Critique : Elephant man

Johan Beyney | 5 mars 2008
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Il aura suffi de deux films à David Lynch pour se faire une place dans le monde du cinéma. Eraserhead, qui pose les jalons d’un univers personnel et singulier, lui permet en effet de se faire repérer et de se voir confier la réalisation d’Elephant Man. Une décision que Mel Brooks n’aura pas à regretter : succès public et critique (huit nominations aux Oscars, quatre aux Golden Globes, César du meilleur film étranger et Grand prix du festival d’Avoriaz, rien que ça), ce chef-d’œuvre cinématographique marque l’avènement d’un réalisateur d’importance.

David Lynch s’attèle ici à raconter l’histoire vraie de John Merrick, jeune homme difforme ayant vécu dans l’Angleterre victorienne. A travers ce personnage, il s’attache à cette figure emblématique de la littérature et du cinéma fantastique qu’est le monstre. Il faut prendre ici le terme dans son acception originelle, à savoir non pas un être cruel ou maléfique, mais simplement un être qui, par sa difformité, est destiné à être « montré » (on pense bien sûr au Freaks de Tod Browning) Phénomène de foire, John Merrick est en effet exposé aux yeux du public aux côtés des femmes à barbe et autres réjouissances du genre qui permettent au commun des mortels d’assouvir un voyeurisme malsain tout en le rassurant sur sa propre normalité.

Lynch nous renvoie d’ailleurs à notre condition de voyeur en tardant à nous présenter son personnage principal. Tapie dans un coin d’ombre, cachée sous une mystérieuse cagoule percée d’un seul trou, la difformité de l’homme-éléphant ne se lit tout d’abord que dans les yeux de ceux qui le voient : regards d’effroi des spectatrices, larme silencieuse du Dr Treves. Et le spectateur de s’impatienter : le monstre doit être montré. Ce n’est qu’après avoir été dévoilé – et donc confronté à notre propre apparence – que le personnage pourra susciter la compassion. Impossible en effet de ne pas « voir » que se cache sous des dehors disgracieux (le maquillage a par ailleurs été réalisé à partir de plâtres du visage du véritable John Merrick) une personnalité profondément bonne. Sans haine ni rancune, le jeune homme est au contraire un individu sensible qui n’aspire qu’à l’amour et à la reconnaissance de son statut d’être humain. Lynch questionne alors notre propre humanité en contraste avec la « monstruosité » supposée de son personnage principal.

L’intelligence du propos est alors de ne jamais faire croire que l’apparence physique de Merrick puisse ne pas intervenir dans ses rapports aux autres. De phénomène de foire, l’homme va devenir phénomène de société : le monstre savant que le tout-Londres doit avoir rencontré. Sous le vernis hypocrite de la bourgeoisie victorienne, l’attitude reste la même et Merrick devient alors la victime innocente et consentante de ces simulacres d’humanité. Lui, à qui l’on refuse la vision de sa propre image dans un miroir, est-il vraiment dupe ou préfère-t-il se convaincre que l’être humain a effectivement pris le pas sur l’animal dans le regard des autres ?

Sous le visage difforme, John Hurt insuffle la vie à John Merrick grâce à une performance d’acteur bouleversante, dans la gestuelle comme dans les regards. David Lynch le filme quant à lui avec une grande sobriété, le parti-pris d’un noir et blanc élégant permettant de prendre un peu de recul quant à la violence des images. Bien que marqué par la patte de son auteur (le personnage du monstre en soi, mais également l’insertion de quelques séquences oniriques), ce pamphlet subtil et humaniste, noble et poignant, occupe une place à part dans la filmographie lynchienne. Plus accessible (car plus linéaire) que la plupart de ses autres créations, Elephant Man reste l’un de ses plus beaux films, comme il l’est à l’échelle du cinéma tout entier.

Résumé

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