Snowpiercer, le Transperceneige : critique à toute vitesse

Simon Riaux | 20 février 2016

Ils sont trop nombreux. Cagoulés, armés de haches, masses d'armes ou de lances, de longs cabans plastifiés les protège des éclaboussures à venir. Seuls leurs yeux injectés de sang et leur dents jaunies témoignent d'une humanité perdue depuis longtemps. Ils ne laisseront passer personne, ne le veulent pas, ne le doivent pas. Peut-être même prendront-ils un peu de plaisir à la tâche sordide qui les attend. Ils sont là pour nettoyer la fange, avec pour seuls balais d'antiques ergots d'acier trempé.

Affiche
8 réactions

Face à eux, une marée humaine bouillonnante de rage et de tristesse déborde d'une colère trop longtemps contenue. Ce sont les resquilleurs, ils vivent en queue de train. Montés sans ticket, condamnés à ne descendre qu'à la faveur de leur dernier soupir. Ils ne feront pas demi-tour. Ce n'est pas le courage qui les meut, mais une énergie spontanée, irrépressible. Avec leurs poings comme seul arsenal, ils ne trépasseront pas sans souiller la coursive de leur sang noir, usé, chargé de plomb et de métaux lourds, un sang qu'aucun agent chimique ne détergera jamais.

 

 

C'est lors de cette hallucinante séquence de confrontation que s'effectue la bascule et l'inexorable montée en puissance du Transperceneige de Bong Joon-Ho, adaptation d'une perle noire de la bande dessinée française des années 80. Le matériau d'origine était tombé dans l'oubli (du moins en ce qui concerne le grand public), et ne paraissait à première vue que très difficilement adaptable, à moins d'une heureuse épiphanie. Cette dernière aura pris la forme d'une co-production franco-américano-coréenne, attelage inhabituel, peut-être le seul capable de donner au metteur en scène la liberté et les moyens (humains, techniques, financiers) de livrer une vision convaincante. Bong Joon-Ho aura eu la bonne idée de conserver le contexte de l'œuvre, ainsi que sa radicalité, en la débarrassant de l'immaturité politique de son premier tome.

 

 

En résulte un film tout à fait implacable, dont le discours rappellera inévitablement la récente déception d'Elysium, à cette différence près que le film réussit à peu près tout ce que son prédécesseur ratait lamentablement. Point de manichéisme puéril ici, nulle simplification embarrassante. Dans le monde du train, les ténèbres ont gagné chaque couche, classe, compartiment d'une humanité à l'agonie. Les travailleurs exploités, loin de tout romantisme socialisant, sont revenus à une forme de barbarie contagieuse, la classe « moyenne » a finit par prendre goût à ses indignes mandats, tandis que les nantis se complaisent dans une spiritualité de bazar, avec pour seul but de justifier leur anthropophagie de classe. Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance.

 

 

On est régulièrement abasourdi par l'audace et la richesse du film, qui se permet tous les délires, transformant toujours l'essai, à l'image d'une Tilda Swinton totalement allumée et dont le sur-jeu assumé fait finalement sens avec l'univers qu'elle défend bec et ongles. La direction artistique, quand elle ne nous gratifie pas de ses propres trouvailles, s'inspire avec intelligence et maîtrise des travaux de Terry Gilliam ou encore de la trilogie Bioshock. Cette dernière aura probablement été une source d'inspiration majeure, tant on se prend parfois littéralement au jeu, curieux d'explorer les corridors et galeries de cette fourmilière sur le point d'imploser. On pourrait reprocher au film de régulièrement sacrifier son rythme au bénéfice de séquences hallucinogènes, mais ce serait passer sous silence leur impact, à l'image d'une leçon de chose arrosée de plomb, qui laissera le spectateur tremblant, entre hilarité et horreur.

 

 

 

On ne peut que remercier le metteur en scène pour la justesse de sa vision, l'efficacité absolue avec laquelle il installe la dynamique fatale d'une révolution nihiliste. Point de salut à bord du Transperceneige. Pour arriver à ses fins, il faudra abandonner les siens, torturer, tuer et in fine, détruire. Tandis qu'un Chris Evans (anti)christique progresse à travers les coursives – et autant de strates d'un occident en perdition – nous comprenons que l'univers dépeint ici n'appelle nul renversement des valeurs ou quête de justice, mais bien une mise à mort. Chaque photogramme du métrage pue l'agonie à plein nez, tant et si bien que le spectateur en vient lui même à ressentir du soulagement à l'approche du châtiment promis depuis les premières minutes du film.

 

Résumé

Bong Joon-Ho aura préféré à la fin tout à fait noir de la bande-dessinée originale une conclusion plus cinégénique et lumineuse (en apparence), mais pas moins désespérée, qui s'abat sur le récit et ses derniers embryons d'espérance comme une sanction salvatrice, une déflagration telle qu'on n'en avait pas connue depuis longtemps. La force du Transperceneige n'est pas de dénoncer, pas de raconter, pas même de nous offrir une brillante mosaïque d'images, mais bien de donner corps à la juste f!èvre dont Jacques Lob et Jean-Marc Rochette se faisaient déjà les oracles en 1982.  

commentaires lecteurs votre commentaire !

Fuyez pauvres fous
23/02/2018 à 08:50

Le train, le mouvement perpétuel, la glace et la neige partout. Bon, pourquoi pas. En tout cas, j'aurai bien aimé y croire.

Mais ce film est une bouse. La remontée parmi les wagons propose des décors d'un wagon à l'autre où les différences sont marquées à l'excès. Tout est exagéré. C'est sans arrêt trop différent, sans cohérence, les wagons ont des tailles parfois minuscules (le sauna), parfois gigantesques (l'aquarium, les jardins), etc.

Tout respire le manque de logique : les enfants pour aller à l'école doivent traverser une boîte de nuit et une salle de shoot ? Les gens dorment où ? Dans les 10 couchettes que l'on voit ? Et ce train qui ne déraille jamais alors qu'il n'a rien de spécial pour rester collé sur ses rails... Et cette bataille contre des hommes cagoulés qui tuent un poisson... pourquoi ? Les wagons à l'arrière du train ont une certaine logique, ils bougent d'ailleurs comme dans un train, mais ensuite, les autres wagons doivent bénéficier de stabilisateurs que ceux de la queue n'ont pas, et puis surtout, l’enchaînement n'a aucune fluidité. On passe une citerne d'eau mais non en fait, l'eau est à l'avant. Ah ? on ne l'a pas vue ensuite. Et à l'arrière, ça sert à quoi du coup ? Les lieux s’enchaînent comme si les personnages étaient transportés d'une scène à l'autre et passaient dans une autre dimension systématiquement.

J'ai passé mon temps à soupirer devant ce qui n'est qu'un navet aux effets spéciaux mauvais, avec des acteurs qui surjouent (à la mode asiatique), une musique anecdotique et un scénario truffé d'incohérences (le coup du manteau de neige pour le petit à la fin m'a bien fait rire également, il sort d'où ?).

Bref, je ne comprends pas comme ce film a pu obtenir de telles notes et réunir un tel casting. C'est un film inutile, qui n'a rien d'intelligent parce que tout est convenu. Au mieux, on perd son temps.

Lektre
21/02/2018 à 08:29

Jamais compris l'engouement médiatique pour ce film, à mille lieux de l'esprit de la BD, plus subtile et tellement moins racoleuse. Ici, c'est une succession de scènes toutes plus WTF les unes que les autres, aucun crédit possible dans ce microcosme autarcique sur rail, avec tous les curseurs en sur-jeux pour les acteurs (mention spéciale à Swinton), et cette scène finale après le déraillement, d'une bêtise et d'une naïveté crasse, avec les deux mioches en manteaux de fourrure (volé à un adulte mais qui se retrouve parfaitement ajusté à la taille du gamin de 4 ans ?!!!!)...
Bref... à ranger à côté de Okja (là encore une vraie purge à mes yeux...), non, je ne suis vraiment pas client du cinéma de Joon-Ho.

Snow Leopard
05/01/2015 à 11:31

Deux heures haletantes, menées tambour battant, dans un rythme effréné où se succèdent des scènes les plus folles les unes que les autres.

Tout est absolument impeccable : casting, lumière, musique, réalisation. Rarement, on aura assisté à une telle maitrise de l'intrigue, du scénario, des enjeux et de la mise en scène.

Snowpiercer est tout simplement à ranger au rayon des chefs-d'oeuvre de la science-fiction.

votre commentaire