dans le fond comme dans la forme, Premier contact est un film solide, qui n'adopte pas la vitesse du monde en 2016. Ce qui lui confère une grâce certaine.
 
 

Photo Amy Adams, Jeremy RennerAmy Adams et Jeremy Renner

 
 
Dans le registre de la nuance et de la gravité subtile, Amy Adams brille, encore une fois. Avec le film de Denis Villeneuve et le magnifique Nocturnal Animals de Tom Ford sorti au même moment, l'actrice rappelle avec une sobriété et une justesse affolantes qu'elle est l'une des meilleures du cinéma américain contemporain. Elle apporte à ce personnage d'héroïne hollywoodienne (voir la scène à bord du vaisseau qui rappelle Prometheus et sa logique scientifique) une dimension tendre et fragile. Sachant qu'elle est le coeur du film, et le vecteur de sa charge émotionnelle, elle assure une grande partie du service.
 
 

Photo Amy Adams

 

PRISONER

Il manque toutefois une certaine force à Premier contact pour être à la hauteur. Il y a trop de ces scènes et petits conflits ordinaires, notamment avec un Forest Whitaker purement accessoire. L'intrigue se révèle bien plus simple et attendue que prévu. Il y a bien une poignée d'images marquantes, plusieurs séquences brillantes et une utilisation ingénieuse des effets spéciaux (notamment autour des aliens eux-mêmes, intelligemment laissés dans leur mystérieuse brume), mais le film ne semble pas décoller au-delà de la frontière indispensable à l'intrigue. L'horizon est comme bloqué lorsque l'histoire s'approche de l'ultime frontière qui le sépare d'un grand film profond de science-fiction.
 
Alors que chaque recoin de Sicario semblait habité par Denis Villeneuve, le cinéaste semble ici moins puissant, voire presque absent dans certains moments. Il ne plie pas le genre de la science-fiction comme il tordait celui du thriller dans le film sur les cartels, malgré de superbes cartes en main. Il ne va pas aussi loin dans l'abstraction, dans la pureté - alors que thématiquement il va dans ce sens. Ce sentiment occupe particulièrement l'esprit face au climax, qui vend artificiellement un semblant de spectacle voire d'apocalypse sans trop y croire, celui-ci étant moyennement cohérent avec l'ambiance. 
 
 
Photo Amy Adams
Paré au (pas) décollage
 
La musique étrange et fascinante de Johan Johannsson semble elle aussi reléguée au second plan, hormis deux scènes qui rappellent que ses compositions étaient magnifiquement utilisées par Denis Villeneuve dans Sicario - où elle étaient le coeur de certaines scènes, et envahissaient tout l'espace cinématographique. Même le titre (VF ou VO) traduit un désir d'universalité sommaire très hollywoodien, sans l'étrangeté ou la clé de lecture d'un Prisoners ou d'un Enemy. D'une efficacité indéniable, Premier contact a donc des atouts clairs, sans pour autant être aussi grand qu'il ne le laissait espérer.
 

Affiche

Résumé

Un film de science-fiction noble, avec une formidable Amy Adams, qui résiste avec une certaine assurance aux codes du film d'aliens pour attaquer le genre avec intelligence. Reste toutefois l'impression que Denis Villeneuve n'y a pas déployé l'entièreté de son talent, un peu écrasé par le poids du cahier des charges.

commentaires lecteurs votre commentaire !

Eddie9Felson
31/10/2018 à 11:45

@pat

C’est tout sauf cela... bien au contraire! :)

spounto
31/10/2018 à 11:06

Film magnifique ou la SF est au service de l'Homme. C'est beau, avec une question toute simple sur les choix de vie qui font que l'être humain est ce qu'il est. C'est bouleversant, une ode à la vie d'une grand humilité. Contact c'est super aussi mais c'est à la truelle que Zemeckis dépeint ses rapports humains. Premier Contact c'est une baffe de justesse et de finesse.

Geoffrey Crété - Rédaction
30/10/2018 à 20:42

@chontor

Et faut pas trop interpréter les paroles écrites. Je vais rajouter des smileys pour vous rassurer
:)
;)

Je préfère aussi Contact et le film a bien meilleure note chez nous d'ailleurs (certains diront, une trop bonne note, rires)
https://www.ecranlarge.com/films/840634-contact/critiques

chontor
30/10/2018 à 20:35

@Geoffrey Crété,

Faut pas déprimé, il existe des médocs contre ça :)

Plus sérieusement je préfère Contact à ce Premier Contact dans le genre.

Geoffrey Crété - Rédaction
30/10/2018 à 20:12

@chontor

Oh, vous savez, quand on nous dit pas qu'on surnote et qu'on est généreux, ou nous dit qu'on est trop méchants et qu'on ne comprend rien. On a d'ailleurs consacré un dossier à Villeneuve, qui partage généralement la rédaction, et ça en a énervé beaucoup qu'on "ose" ne pas être tous unanimes.

Marc
30/10/2018 à 20:10

Du grand cinéma vu au ciné , histoire qui côtoie l'intime et le premier contact avec une nouvelle espèce. Captivant intelligents a voir et revoir .

chontor
30/10/2018 à 20:05

Vous étiez généreux à l'époque presque 4 étoiles pour ça. Moi je le mets dans le rayon pharmacopée à coté des somnifères.

eric
30/10/2018 à 19:05

interstellar et celui la deux bijoux de sf

Patrick_84752
01/02/2017 à 11:04

Un très bon film de SF, dans lequel le réalisateur parvient à distiller une ambiance assez forte. Les effets visuels sont peu voyants mais parfaitement exécutés. Les acteurs sont crédibles.
Par contre, l'intrigue possède un peu trop de points communs avec Interstellar à mon gout.
De plus je doute que ce genre de film se prête à de multiples visionnages.
Mais quoiqu'il en soit, il est à voir pour tout fan de SF !

MystereK
20/12/2016 à 09:20

@4lstroM

Le cadeau ne sert à rien? Les heptapodes ont juste donné leur science aux humains pour que ceux-ci fasse un bond dans leur évolution (à l'instar du monolithe de 2001 avec les singes et dont Denis Villeneuse reprend exactement le même plan mais à la verticale avec le geste de la main qui touche la'rtefact extraterreste) et qui conduira la race humaine à sauver celle des heptapose dans 3'000 ans. Ils savent que cela ne sera pas oublié, ils voient l'avenir comme le présent et le passé.

Mon film de SF préféré de 2016, et peut-être des années 2010.

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