Critique : Borat

Julien Foussereau | 13 novembre 2006
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Borat arrive enfin dans nos contrées précédé d'un bouche à oreille monstrueux, au point de se voir déjà estampillé de l'appellation « culte » avant même sa sortie. Qu'a donc à apporter cet échalas moustachu en complet gris à l'art ô combien funambulesque de la comédie pour jouir d'une telle réputation ? Sommes-nous face à un feu de paille qui est la résultante d'une manipulation médiatique savamment orchestrée par Sacha Baron Cohen, plus connu sous le nom de Ali G. ? Absolument pas. Borat est à la hauteur de tout ce qui le précède, un pain de C4 comique d'une puissance dévastatrice. Cette réussite incontestable, on la doit à l'implacable note d'intention de son créateur : tout sacrifier à son concept et son personnage titre, Borat Sagdiyev, un des plus grands journalistes reporters du Kazakhstan et numéro un mondial d'un burlesque tellement violent qu'il interroge l'essence même de la comédie et de ce qui est acceptablement drôle ou non.

« Violent » Cet adjectif peut paraître incongru lorsqu'on l'accole à « burlesque ». Pourtant, on n'a pas trouvé mieux pour définir l'impression que laisse cette O.F.N.I. Pour mieux comprendre ce phénomène controversé aux Etats-Unis, il est important de noter le sous-titre du film : leçons culturelles sur l'Amérique au profit glorieuse nation Kazakhstan. Derrière cette syntaxe que l'on assassine se dissimule le projet du film : une remise à jour du voyage d'Alexis de Tocqueville. Seulement voilà, le sociologue était issu d'un pays secoué par la Révolution et l'esprit des Lumières. Le pays de notre hôte, tel qu'il est décrit dans les premières minutes du film, s'apparente à une concentration d'arriérés profonds dont il est le fier représentant. Borat partage son taudis avec son bétail, salue avec révérence « le violeur local » pour mieux rouler une pelle à sa frangine, « quatrième meilleure prostituée du pays » quand il ne commente avec fougue et entrain le traditionnel «lâcher de Juifs». En quelques minutes, Borat place la barre très haut et fait passer les vannes limites des Farrelly sur les handicapés pour le plus innocent des films de Will Ferrell. « En même temps, c'est facile de déblatérer des horreurs via le prisme d'une population kazakh quasi inconnue du monde entier ! » me direz vous. Sauf que la grosseur du trait désamorce quasi instantanément ce genre d'attaques. Et surtout, attendez que le zigue pose le pied en terre occidentale.

À mi-chemin entre le documentaire et la fiction (on ne saura jamais vraiment qui filme Borat), tout laisse à penser qu'une fois passée cette introduction culottée, on se dirige avec une certaine déception vers une enfilade de conneries régressives, certes, amusantes mais franchement débilitantes à la Jackass (déféquer sur les palmiers au pied de la Trump Tower, se masturber devant la vitrine d'une boutique de lingerie Victoria's secrets). Fort heureusement, ces tribulations new yorkaises ne sont que des amuse-gueules, une préparation avant la pièce de résistance : faire tomber le vernis social d'individus dits civilisés. Cohen utilise leur désir latent d'obtenir les fameuses 15 minutes de célébrité pour faire ressortir leur propre part d'intolérance. Et l'on manque de s'étouffer devant les atrocités proférées par ces résidents du « Pays de la Liberté » Il faut voir Borat pour croire à cet armurier qui tend sans sourciller une arme automatique à notre héros mu par les seins siliconés de Pamela Anderson et son anti-sémitisme primaire après qu'il lui ait demandé quelle est la meilleure arme pour se protéger des Juifs. Vos cotes vous feront souffrir à force de rire devant les propos tenus par le propriétaire de l'Imperial Rodeo, favorable au rétablissement de l'esclavage et la condamnation pénale de l'homosexualité. Dans ces (nombreux) moments là, la condescendance, généralement de mise, laisse place à une complicité dans la haine ordinaire particulièrement percutante.

Mais ce qui différencie Borat du simple film de potache réside dans le fait que Sacha Baron Cohen n'abandonne jamais son personnage de crétin paranoïaque. Il est tout simplement Borat du premier au dernier plan et ses aptitudes pour l'improvisation, la satire politique et l'expérimentation sont remarquables. Dans un sens, Cohen serait l'héritier d'Andy Kaufman par sa témérité à aller toujours plus loin et le responsable en chef de la fusion entre l'humour visuel et slapstick du tandem Jay Roach/Mike Myers (le gag simple mais efficace de la poule dans le sac) et l'irrévérence punk contestataire de l'autre duo Parker/Stone (bousculer la conclusion bien-pensante d'une comédie romantique typique avec une péripathéticienne noire et très en chair). Parce qu'il serait regrettable de ne pas voir en Borat une dimension politique, moins une dénonciation du racisme que de ses origines : traditions séculaires, superstitions grotesques, croyances en l'inégalité des êtres, sans oublier la pire de toutes, l'ignorance. Certains déploreront que ce message soit délivré avec une telle vulgarité. Or, elle n'est pas gratuite, c'est une arme à part entière.

En des temps où mêmes les pires ignominies se cachent derrière le politiquement correct, la crudité de Borat agit comme une paire de forceps en les exposant en plein jour, pour ce qu'elles sont : infectes et à bannir. Et lorsqu'on se paie la tête de l'inacceptable, il faiblit.

Résumé

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