Critique : Jour des corneilles (Le)

Nicolas Thys | 7 juin 2012
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A l'origine, Le Jour des corneilles est l'un des romans québecois les plus étonnants de ces dix dernières années. Ecrit par Jean-François Beauchemin, il est rapidement repéré par un producteur et un film d'animation est mis en chantier. Un premier réalisateur est trouvé : Serge Elissalde, auteur du très beau U et de nombreux courts tous aussi intéressants, mais il finit par quitter le projet et Jean-Christophe Dessaint le remplace. C'est son premier film. Et sa première réussite importante.

Déjà d'un point de vue narratif : on est dans un conte qui n'en est pas tout à fait un, dans un film fantastique qui n'en est pas vraiment un non plus, dans un objet cinématographique qui va dans toutes les directions, vers tous les genres et qui tient la route. Et son histoire a beau être limpide, elle n'en reste pas moins tout à fait originale : l'histoire d'un enfant qui vit depuis sa naissance dans une forêt, entouré de fantômes, d'habitants de l'outre-monde, avec un père terre à terre au tempérament d'ogre qui le dissuade voire l'interdit de la quitter. Bien sûr, le jour arrive où il va devoir enfreindre cette règle... Et vont venir se fondre dans le récit des histoires de guerres, de mort, d'amour, de meurtre et de vie. Avec des oiseaux, des personnages sans nom ou aux noms étranges, des militaires et des esprits mi-homme, mi-animal. Tout cela, avec une élégance rare, sans faille importante, et surtout avec une poésie que les images de Jean-Christophe Dessaint parviennent à transcrire à merveille.

Si l'enfant ressemble, avec son étrange tête cabossée et ses trois cheveux qui se battent en duel, à un personnage des Razmokets, il est simplement, comme son père au physique de géant, hors du monde et des conventions. Mais, plus il avance et plus on se rendra compte que les individus qui l'entourent semblent tous avoir un physique marqué par des traumatismes anciens et des événements difficiles. Sauf les plus petits, Manon et son physique classique. Mais le protagoniste, sans nom, a grandi vite et différemment.

De même, le graphisme de la forêt est un enchantement, avec ses couleurs qui se superposent, ses traits gros et marqués, un dessin inspiré d'un environnement réel mais sans jamais chercher le photoréalisme. Au contraire, on est proche d'influences picturales et le seul objectif c'est la création d'une atmosphère unique, à la fois tendre et bienveillante, mais aussi brutale et dangereuse. La forêt, c'est un monde en soi, protecteur et qui ne demande qu'à faire éclater ses frontières. D'ailleurs ce n'est pas pour rien qu'il est impossible de le situer : la forêt ou le village sont semblables à mille autres et pourtant uniques. Et le film se déroule en temps de guerre mais nul ne peut prétendre savoir laquelle. Le Jour des corneilles prend place dans un espace et un temps qui existent sans exister, proche et loin de nous, et tout va dans ce sens : les fantômes du passé sont partout, incertains, insolubles. Le monde nous rappelle à lui et nous en éloigne. Le mouvement même de l'image et ses couleurs participent à cette atmosphère particulière où rien n'est jamais comme on ne l'imagine.

Et en regardant le film de Jean-Christophe Dessaint, il est difficile de ne pas y voir une sorte de Ghibli à la française, avec des mythes et légendes parallèles, et une esthétique toute autre, mais tout est là : de la forêt enchantée aux lieux ordinaires, des personnages à la recherche d'eux-mêmes à ceux de sorcières et d'ogres qui n'en sont pas forcément, des tragédies du quotidien et l'ultime sursaut de la nature, un amour en germe, et des morts ou des blessés sans tabou et sans violence inutile. Finalement, on ne s'étonne plus, car une fois n'est pas coutume, de voir que l'essentiel du merveilleux, du fantastique et du rêve dans le cinéma français, est issu du cinéma d'animation. Le Jour des corneilles fait partie de ces œuvres trop rares qui conjuguent à la perfection fond et forme et qui montrent qu'il est possible d'insuffler un souffle poétique à chaque image.

Résumé

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