Critique : Retour de l'inspecteur Harry (Le)

Francis Moury | 21 juillet 2005
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Le Retour de l'inspecteur Harry (Sudden impact, 1983) de Clint Eastwood hésite entre reprise, innovation, et citations d'une manière très intéressante pour l'historien du cinéma. C'est un film inférieur aux trois précédents qui témoigne certes d'une réelle tentative de prise en main par Eastwood du mythe pour le transformer en œuvre personnelle - son titre français d'exploitation Le Retour de l'inspecteur Harry est d'ailleurs un parfait contresens de ce point de vue - mais cette tentative est inaboutie et contradictoire.


Les admirateurs des trois Harry précédents furent déçus des modifications apportées au personnage tandis que ceux qui n'aimaient pas Harry mais s'intéressaient à l'évolution d'Eastwood s'empressèrent de déclarer que ce quatrième film était nettement plus intéressant que les trois précédents. Pour notre part, disons-le d'emblée, l'âge d'or américain d'Eastwood s'est achevé avec L'Évadé d'Alcatraz (Escape from Alcatraz, 1979) de Don Siegel. Eastwood n'en retrouve vraiment quelque chose d'essentiel que dans son Impitoyable (Unforgiven, 1992). Entre ces deux titres, sa carrière est erratique, allant du médiocre à l'assez bon. De fait, Sudden impact est « assez bon » mais n'est pas « bon » si on l'analyse des trois points de vue évoqués plus haut :
Eastwood y reprend des éléments des Harry précédents qui ont perdu de leur fraîcheur. Le second couteau noir Albert Popwell était inoubliable en braqueur « voulant savoir » dans le film de 1971, en proxénète assassin et rusé en 1973, en activiste politique lucide en 1976 mais il n'est ici qu'une silhouette un peu terne même si honorable. Il est filmé au même niveau fonctionnel que son riot-gun S.&W. 3000 à crosse rabattable qui venait juste d'être commercialisé à l'époque du tournage. Bradford Dillman reprend son rôle de 1976 en plus grimaçant et moins véridique. La scène récurrente du hold-up n'a plus l'impact (contrairement à ce que le titre original pourrait laisser entendre) qu'elle avait dans les films de 1971, 1973 et 1976 parce qu'Eastwood lui donne une dimension légèrement parodique qui lui fait perdre de son efficacité. La scène d'ouverture au tribunal reprend exactement l'argument juridique qui avait permis de faire libérer « Scorpio » dans le film de 1971 : elle est lourde, et semble là uniquement pour prouver aux fans que la ligne générale se prolonge et va les satisfaire, mais en vain. Les seuls acteurs bien connus des amoureux de la filmographie d'Eastwood qui soient à leur aise et égaux à eux-même sont Pat Hingle – qui était le juge de Pendez-les haut et court (Hang'em high, 1968) de Ted Post – et Jack Thibeau – qui était l'un des co-détenus d'Eastwood à Alcatraz dans le film de Siegel de 1979.


Les innovations sont évidentes : un personnage féminin (l'actrice Sondra Locke pour laquelle Eastwood avait divorcé et qu'il fit beaucoup tourner à partir de 1977 dans ses propres films ; actrice qui réalisa d'ailleurs l'intéressant et personnel film fantastique Ratboy en 1986 ) est la co-vedette du film à égalité avec Harry. Son rapport à sa sœur violée devenue quasi-« catatonique » évoque inévitablement celui qu'avait Charles Bronson avec sa fille dans Un justicier dans la ville (Death wish, 1974) et on ne croit pas trop à sa sublimation par l'art. C'est l'exemple même de la fausse bonne idée destinée à approfondir le personnage et à l'élever hors du commun. Cela sonne gadget même si Bruce Surtees réussit de beaux effets « peintre fixant ses tableaux ». Et surtout Harry perd de ce fait la vedette mécaniquement, qu'on le veuille ou non. L'humour remplace l'ironie noire occasionnelle des trois premiers films : une poursuite utilise un car d'honorables retraités, un chien laid mais sympathique accompagne Eastwood la moitié du film, un chef de la mafia meurt d'une manière tragi-comique. Ce déplacement est contrebalancé par l'extrême crudité verbale (lassante à cette époque) et l'extrême crudité des situations dramatiques tournant autour du viol et de la folie. Mais tournant autour tout de même très lourdement et sans finesse excessive ! Certains personnages valent en revanche le détour, comme celui de la lesbienne perverse jouée par Audrey J. Neenan qui interprétera un personnage assez similaire pour George Pan Cosmatos dans Cobra (1986) avec Stallone. La ligne de progression du scénario de chacun des Harry précédents était homogène : celui-ci s'éparpille franchement trop.


Enfin on ne peut s'empêcher de penser qu'Eastwood a voulu filmer certaines scènes « à la manière de » : il y a ainsi un petit côté hitchcockien assez net non seulement dans l'écriture mais dans la manière de filmer certaines séquences dans lesquelles jouent Sondra Locke. Mais les références sont parfois nettement moins fines car il a voulu satisfaire le public le plus vaste possible en ne renonçant pas à une certaine vulgarité : son apparition en contre-jour, lors du combat final, est esthétisante et convenue. Le pistolet semi-automatique « Automag » chambré en 44 Mag. est un gadget prémonitoire de « l'ami Wildey » semi-automatique chambré en 45 Win. Mag. acheté par Charles Bronson dans Le Justicier de New York (Death wish 3, 1985) de Michael Winner. Son arme originale, qu'on voit encore à l'œuvre au début du film, nous suffisait amplement. C'est un signe qui ne trompe pas : la pureté originelle du mythe est belle et bien abandonnée. Enfin, les longs panoramiques aériens sur la ville, de jour comme de nuit, sont des éléments appartenant en 1984 à une syntaxe déjà un peu éculée.


En somme, le désir d'atteindre une ambivalence plus adulte semble contrebalancé par des exigences qui pèsent sur Eastwood, qui le lassent et qu'il abandonne sous nos yeux : il obtiendra le résultat recherché, au prix d'un abandon du personnage et de son environnement géographique habituel, dans La Corde raide (Tightrope, 1984) tourné l'année suivante qui sera un film noir à dominante un peu fantastique, certes tout aussi inégal que Sudden impact mais cependant nettement plus intéressant.

Résumé

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