Passion : Critique

Geoffrey Crété | 22 janvier 2013

Le cinéaste déploie toute sa virtuosité pour le remake de Crime d'amour d'Alain Corneau, pour signer un thriller diabolique, érotique et magnifique.

Image 634745
0 réactions

Moins célébré que Scorsese, oscarisé car tombé dans les griffes de la machine hollywoodienne, mais moins mythifié que Coppola, indissociable de son aura d'artiste de l'extrême, Brian de Palma a échappé de peu aux oubliettes après une décennie auprès des studios, ponctuée de bides plus ou moins compréhensibles - Snake Eyes, Mission to Mars et Femme fatale, loin d'être aussi mauvais que Le Dahlia noir. Réadopté par la critique avec un Lion d'argent à la Mostra de Venise pour Redacted il y a cinq ans, attaché à une suite des Incorruptibles heureusement abandonnée, l'autre maître du suspense orchestre un retour inespéré au premier plan avec un thriller sulfureux parfaitement dans ses cordes, qui renoue avec ses meilleures recettes des années 80 - meurtres, sexe, saphisme, perversion, manipulation, split-screen et Pino Donaggio.

 

Image 625367

 

A la base, il y a le dernier film du Français Alain Corneau, décédé une semaine après la sortie de Crime d'amour, un thriller mal foutu mais pas inintéressant avec Kristin Scott Thomas et Ludivine Sagnier. Courtisé par Hollywood avec le fantasme de dénicher David Lynch pour en réaliser un remake, le producteur Saïd Ben Saïd attire l'attention de Brian de Palma, charmé par le potentiel sulfureux du film français. L'occasion idéale pour lui de renouer avec le pur thriller, érotique et sauvage, grâce à l'histoire d'une business woman opportuniste et manipulatrice, qui provoque le désarroi puis la vengeance de son assistante, humiliée après avoir essayé d'échapper à son contrôle.

 

Image 625365

  

À première vue, le réalisateur de Pulsions et Body Double recycle sans effort le film original dans une première partie copie conforme, heureusement rehaussée par le choix de deux comédiennes qui cassent la dynamique mère-fille de Corneau - la blonde Rachel McAdams, parfaite peste narcissique, et la brune Noomi Rapace, farouchement énigmatique. Mais à y voir de plus près, il métamorphose en profondeur le matériau monochrome français pour en extirper toute l'essence hollywoodienne. Adieu la trivialité de la maison de banlieue, du cinéma parisien, de l'attirance implicite des deux femmes : la tornade de Palma dépoussière l'histoire pour en tirer des paillettes chic et choc - baisers, sex toys et sex tape. Exit donc le Crime d'amour symbolique, place à la Passion de Brian, plus noire, plus sexy, plus grotesque, plus stylisée, plus violente. Au-delà de l'apanage de son cinéma, qui confère au film une atmosphère furieusement excitante, le cinéaste mise sur une foule de malins détails : le milieu de la publicité, parfaitement adapté au propos, l'assistant d'Isabelle qui devient une assistante, troisième roue du carrosse tordu de l'intrigue ainsi menée par une blonde, une brune et une rousse, ou encore la révélation tardive du meurtrier - Corneau misait sur un autre suspense. A 72 ans, le cinéaste confirme en outre son amour maladif pour la Femme avec des héroïnes insondables et complexes, qui se dérobent constamment à la compréhension, face à des hommes ridiculisés, moqués, asservis.

 

Photo Rachel McAdams

 

Mais au-delà de cette mécanique bien huilée, Passion est un superbe patchwork des obsessions de Brian de Palma, grand cinéaste de l'immobile, condamné à ressasser, remâcher, altérer à l'infini des motifs désormais marques de fabrique - le split-screen du meurtre et la sœur jumelle de Sisters, l'ascenseur et la fin rêvée de Pulsions. Le revers de la médaille,  c'est encore une fois un scénario limité, qui s'étiole peu à peu pour laisser place à un exercice de style flamboyant mais purement formaliste. Pour le fan, c'est un orgasme de chaque instant où aucune limite n'est imposée, ni par le bon goût ni par les conventions modernes. Pour le néophyte, c'est un curieux objet daté, entre la mauvaise série B et le téléfilm de luxe. Dans tous les cas, Passion ressemble à un beau cri de guerre de la part d'un metteur en scène considéré comme éteint, mais encore loin d'avoir épuisé son carburant de cinéma.

 

Affiche teaser française

 

 

Résumé

Un superbe patchwork des obsessions de Brian de Palma.

commentaires lecteurs votre commentaire !

Aucun commentaire.

votre commentaire