Critique : Michael Powell & Emeric Pressburger - Vol.2 - A Canterbury Tale + Le Voyeur + I Know Where I'm Going

Erwan Desbois | 25 novembre 2006
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Le Voyeur

Bon nombres de films faisant le portrait de psychopathes ont été réalisés avant Le voyeur (1960), le plus célèbre étant peut être le M Le maudit de Fritz Lang avec lequel le film de Powell entretient de nombreux points communs, mais rarement un cinéaste n'a essayé de rendre sympathique et humain son personnage meurtrier (Powell embauche Carl Boehm, le jeune prince de Sissi l'impératrice pour tenir le rôle de Mark Lewis), de forcer le spectateur à s'identifier au tueur ( le début du film en caméra subjective). Pour Michael Powell la « maladie » dont est vicitme Mark Lewis – la scoptophobie – chaque metteur en scène en est affecté. Condition sine qua none pour entreprendre ce métier… Powell se met d'ailleurs en scène dans le film – s'offrant le rôle le plus horrible, celui du père du « Voyeur » utilisant son propre fils comme cobaye, le filmant nuit et jour pour lui arracher ses sentiments.


Radical dans ses parti pris de récit, le film l'est autant sur la forme qui fait du Voyeur l'ancêtre de tous les Gialli … le dispositif cinématographique filmeur-filmé est constamment reproduit et perverti … Une mise en scène qui ne cessera de faire des émules des années plus tard (L'obsédé de William Wyler en 1965, De Palma cite abondament Le Voyeur dans Sisters ou L'Esprit de Cain ; Strange Days de Kathryn Bigelow emprunte à Mark Lewis sa méthode de mise à mort tout en la modernisant…).


Précurseur d'un genre, Le Voyeur sort en 1960 sur les écrans britanniques, en même temps qu'un autre film relatant les exactions d'un tueur en série …un certain Norman Bates… qui connaitra lui un succès immédiat. Film culte s'il en est, Le Voyeur de Michael Powell n'a qu'un défaut – et non des moindres – celui d'avoir par son aura – éclipsé la quasi-totalité de la filmographie pourtant riche de son auteur aux yeux du public actuel. Les chaussons rouges et autre Narcisse Noir ont été oubliés au profit de ce seul film, presque le dernier de son auteur tant Powell aura du mal à retravailler après avoir commis un tel « cirme de lèse-majesté » que son pays natal ne lui pardonnera jamais. Obligé de s'exiler en Australie, Michael Powell ne retrouvera jamais l'énergie ni les moyens de revenir au premier plan.


Il faudra de fait attendre la fin des années 70, avec l'aide de Scorsese et de Tavernier entre autre, pour que le réalisateur britannique puisse obtenir un accueuil digne de ce nom et savourer son succès de son vivant.

Sébastien de Sainte Croix
Note : 10/10

A Canterbury tale

Pour beaucoup de cinéastes anglais et américains, y compris parmi les plus grands, « l'effort de guerre » à produire entre 1939 et 1945 s'est traduit par des œuvres plus académiques, où la propagande prenait le pas sur la créativité. Pas pour les Archers Powell et Pressburger, qui ont signé au cours de cette période deux de leurs films les plus libres et enchanteurs, Colonel Blimp et A Canterbury Tale (1944). Ces longs-métrages traitent bien de la guerre, mais sous la forme du pied de nez : le premier en prenant pour héros un gradé vieillissant et dont la gloire est derrière lui, le second en perdant des soldats dans l'arrière-pays anglais et en les lançant à la poursuite d'un homme qui, à la nuit tombée, déverse de la glu sur les cheveux des femmes.


Avec un enjeu aussi dramatique, on se doute bien que l'objectif du film est ailleurs. A Canterbury Tale est un éloge de la pause, de la communion, qui nous invite à prendre conscience des richesses que peuvent contenir un détour imprévu, une rencontre avec des gens d'autres cultures. Au vacarme et à la destruction qu'apporte la guerre – symbolisée par l'avancée des tanks dans la campagne, ainsi que par la présence exclusive de femmes, d'enfants et de vieillards dans le village –, Powell et Pressburger opposent une absence de suspense, des paysages bucoliques, des visages souriants. Et en filigrane, ils s'interrogent sur ce qui peut rapprocher les individus plutôt que les faire s'entredéchirer.


Leur réponse repose sur des choses intangibles, telles l'humour ou la transmission de légendes et de savoirs d'une génération à l'autre. Le forgeron vétéran du village et le jeune soldat américain, le sergent anglais et l'organiste de la cathédrale de Canterbury se lient ainsi d'une inattendue amitié lorsqu'ils se découvrent des passions communes. Le positionnement du film sous le patronage des classiques Contes de Canterbury de Chaucer s'inscrit dans la même logique de passation et de fable.


La beauté et l'évidence qui jaillissent de la mise en scène de A Canterbury Tale du premier au dernier plan en font à son tour une œuvre à transmettre par-delà les cultures et les générations. L'utilisation toujours adéquate des inserts, des travellings et des gros plans ainsi que le fabuleux travail sur le son donnent au film une force sereine qui sublime le sujet et prend tout sens dans la dernière demi-heure. Une fois les amitiés forgées et les coupables pardonnés, les héros de Powell et Pressburger peuvent partir en quête d'eux-mêmes, une quête qui les fera converger vers la cathédrale de Canterbury. Mystiques mais n'exigeant aucune adhésion forcée de notre part, parvenant à transmettre comme personne la magie qui émane d'une église, les deux cinéastes nous proposent simplement, et modestement, une vision utopique et intense de la vie. Et signent le plus farouchement pacifiste des films de guerre.

Note : 09/10

Je sais où je vais

Le troisième long-métrage de ce second coffret Powell – Pressburger, Je sais où je vais (1945), est un « petit » film, construit sur un canevas dont la simplicité fait figure d'exception au sein de l'œuvre des Archers. Soit l'histoire d'une jeune femme, Joan, qui quitte son Londres natal pour aller épouser un riche homme d'affaires résidant sur une île située au fin fond de l'Écosse. Elle croit « savoir où elle va » dans sa vie, comme le dit le titre (et le prologue, merveille d'humour) ; mais une tempête qui fait rage sur la côte et la bloque en compagnie des habitants de la région va la forcer à remettre en question ses certitudes et, chemin faisant, à tomber amoureuse d'un autre homme.


Le film ne fait pas mystère de sa principale ficelle de scénario. L'opposition entre le rythme effréné jusqu'à l'égarement de la ville et la franchise paisible et posée de la campagne sous-tend tous les évènements, qu'ils soient comiques ou dramatiques. Les personnages n'ont dès lors pas la profondeur habituelle chez Powell et Pressburger, et le récit prend peu à peu l'allure d'un ronron plaisant mais sans surprise.


Petit film ne signifie pas pour autant mauvais film, car les deux hommes connaissent leur art sur le bout des doigts. Ainsi, certaines trouvailles de scénario sont réjouissantes (le trio de musiciens qui devaient accompagner le mariage de l'héroïne et jouent finalement à une fête où Joan succombe aux charmes du village ; la cabine téléphonique installée à un endroit qui la rend inexploitable, symbole du refus rusé qu'oppose la campagne aux pratiques de la ville), et la mise en scène est toujours aussi soignée, en particulier dans LE morceau de bravoure de Je sais où je vais – la tentative de traversée en bateau sur une mer déchaînée. L'utilisation des transparences et des mouvements de caméra nous cloue à notre siège aussi sûrement que s'il s'agissait d'images de synthèse ultra-sophistiquées, et on reste stupéfait face à une telle démonstration de pur talent.

Note : 07/10

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